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20/07/2018

Emmanuel Godo, Je n'ai jamais voyagé

Emmanuel Godo, Je n’ai jamais voyagé, maladie, souffrance, souffle, joie

Les fables de nourrice racontaient votre amour

Quand il n’existait déjà plus

Tu ne sais pas si tu peux marcher encore

Mais tu veux vivre

Les écluses de la nuit sont rouvertes

Ton ventre se soulève doucement

La tristesse est là qui bat la mesure du temps

Le cœur déraciné de son feu

Lève sa dernière lumière à la face de la mort

Tu n’es pas comme l’animal au bord de la vie

Tu es l’animal au bord de la vie

Un souffle te fait regarder de tous tes yeux

Des yeux à la surface des mots

Est-ce le même souffle qui te fera disparaître

Qui t’emportera dans la calme immobilité des choses ?

Le nombre de fois où un paysage

Sans te prévenir t’a pris par la main

Mais quel visage a ta joie ?

 

Emmanuel Godo, Je n’ai jamais voyagé, Gallimard,

2018, p. 70.

 

06/07/2018

Raluca Maria Hanea, Retirements

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  Sous la pluie les hommes continuèrent à grimper,puis se figèrent.

      Leurs dos de pierre ont fini d’achever la montagne.

         Leur apparition restera notre plus longue étreinte.

 

 

paroi osseuse plantée devant le vide

l’obturateur en marge

extrémités prises

 

la pellicule s’est refermée

le souffle en couronne

 

sans excès d’espace

nervures cordes rentrées

 

les doigts rêches, le matin les yeux encore un peu salés

pour que toute la poussière leur revienne, toute la cendre

 

Raluca Maria Hanea, Retirements, éditions Unes, 2018, p. 63.

07/02/2018

Leslie Harrison, Pantoum pour une marche dans les bois

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PANTOUM POUR UNE MARCHE DANS LES BOIS

La rime désigne toute répétition accompagnée de différence :
auditive, grammaticale, rhétorique…
Allen Grossman

Tout rime. Prenez une forêt peuplée d’arbres –
des milliers (tous différents, et pourtant confondus
en une foule), des rochers innombrables, une multitude d’abeilles
dans le chicot d’un arbre mort. Je marche, je passe devant eux

par milliers. Toutes les différences sont confondues :
si nombreuses, si semblables. Elles riment, et pourtant
tiennent ensemble, chicot planté dans le sens, le laissant
se répéter, sans fin. Les différences, si minimes,

sont semblables. Le rythme de la marche
suit les contours de la montée, et le cœur
répète – sans fin. Timide, son petit
bégaiement se fixe sur un rythme calme. Ce motif

 suit la cadence de la montée. Le cœur
s’accorde avec le souffle. Les yeux refusent toute différence,
se fixent, en rythme avec le calme bégaiement
des pierres sous le pied. Et les kilomètres défilent,

s’accordent avec le corps pour refuser toutes les distances.
Je me souviens de la foule innombrable et désordonnée
des pierres sous le pied. Et les kilomètres défilent
comme des géants – autoréférentiels, dénués de sens.

Je me souviens de la foule désordonnée des bois,
De la lourde grâce de cet autre mystérieux,
Comme de géants, autoréférentiels, tout leur sens
Caché dans la différence. Nous traversons la vie

dans la foule, innombrables, un millier d’abeilles
se cachant, cachées. Dans nos vies,
rien ne rime. Et nous confondons les arbres
entre eux, avec du bois, avec des bancs.

 

 Leslie Harrison, “Pantoum for a Walk in the Woods”,

in Poetry, juin 2002, traduit de l’anglais (USA) par

Guillaume Condello, dans Catastrophes, n° 2, novembre 2017.

 

 

 

07/09/2017

Esther Tellermann, Carnets à bruire

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Ne m’effleurait

votre

incise     théâtre

de pierres     linges

recouvraient

     les paumes

j’induisais votre

     souffle

     à l’intérieur

de mes sillons

     je

respire

vos aurores de

papier comme si

l’ombre

         prenait

         feu

 

Esthet Tellermann, Carnets

à bruire, La lettre volée, 2014, p. 74.

07/04/2017

David Constantine, Gare d'Oxford, 15 février 1997

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Gare d’Oxford, 15 février 1997

 

Et puis tout s’arrêta, tout devint très calme.

Je regardais plein nord un petit nuage dans le ciel bleu

Un ciel bleu vers lequel s’éloignaient les rails.

