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04/12/2019

Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés d'Alberto Caeiro : recension

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Alberto Caeiro n’est pas le premier, en septembre 1914, d’une longue liste d’hétéronymes de Pessoa, mais il est présenté comme le « Maître ». Ce personnage fictif, « blond clair yeux bleus », « peu instruit », serait né à Lisbonne en 1869, aurait vécu à la campagne, puis serait revenu dans la capitale du Portugal pour y mourir de la tuberculose (comme le père du poète) en 1915. Pessoa en fait l’auteur du Gardeur de troupeaux, d’un journal, Le Berger amoureux et, avant de mourir, des Poèmes jamais assemblés. Comme l’écrivait le "berger", ces derniers poèmes refusent les correspondances du symbolisme et ce qu’elles impliquent et prônent la nécessité de voir les choses telles qu’elles sont.

Il faut, d’abord, accepter ce qui est visible, c’est-à-dire la réalité devant soi, et donc ne pas « exiger du monde qu’il soit autre chose que le monde », monde qui n’a pas besoin de nous pour exister, qui est extérieur à nous, mais auquel nous appartenons comme toutes les choses. Cette acceptation évite des dépenses d’énergie inutiles : si la pluie est présente, ou le soleil, il ne sert à rien de les refuser, et les accueillir pour ce qu’ils sont agrémente la vie. Alors, tenter de changer le réel est contraire à la nature, il faut toujours « laisser vivre le monde extérieur et l’humanité naturelle ». Cette absence d’intervention vaut dans tous les domaines, y compris celui des sentiments amoureux, « Je n’ai pas été aimé pour une seule et bonne raison, / Parce que je n’ai pas été aimé ». 

Il n’y a cependant pas à reprendre le point de vue de Cioran — ce serait un inconvénient d’être né ; être vivant permet au contraire d’apprécier le réel, d’ « écouter passer le vent », de regarder les choses et d’être heureux qu’elles soient ce qu’elles sont. Ce n’est pas parce que les choses du monde, fleurs ou arbres, sont "belles" qu’elles peuvent être appréciées, aimées, mais elles le sont plus simplement du fait qu’elles sont fleurs ou arbres. Aucune hiérarchie dans la nature, l’homme n’a pas à classer les éléments par rapport à lui, seulement à constater qu’il est différent de la pierre ou de l’arbre, et Caeiro insiste sur ce point : « Je ne sais pas ce qui est plus ou ce qui est moins » ; qu’il écrive des poèmes est un aspect de cette différence, rien de plus. Entre deux humains, c’est ce qui se passe entre leur naissance et leur mort qui les différencie : la manière dont chacun a saisi le réel est unique, non reproductible, et c’est cela qui forme l’identité de chacun.

La vie, en effet, ne peut être évaluée que d’après la capacité à voir le réel et non par l’accumulation de biens ou la reconnaissance publique, ni même par le fait d’être « en paix avec [sa] conscience ». Alberto Caeiro se définit lui-même comme regardant les choses, sans intervenir sur ce qu’elles sont ; ce qui n’est plus devant ses yeux n’existe plus Aussi est-il sans intérêt de déborder de l’instant présent, de penser ce qui est à venir puisque hors de notre connaissance ou de regretter le passé puisqu’il n’est plus modifiable. De là, « Préoccupons-nous seulement de l’endroit où nous sommes. » La conséquence est claire : vouloir changer les choses et « inventer la machine à bonheur », c’est aller contre la nature ; il est exclu alors de chercher à transformer la société, tout en sachant que la « souffrance sociale » existe, Caeiro la constatant écrit, « J’accepte l’injustice comme j’accepte qu’une pierre ne soit pas ronde ». Le choix est plus général et se formule ainsi, « Ce qui doit être est ce qui n’existe pas ».

Le contenu des poèmes de Caeiro, ici comme dans Le gardeur de troupeaux, s’oppose totalement aux idées de son temps sur la poésie, précisément au symbolisme. En effet, si rien n’existe en dehors de la « réalité immédiate », toute interprétation du monde est nulle, « Tout est défini, tout est limité, tout est choses ». On distingue donc les choses concrètes, que l’on peut voir et toucher, de ce qui est nommé mais n’appartient pas à l’ensemble des choses ; "printemps" est un mot pour désigner une "saison", « c’est une façon de parler », tout comme le vocabulaire de la renaissance du printemps. Le poète refuse du même coup toute personnification, l’eau n’est pas ma sœur, « si elle est eau, autant l’appeler eau » ; il rejette les correspondances entre les choses, la métaphore ou l’analogie, toutes les figures qui ne sont que trahison de la réalité. Une fois pour toutes, une chose « n’est rien d’autre que ce qu’elle est ».

