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26/05/2020

Rainer Maria Rilke, Chant éloigné

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[Pour Madame Agnes Renold]

 

Nous ne sommes que bouche. Qui chantera le cœur lointain 

que rien n’atteint, qui règne au plus profond de toutes choses ?

Sa grande pulsation se partage entre nous

en pulsations moindres. Et sa grande douleur,

comme sa grande exaltation, sont trop fortes pour nous.

Ami, nous ne cessons de faire effort pour nous en détacher

et n’en être ainsi que la bouche.

                                                   Mais soudain fait irruption

secrètement la grande pulsation au plus profond de nous,

qui nous arrache un cri.

Et dès lors nous sommes aussi être, changement et visage.

 

Rainer Maria Rilke, Chant éloigné, traduction Jean-Yves Masson,

Verdier, 1990, p. 29.

03/03/2020

Antoine Emaz, Lichen, lichen

                                       En hommage à Antoine Emaz, disparu le 3 mars 2019

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Lyrisme : le terme me gêne aux entournures à cause de son lien au chant. Char : « aucun oiseau ne chante dans un buisson de questions ». On m’accordera sans peine que l’époque est buissonneuse.

 

On ne va pas faire comme si... Ce monde est sale. Et il n’en est pas d’autre. Au bout de la critique, ce n’est pas du chant qui vient ; dans l’effondrement de la louange et de l’espoir naît une parole tentée malgré, fragile, mais sûre de sa mémoire. Une parole qui ne tient que parce que c’est elle ou rien. Et rien, ce serait pire, non ?

 

Prenons la poésie comme une question ouverte ; autant qu’elle le reste, c’est plus simple. Quand on en vient aux principes, on n’est jamais très loin des gourdins, massues, matraques...

 

Qu’il y ait une fenêtre n’enlève pas les murs.

 

 Antoine Emaz, Lichen, lichen, Rehauts, 2003, p. 13, 21, 26, 34.

©Photo T. H., mars 2007.

30/12/2019

Yanette Delétang-Tardif, Vol des oiseaux

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                        Désir

 

De ces chants, de ces danses, de ces jeux

Liés à la terre en notre pesanteur

Nul chant ne monte, assez voluptueux,

Nulle forme perdue en elle-même

Ne rejoindra sa naissance de sève

 

Dont un esprit veut trouver la fraîcheur

Mais vous, oiseaux, image d’un désir,

Partez, glissez, plus légers que ce rêve

Où notre corps veut sentir qu’il s’élève,

Où notre cœur chante pour s’accomplir !

 

Yanette Delétang-Tardif, Vol des oiseaux,

Aristide Quillet, 1931, p. 20-21.

02/10/2018

Olivier Domerg, En lieu et place

 

                           olivier domerg,en lieu et place,chant,inachevé

Doit-on et peut-on composer un chant avec les manquements, les corrosions, les destructions, les vétustés, avec ce qui fut négligé, brisé ou abîmé ? Avec les entorses, les substitutions, les détails malheureux ou malencontreux ? Doit-on et peut-on composer un chant avec tous ces éléments disparates ?

 

Peut-on chanter l’inachevé ? La fuite sans retour ? L’abandon du chantier ?

 

Peut-on distinguer ce qui aurait dû être de ce qui est ? Voir la trame du projet initial à travers la réalisation finale ? Et doit-on regretter ce qui ne vit pas le jour ? Ce qui reste à l’état de maquette et de croquis ?

 

La volonté défaite. L’incomplétude de l’œuvre. Le gouffre du temps long. La difficulté du ex nihilo. Le naufrage d’une telle entreprise dans la durée.

[…]

 Olivier Domerg, En lieu et place, L’Atelier contemporain, 2018, p. 79.

29/12/2016

Laurent Albarracin, Cela

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Ce sont des oiseaux qu’on ne voit pas mais dont le chant dans le ciel comme descendu d’un cran sur la terre fuse et indique très surement le cela. Chant plein de plumes colorées, de flèches ébouriffées, de traits fous qui dessinent une forêt seconde à même l’invisible.

 

Cela, la nuit, devient peu à peu la nuit. Les ombres gagnent. L’encre monte. Le silence comme du verre dans les eaux.

 

Laurent Albarracin, Cela, Rougerie, 2016, p. 45, 48.