 

Un bleu, si sereinement bleu, qu’il me troubla

Comme quelque chose d’inimaginable que je pouvais voir

Et pour lequel je n’avais pas de mot, je regardai le nuage

 

Un seul nuage blanc dans ce ciel sereinement vide

Léger comme une plume au bord des lèvres

Pour tester le souffle, ultime preuve de la vie.

 

David Constantine, dans Rehauts, n° 39, mars 2017, p. 9.

09/08/2016

Fabienne Courtade, Papiers retrouvés

                         AVT_Fabienne-Courtade_2198.jpeg

 

Papiers retrouvés

 

j’en mets dans les poches

dans une enveloppe

 

je garde les mots

recopiés

sur un carnet

 

des morceaux

Été 2013

 

         *

 

cette année est faite d’eau

et de feu

 

le trottoir est rouge sang

 

dehors

on entend le bruit des papiers

 

les bouteilles roulent sous les pieds

 

ici

les objets

sont précipités

 

en continu

 

sur le mur

 

c’est un film que l’on passe

et repasse

car il manque toujours le début

 

                       *

 

Pendant que nous allions

d’une chambre à l’autre

 

une goutte de pluie au bout des doigts

 

 

c’est le même pays que nous pleurons

 

Il n’entend pas leur respiration

le souffle

la sueur

les « jouets d’enfant »

 

Racle le sol

de ses doigts

 

dès le début

premier jour

âcre

 

Fabienne Courtade, Papiers retrouvés,

le phare du cousseix, 2016, p. 4-6.

12/05/2014

Pascal Quignard, Petits traités, I

                           Petits traités, volume 1 à 8                    

 

                                  Pascal Quignard, Le Livre des lumières, voix, souffle, corps, ponctuation, langue, lecture,silence

                VIIIe traité, Le Livre des lumières 

 

   Au cours de la lecture, on dit qu'une voix silencieuse, parfois, se fait jour. À l'évidence, elle ne naît pas du livre. Mais le corps ne l'articule pas. Elle épouse le rythme de la syntaxe et sans qu'elle fasse sonner les mots elle mobilise pourtant la gorge, le souffle, les lèvres. Il semble que tout le corps, pourtant immobile, s'est mis à suivre une certaine cadence, qu'il ne gouverne pas, mais que le livre lui impose : la langue résonne en silence dans les marques syntaxiques, le corps halète un peu et c'est un très lointain fredon.

   On le dit.

   « On le dit », cela veut dire : ce sont des choses qu'on entend. Mais personne n'entend les livres.

   S'il est vrai que la ponctuation d'un livre est plus affaire de syntaxe que de souffle, il reste que parfois pareille voix fictive parcourt effectivement le corps. Même, quand le livre est très beau, elle fait penser que la lecture n'est pas si loin de l'audition, ni le silence du livre tout à fait éloigné d'une « musique extrême », — encore qu'il faille affirmer aussitôt qu'elle est imperceptible.

   Aussi entend-on parler de la ponctuation comme d'une sorte de cadence ou, plutôt, de « mouvement d'exécution ». Ce n'est pas un air, une mélodie : mais un rythme, qui est abstrait, qui chiffre la promptitude ou la lenteur, solfiant les groupes des mots, décidant des valeurs Ainsi on estime certaines ponctuations pour agitées, ou contenues, pour graves, ou inquiètes, pour fougueuses, ou sèches, pour domptées, ou tumultueuses, — et il est vrai que le rejet même de la ponctuation, loin qu'il affranchisse d'une règle, consent un sacrifice qu'il n'appelait peut-être pas de ses vœux s'il a pour premier effet des restrictions supplémentaires, des privations exorbitantes. Vouant à vivre de peu, il accroît la misère.

[...]

 

Pascal Quignard, Petits traités, I, Maeght, 1990, p. 159-161.

05/04/2013

Luc Benazet, La Vie des noms

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   Le titre La vie des noms s'inscrit dans une tradition ancienne, puisque La vie des mots étudiée dans leur signification d'Arsène Darmesteter a été publié en 1877, et La vie du langage d'Albert Dauzat en 1911. Mais si le livre de Benazet traite bien du statut des noms, de leur relation aux objets qu'ils désignent, il n'est pas pour autant un ouvrage de linguistique. Des propositions sont avancées sous la forme d'assertions, type "les noms sont...", qu'il serait malaisé — ou, en apparence, trop aisé — à réfuter quand elles jouent avec les catégories grammaticales classiques, comme dans « attenter est un nom d'action ». C'est bien que le livre déborde les réflexions sur la langue : il mêle des références diverses, souvent fort éloignées de l'étude des noms et pas toujours repérables : c'est un poème de prose dans son écriture comme dans son organisation.