Il faudrait relire ces Poèmes jamais assemblés avec le premier livre de Caeiro pour comprendre les objectifs de Pessoa, le rejet du symbolisme étant un aspect de sa poétique. Ce qui est clair, c’est que le primat de l’immédiat, du visible n’a pas grand-chose à voir, comme cela est parfois écrit, avec la phénoménologie dans ses versions nées après Husserl. 

 Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés, traduction collective, éditions unes, 56 p., 16 € ; Cette note de lecture a été publié par Sitaudis le 30 octobre 2019.

 

 

 

 

 

30/10/2019

Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés d'Alberto Caeiro

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Au-delà du tournant de la route
Il y a peut-être un puits et peut-être un château,
Ou peut-être simplement la route qui continue.
Je ne le sais pas ni ne pose la question.
Et quand je suis sur la route avant le tournant
Je ne regarde que la route avant le tournant,
Parce que je ne peux voir que la route avant le tournant.
Cela ne me servirait à rien de regarder au-delà, 
Vers ce que je ne vois pas.
Préoccupons-nous seulement de l’endroit où nous sommes.
Il y a assez de beauté à être ici et non quelque part ailleurs.
S’il y a quelque chose au-delà du tournant de la route,
Que d’autres s’interrogent sur ce qu’il y a au-delà du tournant de la route,
C’est bien là ce qu’est la route pour eux.
Si nous devons arriver là-bas, nous le saurons quand nous y arriverons.
Pour l’instant tout ce que nous savons c’est que nous n’y sommes pas.
Ici, il n’y a que la route avant le tournant et avant le tournant
Il y a la route sans aucun tournant.
 
Fernando Pessoa, Poèmes jamais assemblés d'Alberto Caeiro, traductionJ.-L. Giovannoni, I. Hourcade, R. Hourcade, F. Vallin, éditions Unes, 2019, p. 10.

 

11/07/2019

Fernando Pessoa, Le violon enchanté

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                    35 sonnets, I

 

Jamais nous n’avons d’apparence, que nous parlions

Ou que nous écrivions ; sauf quand nous regardons. Ce

          que nous sommes

Ne peut passer dans un livre ou un mot.

Infiniment notre âme est loin de nous.

Et quelque forte soit la volonté que nos pensées

Soient notre âme, en imitent le geste,

Nous ne pouvons jamais communiquer nos cœurs.

Nous sommes méconnus dans ce que nous montrons.

Aucune habileté de la pensée, aucune ruse des semblants

Ne peut franchir l’abîme entre deux âmes.

Nous sommes de nous-mêmes un abrégé, quand

              nous voudrions

Clamer notre être à notre pensée.

      Nous sommes les rêves des lueurs de nos âmes,

      Et l’un l’autre des rêves les rêves des autres.

 

Fernando Pessoa, Le violon enchanté, traduction des sonnets

Olivier Amiel, Christian Bourgois, 1992, p. 295.

 

07/02/2019

Fernando Pessoa, le violon enchanté

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Sonnets

I.

 

Jamais nous n’avons d’apparence, que nous parlions

Ou que nous écrivions ; sauf quand nous regardons. Ce

                que nous sommes

Ne peut passer dans un livre ou un mot.

Infiniment notre âme est loin de nous.

Et quelque forte soit la volonté que nos pensées

Soient notre âme, en imitent le geste,

Nous ne pouvons jamais communiquer nos cœurs ;

Nous sommes méconus dans ce que nous montrons.

Aucune habileté de la pensée, aucune ruse des semblants

Ne peut franchir l’abîme entre deux âmes.

Nous sommes de nous-mêmes un abrégé, quand nous voudrons

Clamer notre être à notre pensée.

   Nous sommes les rêves des lueurs de nos âmes,

   Et l’un l’autre des rêves les rêves des autres.

 

Fernando Pessoa, le violon enchanté, traduction Olivier Amiel pour

les sonnets, Christian Bourgois, 1992, p. 295.

22/04/2018

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux

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Plutôt le vol de l’oiseau qui passe…

 

Plutôt le vol de l’oiseau qui passe et ne laisse pas de trace,

Que le passage d’une bête qui laisse sn empreinte sur le sol.

L’oiseau passe et oublie, et c’est très bien comme ça.

L’animal, là où il n’est déjà plus ne sert donc plus à rien.