20/11/2016

Sabine Péglion, Un trou dans la nuit

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Ce qui de l’eau dérive

         ces absences froissées

         au confluent des vents

         dans le pas des collines

         en ces jours désertés

 

Ce qui dans la terre s’obstine

         surgit    des feuilles mortes

         auréoles déposées

en stigmates d’argent

dans l’humus du temps

 

Ce qui en ce jardin de meure

là où l’enfant courait

et dispersait ses joies

l’empreinte de sa voix

dans l’aubier des noyers

 

Ce qui résonne en toi

 

         paroles d’un chant

qu’on fredonne en passant

dans les marges du temps

 

Sabine Péglion, Faire un trou à la nuit,

la tête à l’envers, 2016, p. 58.

25/10/2016

François Rannou, là-contre

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                                  l’exactitude ne se plante qu’à la frontière

 

est-ce une terre promise : la précision peut-elle nous enseigner la vérité ? Quelle vérité ?

 

ne vaut pas plus qu’une mouche (bombine la poésie sur la vitre liste de nos mots-mots-mots) c’est sa valeur ajoutée : le charme du chant se dissout promet de nous montrer l’énigme à nu sur nos étals

 

                                                         terre d’ailleurs dont la géographie n’a trace (cartes fluctuantes) que lorsque la paume qu’on ouvre montre le revers des paroles intraduisibles

                         (précision de couleurs (vert, jaune)que distingue quelle légende

 

François Rannou, là-contre, le cormier, 2008, np.

07/09/2016

James Joyce, Chamber Music, Pomes Penyeach

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Ne chante pas l’amour qui meurt,

Amie, avec des chants si tristes,

Laisse là ta tristesse et chante

Qu’il suffit de l’amour qui passe.

 

Chante le long sommeil profond

Des amants morts, et dis comment

Ton amour dormira sous terre

L’amour est si las maintenant.

 

Gentle lady, do not sing

   Sad songs about the end of love,

Lay aside sadness ans sing

   How love that passes is enough

 

Sing about the long deep sleep

   Of lovers that are dead, and how

In the grave all love shall sleep :

   Love is aweary now.

 

James Joyce, Chamber Music, Pomes Penyeach,

traduction et présentation de Jacques

Borel, Gallimard, 1967, p. 71 et 70.

31/08/2016

Raymond Queneau, Fendre les flots

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La sirène éliminable

 

Je ne sais qui chantonne à l’ombre du balcon

c’est un chant de sirène ou bien de vieux croûton

il faudra que j’y aille afin de voir si je

me suis trompé ou bien si j’ai mis dans le mille

 

si c’est un vieux croûton je le pousse du pied

doucement dans le ruisseau pour qu’il vogue et qu’il

aille vers la mer où il sera libéré

des balais éboueux des tracas de la ville

 

si c’est une sirène alors serai surpris

je lui dirai madame un tel chant m’exaspère

vous avez une voix qui ne me charme guère

 

elle me répond : monsieur j’ai eu un prix

au conservatoire autrefois dans ma jeunesse

donnez au moins l’aumône au titre de noblesse

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, Gallimard,

1969, p. 98.

 

11/02/2016

Giorgio de Chirico, Mélancolie

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             Mélancolie

 

Lourde d’amour et de chagrin

mon âme se traîne

comme une chatte blessée

— Beauté des longues cheminées rouges

Fumée solide.

Un train siffle. Le mur

Deux artichauts de fer me regardent.

 

J’avais un but. Le pavillon ne claque plus

 — Bonheur, bonheur, je te cherche —

Un petit vieillard si doux chantait doucement

une chanson d’amour.

Le chant se perdit dans le bruit

de la foule et des machines

Et mes chants et mes larmes se perdent aussi

dans les cercles horribles

ô éternité.

 

Giorgio de Chirico, Poèmes, Solin, 1981, p. 25.

                                                                  

 

13/01/2016

Philippe Beck, Dans de la nature

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61.

À Anne Morin

 

Que peut bien le :

« Qui suis-je pour demander

du paradis ici ? »

dans de la nature ?

La question a voyagé

et a de la sève isolée.

Question usée est un tesson

dans de l’usure.

Si elle est plaine criante

enrouée,

alors « Qui suis-je pour... ? »

est l’énergie satirique

qui aère les morceaux de bravoure,

les « Par ici ! » archaïques

dont je canalise les rivières

en pleine cité. Comme celui

qui empoignait grammaticalement

un frêle et gracile pipeau

et marchait sur du pétrole enterré.

« Qui suis-je pour... ? »

est roucoulement de tourterelle,

bête interdite et chantant ardemment.

