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04/09/2018

Yari Bernasconi, Nouveaux jours de poussière

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                Ce qu’il reste

 

Le jardin est un périmètre de cendres et de pierres.

Il y a du métal froissé, fuligineux ;

un récipient vidé ; à côté un tricycle

recouvert d’une croûte noire, les roues retorses

par-dessus la trace des pneus fondus.

Au milieu la carcasse d’un bœuf :

les os et la chair brûlée, la gueule défigurée

comme un bloc de charbon. Puis la poussière

toute autour, toute noire. Bois calcinés et lieux

à découvert, sans murs et sans vie.

 

Yari Bernasconi, Nouveaux jours de poussière, traduit

de l’italien par Anita Rochedy, éditions d’en-bas, 2018, p. 85.

04/03/2018

Alberto Giacometti, Écrits

 

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Gris, brun, noir (Georges Braque)

 

   Gris, brun, noir, feuilles, sables, vases : les grandes fleurs jaunes qui me regardent. Je me vois au milieu des tableaux, les regardant l’un et l’autre, passant du vase à la plage, au blé, à la bicyclette brillante, l’humidité du pré derrière les deux troncs d’arbres au bord de la route. Je sens l’asphalte, la poussière, l’étendue du pré et de la forêt, je suis sur la route passant à côté de cette bicyclette comme abandonnée dans le paysage et puis le banc sous les arbres à l’ombre fraiche. Je vois tout le jardin, je suis dans le jardin, j’entends les pas sur le gravier, les voix des autres qui sont là avec moi, qui vont et viennent, et, là-bas, il y a ce banc dans l’ombre fraiche qui m’attire.

   Je regarde les fleurs. Il y a de vraies fleurs à côté du tableau, elles se ressemblent.

 

Alberto Giacometti, Écrits, Hermann, 1990, p. 68.

28/11/2017

Cole Swensen, Le Nôtre (traduction Maïtreyi et Nicolas Pesquès)

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Parce qu’un jardin doit finir

 

Le Nôtre mit fin au monde

par un saut-de-loup, qui consiste à mettre une bête sauvage dans l’allée centrale :

un plan de coupe dans un coin du dessin

le montre clairement — il est suspendu dans un arc

sous lequel les enfants courent en riant

                                                             s’engouffrant dans les portes fenêtres

où ils disparaissent comme du verre dans de l’eau pour le dire autrement

                                                                                                                 c’est une douve sèche

qui tient le monde à distance tandis que la vision va tout droit sans encombre,

le temps et le cadre

                            déployés le long d’une élégance que chevauche un tendre loup juste au-dessus du sol.

Topiaire-moi un ciel ; donne-lui la forme d’un esprit.

 

Cole Swensen, Le Nôtre, traduction Maïtreyi et Nicolas Pesquès, éditions Corti, 2013, p. 35.

24/10/2017

Sophie Loizeau, caudal

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sur le modèle de redire, réécrire.

 

céleste toutes rectrices étalées à l’extrême ou bien cavernicole

au creux d’une petite dépression

c’est un mâle il n’en a pas (de vulve), il se tient sur le seuil puis

rétrograde en silhouette

d’abord mon ouïe qu’on agresse

 

rarement surprise mes sens affûtés extralucides

 

près du feu le flanc droit et la cuisse en été aussi dans cet échauffement

devant les deux baies, le jardin entre à flots

chat ou moyen duc la bête ambiguë.

 

she lit. impliquée dans she. la lectrice tous genres confondus

sa centaine d’hectares de territoire

 

Sophie Loizeau, caudal, Flammarion, 2013, np.

 

23/09/2017

Apollinaire, Enfance (Poèmes retrouvés)

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Enfance

 

Au jardin des cyprès je filais en rêvant

Suivant longtemps des yeux les flocons que le vent

Prenait à ma quenouille, ou bien par les allées

Jusqu’au bassin mourant que pleurent les saulaies

Je marchais à pas lents, m’arrêtant aux jasmins,

Me grisant au parfum des lys, tendant les mains

Vars les iris fées, gardés par les grenouilles.

Et pour moi les cyprès n’étaient que des quenouilles,

Et on jardin, un monde où je vivais exprès

Pour y filer un jour les éternels cyprès.

 

Apollinaire, Poèmes retrouvés, dans Œuvres poériques,

Pléiade / Gallimard, 1961, p. 651.