Il montre qu’il était déjà là, ce qui ne sert à rien non plus.

 

La mémoire est une trahison de la Nature,

Parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.

Ce qui a été n’est rien et se souvenir c’est ne pas voir.

 

Passe, oiseau, passe, et apprends-moi à penser !

 

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux, traduction du portugais

Jean-Louis Giovannoni, Rémy Hourcade et Fabienne Vallin,

Editions Unes, 2018, np.

04/04/2018

Fernando Pessoa, Bureau de tabac

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(Mange des chocolats, petite,

Mange des chocolats !

Dis-toi que toute métaphysique est chocolats.

Dis-toi que toutes les religions n’en apprennent

     pas plus que la confiserie.

Mange, petite sale, mange !

Si je pouvais manger des chocolats avec autant

     de conviction !

Mais, moi je pense, et quand j’enlève le papier

     d’argent — une simple feuille d’étain —

Je jette tout par terre, comme j’ai jeté ma vie !)

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, traduction Rémy

Hourcade, éditions Unes, 1993, p. 23.

20/11/2017

Fernando Pessoa, Pour un "Cancioneiro"

 

                                            Fernando Pessoa, Pour un "Cancioneiro", écher, Catulle, résignation

Ma vie aura été, en somme,

   Autant subalterne qu’obscure,

Sans bonne ni mauvaise part,

   Ombres de haillons dans la brume.

 

Comme un caissier je suis resté

   Posté derrière un guichet nul :

Poète ou amant, nul Catulle

   Ne devient conseiller d’État.

 

Et même quand on m’a aimé  

   Il semble que l’on m’offensait.

L’habit humain dont j’ai été lardé

   Ses boutons même ont tous sauté.

 

Me voici calme, un peu plus sûr

   Un tant soit peu moi désormais :

Voyant, après coup, le portail ouvert,

   Mais disant toujours : "Ce n’est pas chez moi".

 

Fernando Pessoa, Pour un « Cancioneiro », dans Œuvres

poétiques, édition Patrick Quillier, Pléiade/Gallimard, 2001.

01/05/2017

Fernando Pessoa, Le violon enchanté, écrits anglais

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               Le Pont

 

Répands sur moi comme rosée

   Des baisers, et ce sera le matin

À travers mon esprit émergeant du sommeil.

   Mon chef courbé, grisonnant, orne-le

De laurier, que je puisse apercevoir

   Mon ombre couronnée et sourire même l’âme endeuillée.

 

Bien que mon chef soit incliné,

   Tes pieds, chaussés d’espoir,

Passent et son éloquents

   En ce sens qu’ils n’ont pas de cesse.

Quelque part dans l’herbe ils se mêlent

   À cette part de moi qui est en quête de vérité.

 

Soyons amants, oh oui !

   Par-delà toute concorde charnelle,

Amants dans un style nouveau

   Qui n’a besoin de mots ni de regards.

Ainsi abstrait, notre amour peut

   N’étant pas nôtre, n’être qu’une vague brise d’Être Pur.

 

Fernando Pessoa, Le violon enchanté, écrits anglais, Christian Bourgois, 1992, p. 197.

15/02/2017

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux

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Je trouve si naturel que l’on ne pense pas

que parfois je me mets à rire tout seul,

je ne sais trop de quoi, mais c’est de quelque chose         

ayant quelque rapport avec le fait qu’il y a des gens qui pensent…

 

Et mon mur, que peut)il bien penser de mon ombre ?

Je me le demande parfois, jusqu’à ce que je m’avise

que je me pose des questions…

Alors je me déplais et j’éprouve de la gêne

comme si je m’avisais de on existence avec un pied gourd…

 

Qu’est-ce que ceci peut bien penser de cela ?

Rien ne pense rien.

La terre aurai-elle conscience des pierres et des plantes qu’elle porte ?

S’il en est ainsi, et bien, soit !

Que m’importe, à moi ?

Si je pensais à ces choses, je cesserai de voir les arbres et les plates et je cesserai de voir la Terre, pour ne voir que mes propres pensées…

Je m’attristerais et je resterais dans el noir.

Mais ainsi, sans penser, je possède et la Terre et le Ciel.

 

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux, traduction Armand Guibert, Gallimard, 1960, p. 98-99.

22/04/2016

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux

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Il ne suffit pas d’ouvrir la fenêtre

pour voir les champs et la rivière.

Il ne suffit pas de n’être pas aveugle

pour voir les arbres et les fleurs.

Il faut également n’avoir aucune philosophie.

