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22/01/2019

Philippe Jaccottet, À la lumière d'hiver

 

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Sur tout cela maintenant je voudrais

que descende la neige, lentement,

qu’elle se pose sur les choses tout au long du jour

—   elle qui parle toujours à voix basse —

et qu’elle fasse le sommeil des graines,

d’être ainsi protégé, plus patient.

 

Et nous saurions que le soleil encore,

cependant, passe au-delà,

que, si elle se lasse, il redeviendra même un moment

visible, comme la bougie derrière son écran jauni.

 

Alors, je me ressouviendrais de ce visage

qui demeure, lui aussi, derrière

la lente chute des cristaux humides,

qui change, avec ses yeux limpides ou en larmes,

impatiemment fidèles...

Et, caché par la neige,

de nouveau, j’oserais louer leur clarté bleue.

 

 

Fidèles yeux de plus en plus faibles jusqu’à

ce que les miens se ferment, et après eux, l’espace

comme un éventail peint dont il ne resterait plus

qu’un frêle manche d’os, une trace glacée

pour les seuls yeux sans paupières d’autres astres.

 

Philippe Jaccottet, À la lumière d’hiver, précédé de 

Leçons et de Chants d’en bas, Gallimard, 1977, p. 96-97.

27/01/2015

Jean-Loup Trassard, Caloge

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                               Croissant

 

   Il disait qu'il allait y aller. Mais il avait commencé au jardin, arraché ou coupé, brûlé bourrier, ronces, fanes d'artichauts. Débité les branches tombées pendant la tempête, mis les triques à l'abri sous le bûcher. Fait un fourneau encore pour les feuilles, bois mort, grandes herbes, lierre. Consolidé les clôtures et barrières, payé dans le bourg plusieurs factures. Son travail de bureau le tenait aussi à l'intérieur. Cependant il voulait avant de repartir mettre la propriété en ordre; Et savait qu'en rentrant, après trois semaines, il faudrait déjà tout reprendre. Vous n'imaginez pas ça, vous, en ville. Ce n'est pas seulement le rapport. Il y a du respect pour la terre. On ne peut manquer à faire ce qu'il faut. Semblerait qu'on ne lui rend pas ce qu'elle nous donne. Même les prés ont besoin d'entretien, surtout les vieilles pairies de fond comme celles-là où n'importe quoi pousse assez vite si l'on n'y prend pas garde.

   Depuis son arrivée, fin de juin, il s'était mis en retard. Il répétait, avec raison, que fallait couper chardons, orties, oseilles avant qu'elles ne puissent dégrainer. Envahissants, ils prendraient la place de l'herbe. Même rares, leurs touffes rompent le tapis, comme on dit chez nous, « ça dégriche, ou grimace, fait vilain. » Et puis, si vous laissez vos chardons monter, les voisins se plaignent : la graine, emplumée, vole au loin quand elle est mûre, tout le quartier serait ensemencé. Cette année, je ne sais pas pourquoi, on en a eu des sacrés chardons !

 

Jean-Loup Trassard, Caloge, Le temps qu'il fait, 1991, p. 79-80.