12/09/2017

Claude Chambard, Le chemin vers la cabane

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le jardin est désert

aucun chemin n’en part

ciel vert le matin

ciel rouge le soir

 

un assemblage     un paysage

 

la porte du paradis

est condamnée

faute de clef

 

il n’y a pas de sentier derrière la porte fermée

 

partout le paysage est interrompu

par de méchantes larmes

 

(en Petite Sologne)

 

Claude Chambard, Le chemin vers la cabane, le bleu

du ciel, 2008, p. 16.© Photo Michel Durigneux.

20/11/2016

Sabine Péglion, Un trou dans la nuit

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Ce qui de l’eau dérive

         ces absences froissées

         au confluent des vents

         dans le pas des collines

         en ces jours désertés

 

Ce qui dans la terre s’obstine

         surgit    des feuilles mortes

         auréoles déposées

en stigmates d’argent

dans l’humus du temps

 

Ce qui en ce jardin de meure

là où l’enfant courait

et dispersait ses joies

l’empreinte de sa voix

dans l’aubier des noyers

 

Ce qui résonne en toi

 

         paroles d’un chant

qu’on fredonne en passant

dans les marges du temps

 

Sabine Péglion, Faire un trou à la nuit,

la tête à l’envers, 2016, p. 58.

12/05/2016

Trois images de Londres

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26/08/2015

Deborah Heissler, Sorrowful Songs

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                      Jardin — elle endormie

 

Un triomphe, une querelle d’ongles à la cloison des feuilles. Toucher absolu de la distance qui nous sépare désormais.

 

Ce matin la pluie dégringole, diffuse le long de la fenêtre, comme s’il avait fallu qu’accompagnée dans l’instant, elle le fût également sans que personne n’ai été averti. Sans bruit d’aucune sorte. J’ai pensé à ce moment, je m’en souviens, affronter l’image de son corps dans la pièce du bas. C’est le bois tiède du parquet qui a retenu mes pas.

 

Blanche est morte. Elle est morte hier soir.

 

                                                                                  Elle.

Lèvres entrouvertes.

Peau blessée.

Tresses soyeuses.

 

Je suis resté saisi à deux doigts d’elle, du bouquet d’ombre que les buissons depuis le jardin dandinent sur les murs, de la méridienne, des lettres du presse-papier, de son journal — le poète s’adresse sa femme —, d’autres passages réunis au fil des jours « Bribes de mondes égrenés qui explosent entre ses doigts » (Sylviane Dupuis).

 

[...]

 

Deborah Heissler, Sorrowful Sogs, dessins de Peter Maslow, préface de Claude Chambard, Æncrages & Co, 2015, np.

21/08/2015

Edward Estlin Cummings, Érotiques

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dame est couverte

de fleurs

ses pieds sont effilés

formés chacun de cinq fleurs sa cheville

est une minuscule fleur

les genoux de ma dame sot deux fleurs

Ses cuisses sont de vastes et fermes fleurs de nuit

et exactement entre

elles endormie intensément

est

 

la fleur soudaine d’une totale stupéfaction

 

une dame couverte de fleurs

est un jardin d’ivoire.

 

Et la lune est un jeune homme

 

que je vois régulièrement autour du crépuscule

entrer dans le jardin et sourire

en lui-même.

 

Edward Estlin Cummings, Érotiques, traduit et

présenté par Jacques Demarcq, Seghers, 2012,

p. 75.

09/06/2015

François Muir, L'infamie de la lumière

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                Jardins

 

Lumière, lumière blanche, pas à pas

Lente approche, éphémère confrontation

Ombres souriantes, corolles de rose

De près, terre foulée, lents écarts

Corps sans attache, repos loin du ciel

Escale, séjour d’îles en îles

 

 

                Fleuve

 

Frôlements

Nu, nage isolée

Passage sur la terre

Insensible au feu, à ses ramifications

Feu qui ne s’allume, ni ne s’éteint

Tête à tête, celui qui veille, celui qui s’absente

 

 

                 Cendres

 

Coupure, flots de silence

Converti à l’Autre, aux états, aux états

Loin du tumulte, étrave impassible

Cendres sur la terre, cendres dans les os

Lumière dans la lumière, sans laisser de traces

 

François Muir, L’infamie de la lumière, La Lettre volée,

2015, p. 39-41.