Avec la philosophie il n’y a pas d’arbres : il n’y

       a que des idées.

Il n’y a que chacun d’entre nous, tel une cave.

Il n’y a qu’une fenêtre fermée et tout l’univers

       à l’extérieur ;

et le rêve de ce qu’on pourrait voir si la fenêtre

         s’ouvrait,

et qui n’est jamais ce qu’on voit quand la fenêtre s’ouvre.

 

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux, traduction

Armand Guibert, Gallimard, 1960, p. 143.

 

24/01/2016

Fernando Pessoa, Pour un ''Cancioneiro"

 

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On dit que je feins ou mens

Tout ce que j’écris. Mais non,

Moi, simplement, je sens tout

Avec l’imagination.

Je ne me sers pas du cœur.

 

Tout ce que je rêve ou éprouve,

Ce qui me manque ou m’accomplit,

est comme une terrasse

Sur autre chose encore.

C’est cette chose qui est belle.

 

C’est pourquoi j’écris au milieu

De ce qui n’est pas à côté,

Délivré de tous mes émois,

Sérieux de tout ce qui n’est pas.

Sentir ? C’est au lecteur de sentir !

 

Fernando Pessoa, Pour un ‘’Cancioneiro’’,

traduction Patrick Quillier, dans Œuvres

poétiques, Pléiade / Gallimard, 2001, p. 176.

08/05/2015

Fernando Pessoa, Pour un "Cancioneiro"

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Une pluie tombe du ciel gris

Qui n’a aucune raison d’être

Il n’est pas jusqu’à ma pensée

Où ne ruisselle de la pluie.

 

J’ai en moi plus grande tristesse

Que celle-là que je ressens

Je veux me la dire mais elle

A le poids de ce que je mens.

 

Car en vérité je ne sais

Si je suis triste ou pas triste,

Et légèrement la pluie tombe

(Car Verlaine y a consenti)

À l’intérieur de mon cœur.

 

Fernando Pessoa, Pour un « Cancioneiro »,

traduction Patrick Quillier, dans Œuvres

poétiques, Pléiade /Gallimard, 2003,

p. 737-738.

27/03/2015

Fernando Pessoa, Poésies d'Alvaro de Campos

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                                                                     27 septembre 1934

 

À la veille de ne jamais partir

du moins n’est-il besoin de faire sa valise

ou de jeter des plans sur le papier,

avec tout le cortège involontaire des oublis

pour le départ encore disponible du lendemain.

Le seul travail, c’est de ne rien faire

à la veille de ne jamais partir.

Quel grand repos de n’avoir même pas de quoi avoir à se reposer !

Grande tranquillité, pour qui ne sait même pas hausser les épaules

devant tout cela, d’avoir pensé le tout

et d’avoir de propos délibéré atteint le rien.

Grande joie de n’avoir pas besoin d’être joyeux,

ainsi qu’une occasion retournée à l’envers.

Que de fois il m’advient de vivre

de la vie végétative de la pensée !

Tous les jours, sine linea,

repos, oui, repos...

Grande tranquillité...

Quelle paix, après tant de voyages, physiques et psychiques !

Quel plaisir de regarder les bagages comme si l’on fixait le néant !

Sommeille, âme, sommeille !

Profite, sommeille !

Sommeille !

Il est court, le temps qui te reste ! Sommeille !

C’est la veille de ne jamais partir !

 

Fernando Pessoa, Poésies d’Alvaro de Campos, traduit du portugais et préfacé par Armand Guibert, Gallimard, p. 119.

18/07/2014

Fernando Pessoa, Bureau de tabac

 

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                     Tabacaria

          

 Não sou nada.

Nunca serei nada.

Não posso querer ser nada.

A parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

 

Janelas do meu quarto,

Do meu quarto de um dos milhões do mundo que ninguém sabe quem é

(E se soubessem quem é, o que saberiam ?)

Dais para o mistério de uma rua cruzada constantemente por gente,

Para uma rua inacessível a todos os pensamentos,

Real, impossívelmente real, certa, deconhecidamente certa,

Com o mistério das coisas por baixo das pedras e dos seres,

Com a morte a pôr humidade nas paredes e cabelos brancos nos homens,

Com o Destino a conduzir a carroça de tudo pela estrada de nada.

 

Estou hoje vencido, como se soubesse a verdade.

Estou hoje lúcido, come se estívesse para morrer,

E não tivesse mais irmandade com as coisas

Senão uma despedida, tornando-se esta casa e este lado da rua

A fileira de carruagens de um comboio, e uma partida apitada

De dentro da minha cabeça,

E uma sacudidela dos meus nervos e um ranger de ossos na ida.