Les tourterelles font et refont des Oh !

« Oh ! » est l’étiquette sur la Dame qui chante.

 

Philippe Beck, Dans de la nature, Flammarion,

2003, p. 73.

15/11/2015

Armand Gatti (né en 1924), La mer du troisième jour

 

                     armand gatti,la mer du troisième jour,illustrations  d’emmanuelle amann,baleine,poisson,chant,fruit

Le chant de la baleine solitaire

                                         multiplie les baleines

Chaque baleine

                      blanche, bleue ou grise,

est un chant.

Chaque vague est le recommencement

de la mer phosphorescente.

                  

Seul pour sauter de l’un à l’autre

                                         le poisson volant

                                         chant multiplicateur

Fruit jetant sa pulpe et se retrouvant noyau

mais dont le rayon

                             la falaise

                                          les ammonites

seront désormais la terre nourricière.

 

Armand Gatti, La mer du troisième jour, illustrations

d’Emmanuelle Amann, Æncrages & Co, 2015, np.

23/10/2015

Jacques Demarcq, Les Zozios

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Photo Michel Durigneux

 

                  l’alouette des champs

 

(tu peux peu preux taré de près tout utudier !

au riche prix d’rythme et bruit m’éclipse et tout est dit

j’brise bing en mythe le vieux dieu creux du truc lyrique

qui vous dégougueuline en guiliguids sa vie

vile virilité tiède idée du viridique

(qu’une aile vienne à la stropheest-ce trop l’estropépier)

je dessille la niaise cécité du sugnifie

te ruine en rimes l’émue mimique du communique

« dreu-lui, dyidyidu ; tieu huittchip : tiuti-tuitutt »

l’douillet duvet du discours du discouru je déguenille

portées nues peau et tripe en poétrie je trille

trille le grimpe de l’ivresse et plus diverse y fuis

plus dissolu mon dividu s’insolitude

...jusqu’à s’ouvrir au vide et chute en chuchutuis...

Jacques Demarcq, Les Zozios, NOUS, 2008, p. 175.

 

 

 

 

 

10/07/2015

Paul Klee, Journal

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Nous étions attablés dans notre charmante petite trattoria (...) lorsqu’y entrèrent, comme à l’accoutumée, des musici qui se mirent à accorder mandolines et guitares. Le premier morceau résonnait normalement, un tantinet désaccordé, mais plein de sentiment. Vers la fin, la fillette qui était entrée avec eux, inaperçue, se fit remarquer par des gestes d’abord incertains et, aux derniers accords, se produisit avec désinvolture. On savait bien à quoi l’on assistait : une scène (et quelle scène !). J’ai vu mainte exhibition artistique, mais rien d’aussi original. La créature a une taille assez racée, pour le reste elle n’est pas précisément belle et sa voix n’est pas non plus parfaite. Mais on pouvait apprendre ici à discerner la beauté dans la seule vérité de l’expression. On devinait que la fillette anticipait avec talent ce que peut-être elle vivrait plus tard, les sentiments les plus forts n’étant autre chose que des sentiments primitifs. L’avenir ne saurait devenir : il ne fait que sommeiller dans la nature humaine et n’attend que l’éveil. C’est pourquoi même l’enfant connaît l’Eros dont nous pûmes entendre ici la gamme entière, depuis le petit couplet jusqu’à la scène pathétique et finalement tragique.

 

Paul Klee,  Journal, traduction Pierre Klossowski, Grasset, 1959, p. 77.

09/07/2015

Philippe Beck, Dans de la nature

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61

 

À Anne Morin

 

Que peut bien le :

« Qui suis-je pour demander

du paradis ici ? »

dans de la nature ?

La question a voyagé

et a de la sève isolée.

Question usée est un tesson

dans de l’usure.

Si elle est plaine criante

enrouée,

alors « Qui suis-je pour... ? »

est l’énergie satirique

qui aère les morceaux de bravoure,

les « Par ici ! » archaïques

dont je canalise les rivières

en pleine cité. Comme celui

qui empoignait grammaticalement

un frêle et gracile pipeau

et marchait sur du pétrole enterré.

« Qui suis-je pour... ? »

est roucoulement de tourterelle,

bête interdite chantant ardemment.

Les tourterelles font et refont des Oh !

« Oh » est l’étiquette de la Dame qui chante.

 

Philippe Beck, Dans de la nature, Poésie / Flammarion,

2003, p. 73.