   Après un liminaire qui pose la nécessité du lecteur (« une phrase ne serait pas sans adresse, quand même le langage ne serait pas un ») et le refus de la propriété  (dont celle des noms), trois parties titrées. La première, "La respiration véritable", — « la respiration qui entre et sort par les noms et par la phrase n'est pas la respiration véritable, mais le rythme véritable du souffle est en relation avec elle » —, peut être entendue comme approche de ce qu'est la lecture à voix haute. Par la mention d'une « ancestrale force » s'opère le passage à "Piété filiale", piété analogue au son d'une cloche parce qu'elle est fabrique d'échos. S'engagent dans ce second ensemble des développements sur la filiation ("On a / son père comme il a lui- / même son père, lequel etc., aussi / s'épuise le savoir qu'on a / des pères") et sur le nom de personne, et d'abord sur celui de "Benazet" : il est écrit verticalement sans ses voyelles ("b n z t"),  « les fentes du monde » étant formées par l'espace entre les consonnes — nom image comme en hébreu, et ce n'est pas hasard si le nom "Hamor", qui renvoie à un épisode tragique de la Genèse, se trouve dans la première partie. Le troisième sous-titre, "Une marche de la réalité", apparaît dans un poème de cette seconde partie.

   L'écriture mime ici et là celle du discours philosophique — distante, "objective", avec une dominante des assertions —, mais elle est sans cesse rompue par la reprise de propositions, la présence d'anaphores, et les séquences s'achèvent parfois par : [...], comme si le texte était inachevable, à poursuivre ailleurs de même qu'il avait été commencé dans un autre livre : des esquisses sur les noms sont dans Envoi, échanges de courriels datés de 2010 avec Benoît Casas(1). En outre, la mention des références indique au lecteur à la fois qu'il n'a pas affaire à un traité et que la question des noms ne s'arrête pas aux noms "communs". Si l'on reconnaît Rousseau dans "Jean-Jacques R." (avant un extrait de son "Essai sur l'origines des langues") ou l'allusion à Rimbaud avec « l'horrible travail », il est moins aisé de savoir qui est Lucie B. dont est cité le syntagme « voix de l'estomac » ou situer l'auteur du « Requiem for what's name (guitare, M. R.) », titre d'un disque de Marc Ribot, dans lequel un des morceaux s'intitule "Motherless Child" — mais ce sont les pères qui sont le motif du poème de Luc Benazet. Plus transparent est le renvoi au traité de sexualité taoïste, en rapport avec l'association de la Lune et du Soleil (avec majuscule) qui « suivent le souffle originel » — présence de l'Orient (déjà dans Nécrit, 2011), comme de la psychanalyse et de l'opposition dedans/dehors.

   Le nom n'existe que prononcé, ce qui lui donne vie, force, sinon il n'est que « pensée de corde éteinte ». Dans les poèmes où les lettres ne sont pas à leur place dans les mots, ou viennent les parasiter, les mots prennent un aspect inhabituel,  même s'ils sont toujours reconnaissables (comme le nom de "Benazet" sans consonne) : « Mobn fildrougr et bleu / Pas mamobn on zurz cimporis / Ni ma moto nonplusd / De rien / De rrien ». Il est remarquable que cette transformation soit aussi dans un poème titré "LET-RRES DE / L'AMOUR " où est inscrite l'impossibilité d'une rencontre : « nous ne nous rencontrerons jamais, ni dand la vie, ni dans la mort », et où "dand", "dans" deviennent "dent", puis « Dla, galand / Gland, dans ».

   On comprend que ce livre complexe, qui roule des matériaux variés, exige un engagement dans la lecture ; il éloigne le lecteur du lyrisme à fleur de peau qui sévit toujours, et ce n'est pas la moindre de ses qualités ; avec lui, « On ne voudrait pas ne pas être en dehors des choses ».


Luc Benazet, La vie des noms, "collection Antiphilosophique", éditions NOUS, 2013, 88 p., 14 €.

Cette note de lecture a d'abord été publiée sur le site Sitaudis.

 



1 Benoît Casas et Luc Benazet, Envoi, éditions Héros Limite, 2012.