 

[…]

 

          Bureau de tabac

 

Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça, je porte en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

Ma chambre où vit l’un des millions d’êtres au monde, dont personne ne sait

     qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?),

Vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,

Une rue inaccessible à toutes pensées,

Réelle au-delà du possible, certaine au-delà du secret,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes,

Avec le destin qui mène la carriole de tout par la route de rien.

 

 Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide comme si j’allais mourir

Et n’avais d’autre intimité avec les choses

Que celle d’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer, un coup de sifflet

À l’intérieur de ma tête,

Une secousse de mes nerfs, un grincement de mes os à l’instant du départ.

 […]

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, [édition bilingue] traduit par Rémy Hourcade, préface de A. Casais Monteiro, postface de Pierre Hourcade, illustré par Fernando de Azevedo, Le Muy, éditions Unes, 1993, p. 37-38 et 15-16.

 

 

 

           Bureau de tabac

 

 Je ne suis rien.

Je ne serai jamais rien.

Je ne peux vouloir être rien.

À part ça j’ai en moi tous les rêves du monde.

 

Fenêtres de ma chambre,

De ma chambre abritant un de ces millions au monde dont nul ne sait qui il est

(Et si on le savait, que saurait-on ?)

Vous donnez sur le mystère d’une rue constamment remplie de gens qui se croisent,

Sur une rue inaccessible à la moindre pensée,

Réelle, impossiblement réelle, exacte, inconnaissablement exacte,

Avec le mystère des choses par-dessous les pierres et les êtres,

Avec la mort qui met du moisi sur les murs et des cheveux blancs sur les hommes,

Avec le Destin conduisant la charrette de tout sur la route de rien.

 

 

Aujourd’hui je suis vaincu comme si je savais la vérité.

Aujourd’hui je suis lucide, comme si j’allais mourir,

Et sans avoir d’autre fraternité avec les choses

Qu’un adieu, cette maison et ce côté de la rue devenant

Un convoi de chemin de fer et un sifflet de départ

Retentissant dans ma tête,

Et une secousse de mes nerfs et un crissement d’os au moment de partir.

 

Fernando Pessoa, Bureau de tabac, dans Œuvres poétiques, traduction par Patrick Quillier en collaboration avec Maria Antónia Cãmara Manuel, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2001, p. 362-363.

07/05/2012

Fernando Pessoa, Poésie d'Alvaro de Campos

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                        Lisbon revisited

 

Rien ne m'attache à rien.

Je veux cinquante choses en même temps,

Avec une angoisse de faim charnelle

J'aspire à un je ne sais quoi —

de façon bien définie à l'indéfini...

Je dors inquiet, je vis dans l'état de rêve anxieux

du dormeur inquiet, qui rêve à demi.

 

On a fermé sur moi toutes les portes abstraites et nécessaires,

on a tiré les rideaux de toutes les hypothèses que j'aurais pu

     voir dans la rue,

il n'y a pas, dans celle que j'ai trouvée, le numéro qu'on m'avait

     indiqué.

 

Je me suis éveillé à la même vie sur laquelle je m'étais endormi.

Il n'est jusqu'aux armées que j'avais vues en songe qui n'aient été

     mises en déroute.

Il n'est jusqu'à mes songes qui ne se soient sentis faux dans

     l'instant où ils étaient rêvés.

Il n'est jusqu'à la vie de mes vœux — même cette vie là — dont

     je ne sois saturé.

[...]

 

                 Lisbon revisited

 

Nada me prende a nada

Quero cinqüenta coisas ao mesmo tempo.

Anseio com uma angústia de fome de carne

O que não sei que seja _

Definidamente pelo indefinido...

Durmo irrequieto, e vivo num sonhar irrequieto

De quem dorme irrequieto, metade a sonhar.

 

Fecharam-me tôdas as portas abstratas e necessárias.

Correram cortinas de tôdas as hipóteses que eu poderia ver na rua.

Não há na travessa achada número de porta que me deram,

 

Acordei para a mesma vida para que tinha adormecido.

Até os meus exércitos sonhados sofreram derrota.

Até os meus sonhos se sentiram falsos ao serem sonhados.

Até a vida só desejada me farta — até essa vida...

 

Fernando Pessoa, Poésies d'Alvaro de Campos [Poesias de Alvaro de Campos], traduit du portugais et préfacé par Armand Guibert, "Du Monde entier", Gallimard, 1968, p. 67 et 66.