26/05/2015

Gérard Macé, Les balcons de Babel

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   Le théâtre est bien réel, au nord éloigné d’un jardin où l’on a réuni les espèces végétales les plus rares : Assuérus Auréa, Catinat, Alice et Céleste, Cordélia, Clématis, Orion, Sirius et Cassiopée, Opéra, Châtelet, Crépuscule, Mentor et Spectabilis sont les héroïnes en pleine terre de ce théâtre naturel. Un sophora rapporté par un voyageur désœuvré, un prunus qui fleurit en avril, un arbre mâle et centenaire sont avec la maison de Cuvier, les serres tropicales, le jardin d’hiver et le petit labyrinthe, le vivarium à main gauche de l’éléphant de mer, les autres stations de cette promenade pour dieux minuscules, qui croient serrer le monde dans un mouchoir comme ils tiennent un dictionnaire dans leur main ; ici, c’est le jardin des nominations sous le ciel, dont les constellations trois à trois sont des miroirs tournants, qui nous montrent tour à tour, mais jamais dans le même ordre, les empreintes de nos rêves : la tête le père le cheval                          le vent les bois le coq ébouriffé          la lune l’oreille le porc          le tonnerre l’œil le faisan          le lac la bouche la concubine          le fou le souffleur le pendu.

 

Gérard Macé, Les balcons de Babel, Le Chemin / Gallimard, 1977, p. 9-10.

 

07/02/2015

Jean Tortel, Relations

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         Phrases pour un orage

 

                         I

 

Le ciel un peu trop lent pour cette heureuse

Matinée, l’arbre un peu trop

Chargé d’épaisseur tendre.

 

Le jardin transpirait

Au point du jour.

 

Il respire encore.

 

                           II

 

Vogue et scintille

Avant midi

Ce nuage.

 

(Il vient du sud), et nu

Le risque d’un azur

Quand sa blancheur l’éprouve

Dès qu’elle est suscitée.

 

Plus pure si possible

Que lui, touché par elle

Et dénoncé.

 

Ou son langage,

Ou son éclat.

 

                             III

 

On n’est pas heureux

Sous l’azur fragile.

 

En ce jardin je sais je ne sais quoi.

Les feuilles sont un peu plus larges,

Un peu moins vertes que leur nom.

 

L’azur enfante l’ombre

(Le fruit sa pourriture).

 

La terre aborde son silence

Qui l’attendait.

 

[...]

 

Jean Tortel, Relations, Gallimard, 1968, p. 29-31.

 

23/08/2014

Ariane Dreyfus, Nous nous attendons

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         « Encore une fois »

 

Derrière la porte il ne respire qu'à moitié

Si elle entre rien ne s'arrête

Ne s'oppose

 

À celle qui s'approche elle est vraie

 

Maintenant on peut s'ouvrir en deux

Les lèvres pas toutes seules

De toute sa figure il y va

Elle recule

 

Contre l'armoire l'accent, figée de désir

Pas froid chérie

Il faut poser sa robe

 

        « Je vais au jardin »

 

Elle ouvre la main même s'il ne comprend pas

Être visible,

Est-ce se montrer ?

 

À un endroit, un cri de couleur

Le forsythia, se montre

 

Ariane Dreyfus, Nous nous attendons, Reconnaissance à Gérard Schlosser, Le Castor Astral, 2012, p.

27/07/2014

Fabienne Raphoz, Jeux d’oiseaux dans un ciel vide augures

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Dessin de Ianna Andréadis

 

                    Au merle de mon jardin

 

                                                           (avec l’aide de quelques-uns)

 

Le merle de mon jardin est un oiseau commun

                mais c’est le merle de mon jardin ;

le merle de mon jardin est un oiseau commun

                mais j’ai aussi treize manières de le regarder ;

le merle de mon jardin est un oiseau commun

                 mais il est à lui seul le voyage tout entier ;

le merle de mon jardin n’est ni le ciel ni la terre

                 mais il les réunit ;

il n’y a pas d’ailleurs de son monde pour l’être-là merle

du merle de mon jardin ;

parfois je suis un peu le merle de mon jardin

                  car je le suis des yeux ;

ainsi, pour le dire autrement, l’œil du merle de mon

jardin et mon regard ne font qu’un, mais j’ai moins

d’acuité pour observer le merle de mon jardin

                         qu’il n’en a pour me regarder depuis le

                          pommier ;

les ancêtres du merle de mon jardin volaient

                  avant les ancêtres de la chauve-souris ;

les ancêtres dinosaures du merle de mon jardin ne se

sont pas éteints,

                  ils se sont envolés ;

le merle de mon jardin contrairement à la mouche du pré

                  ne met pas ses pattes sur sa tête ;

dans la syrinx du merle de mon jardin,

                  il y a un peu du Solitaire masqué de Monteverde ;

jaune vif le bec du mâle merle noir : tordus merula de mon jardin

                   comme ceux de tous les mâles merles tordus  sp

du monde sauf le bec du mâle Merle du Maranon Tordus maranonicus

du mâle merle cul-blanc Tordus obsoletus  et du mâle Merle

Haux-Well Tordus  hauxwelli   

 

Une année, le merle de mon jardin a fait son nid quasi

sous mon nez ;

le merle de mon jardin mange souvent des baies de lierre au-dessus

de mon nez sur le gros mur moussu de mon jardin, l’été ;

le merle de mon jardin, comme le piapiateur noir de

Jacques Demarcq,

                  piapiate et tuititrix, son chant résonne refluifluité ;

le merle de mon jardin comme Jacob de Lafon soi-même

                 aime penser les choses par deux : baie et chat,

                 air et froid, œuf et bec, eux et eux, mais à

                  l’inverse de Jacob de Lafon il n’associe rien à

l’arôme du noyau ; 

le merle de mon jardin, comme le merle de Ianna

(Andréadis)

                        peut rester longtemps immobile et regarder  de

                        biais ;

comme Claude Adelen, j’ai tutoyé l’aire du merle de mon jardin

                        en vain ;

le merle de mon jardin se tait à la mi-juillet

                        mais garde son sale caractère — je l’appelle souvent

le pipipissed off merle de mon jardin parce que j’ai un rapport passionnel avec la langue anglaise et le merle de mon jardin ;

le merle de mon jardin se merle de tout c’qui s’passe et passe dans mon jardin ;

le merle de mon jardin aime que je parle de lui et me le fait savoir par un petit

puiitpitEncore, puitpitEncore ;

chaque hiver j’espère que le froid ne tuera pas le merle de mon jardin ;

le merle de mon jardin et moi sommes assez semblables

   à une petite différence près :

                         un jour le merle de mon jardin comme le Merle de Grand Caïman éteint

je le chialerai

 

Ceci étant :

le merle de mon jardin n’est sûrement pas mon merle comme mon jardin n’est finalement pas mon jardin mais le monde du merle de mon jardin et de quelques-uns, pendant l’été pendant l’hiver, par instants, ou bien alors, durant toute l’année, comme le merle de mon jardin : le milan, la buse, le faucon, le martinet, le coucou, le pic, la corneille, le geai, la pie, la pie-grièche, le rougegorge, la grive, l’hirondelle, le verdier, la mésange, le rougequeue, le pinson, le serin, la bergeronnette, le grosbec, la fauvette, le gobemouche coche de mon jardin , le grimpereau, le chardonneret, la sitelle, le tarin, le moineau, le troglodyte, le bruant ; mais aussi le renard, le hérisson, l’écureuil, la taupe, le mulot, l’épeire, le faucheux, le lézard, la couleuvre, l’argus, la piéride, le nacré, la petite tortue, le myrtil, le macaon, le cétoine, le capricorne, le carabe, l’apion, le clairon, le criocère, le hanneton, le bousier, le taupin, le gendarme, la punaise, le criquet, la sauterelle, la guêpe, le frelon, l’abeille, le bourdon, le syrphe, la mouche, la cordulie, mais encore la verge d’or, la gesse, la balsamine, le trèfle, l’œillet, la centaurée, le millepertuis, la carotte sauvage, le coquelicot, la reine des prés, la scabieuse, l’hortie, le cornouiller, le frêne, le noisetier, le noyer ; et tous les autres que je n’sais même pas nommer, que j’n’ai même pas vu ou que j’ai acclimatés à mon jardin à l’inverse du merle de mon jardin qui lui a choisi mon jardin.

 

(Bonnaz, août 2009)

 

 

Fabienne Raphoz, Jeux d’oiseaux dans un ciel vide  augures, Dessins de Ianna Andréadis, Genève, éditions Héros-Limite, 2011, p. 158-161.