19/02/2022
Joseph Joubert, Carnets, II
Écrire avec l’esprit et la pensée. Ce qui est écrit ainsi paraît d’abord plus lumineux.
Montesquieu : il dictait ce qu’il se souvenait d’avoir pensé. Ainsi, tous ces menus remplissages qui font plaisir à la lecture, mais dont la mémoire fait peu de cas ne se trouvent point dans ses écrits.
« L’art est de cacher l’art » Oui, dans tout ce qui doit ressembler à la nature. Mais n’est-il rien qui doive ressembler à l’art et par conséquent le montrer ?
Mes idées ! C’est la maison pour les loger qui me coûte à bâtir.
— et combien de bonnes idées viennent dans un grenier à rats — quand il fait mauvais temps.
Joseph Joubert, Carnets, II, Gallimard, 1994, p. 33, 34, 36, 37, 43.
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18/02/2022
Christophe Tarkos, Le Kilo et autres inédits
[L’un d’eux se dressa]
L’un d’eux se dressa plus que les autres, s’incurva, s’enfouit.
Quelquefois il y a un bruit continu d’un moteur d’un chantier. Un bruit variable à cause seulement du vent qui passe sur le bruit du moteur.
Cela venait de temps à autre, toujours brutalement par à-coups, toujours de cette manière, pour cette raison n’avait plus d’intérêt.
Quelquefois, cela se prépare pendant des années.
Cela vient soudain, se répète, apparaît brutalement, cela n’apparaissait pas et, brutalement, cela revient régulièrement.
Quelquefois, l’un d’eux monte légèrement plus que les autres puis s’abaisse jusqu’au sol, puis il reprend sa place.
Elles vont et viennent depuis un certain temps sans conséquences, puis, au bout d’un certain temps à aller et venir ainsi un certain temps, elles cessent de tourner sans conséquences, elles se rapprochent.
Quelquefois le temps de venir vient, les très nombreuses viennent alors toutes en même temps.
Ce qui apparaissait toujours en approchant près, soudain, recule, recule et n’apparaît plus.
(...)
Christophe Tarkos, Le Kilo et autres inédits, P. O. L, 2022, p. 379-380.
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17/02/2022
Pierre Vinclair, L'Éducation géographique
je vois deux stratégies d’écriture : tenter
vénérant la littérature, une Aufhebung
dans un livre total dont quelque qualité
littéraire (arrêtée par un secret
décret de qui ?) produira quoi ? l’admiration
plutôt que le salut dont nous aurions besoin,
un dédommagement des quinze années perdues
à donner une forme à ce machin ;
ou plus modestement, passer quelques minutes
à écrire un sonnet sans plus de raison d’être
qu’un pensum affranchi par sa musique,
amusé, amusant avant de regagner
le cimetière des ratés prétentieux
qu’on vénère au rayon littérature.
Pierre Vinclair, L’Éducation géographique, Flammarion, 2022, p. 253.
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16/02/2022
Pierre Vinclair, L'Éducation géographique
(...) je continue dans l’escalier de la mémoire, je me perds dans les salles, je ne sais plus si je descends ou si je monte et c’est un laytinthe, ou si je coule et c’est un océan de vieilles épaves aux vaisselles brisées, céramique pillées, aux motifs effacés,
je me cogne à ce mur
vertical comme un texte
une page sans parole
livré comme un meuble IKEA
qu’il faut monter
(je ne te demande pas
de contempler ce que je dis
mais d’obéir, au fond :
rappelle-toi la voiture
sur l’autoroute
c’est le mois de novembre
les paysages quelconques
que personne ne peint
défilent sous les roues
la traite négrière et la peinture
sont terminées depuis longtemps
je ne sais plus où l’on pourrait
trouver des traces de cela).
Pierre Vinclair, L’Éducation géographique, Flammarion
2022, p. 46.
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15/02/2022
Mina Loy, Manifeste féministe & écrits modernistes
Aphorismes sur le modernisme
L’émotion regarde la vie sous un verre grossissant.
L’ironie est le râle de l’émotion.
La morale a été inventée comme excuse pour assassiner le voisinage.
Le christianisme s’est développé parce que sa doctrine donnait belle allure à ses échecs.
Les anarchistes en arts en sont les aristocrates immédiats.
Mina Loy, Manifeste féministe & autres écrits, NOUS, 2022, p. 47, 48, 48, 48, 49.
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14/02/2022
Mina Loy, Manifeste féministe & écrits modernistes
Notes sur l’existence
Il importe peu que dans notre propre situation nous ayons pu voyager un million de kilomètres dans cette dimension désolée — l’intériorité. Notre personnalité visible, laquelle borne les confins de l’égo, quoiqu’apparemment étant ce que nous devons être, existe de fait là où nous y renonçons. Notre personnalité visible demeure un mannequin changeant, composé par hasard.
Le passé est mort telle une superstition dépassée, une momie au milieu de physionomies effritées dans la poussière de laquelle, des temps à autre, un grain s’incruste dans l’œil de la mémoire.
(...)
La guerre n’a laissé aucune trace en nous à l’exception de la disgrâce que quelques vieilles dames qui publiquement se vautrent sur la tombe de leur fils alors qu’elles auraient dû savoir comment mieux les élever.
Mina Loy, Manifeste féministe & écrits modernistes, traduction Olivier Apert, NOUS, 2022, p. 55 et 57.
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12/02/2022
Paul de Roux, Entrevoir
L’enfance
La nuit dans les grands arbres on entendait le vent
ou pour ainsi dire rien, et c’était pire :
comme un bruit de pas trop près des murs
puis escaladant la façade — est-ce possible ?
Les volets sont fermés
la lourde porte verrouillée
mais la peur tombe en piqué sur le cœur
qui bat soudain plus fort que tout.
Paul de Roux, Entrevoir, Poésie / Gallimard, 2014, p. 143.
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11/02/2022
Paul de Roux, Entrevoir
Hiver s’écarte
Comme un bateau à l’amarre détachée,
doucement, irrésistiblement, l’hiver s’écarte
— déjà absent, encore présent ? qui le sait ?
En ville on ne sait que des signes, rien encore
de l’éclat des fleurs, de la douceur
du bourgeon qui s’ouvre et un moment
n’est ni bourgeon ni feuille : naissance.
Les nuages passent, caravane
avec ses nouvelles des climats inconnus,
des campagnes et des fleuves lointains
— caravane qui ne s’arrête pas, peut-être
n’apprend rien — puis le ciel est bleu,
seuls les oiseaux sont en accord avec lui
— en nous quelque chose qui ne bouge plus
facilement, qui reste posé là
comme un colis abandonné : sentiment
d’être seul au monde à ne pas reverdir.
Paul de Roux, Entrevoir, Poésie / Gallimard, 2014, p. 279.
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09/02/2022
Franz Kafka, Lettres à Felice, II
Chez nous les parents ont coutume de dire que les enfants vous font sentir à quel point on vieillit. Quand on n’a pas d’enfants, ce sont vos propres fantômes qui vous le font sentir, et ils le font d’autant plus radicalement. Je me souviens que dans ma jeunesse je les attirai hors de leur trou, ils ne venaient guère, je les attirais avec plus de force, je m’ennuyais sans eux, ils ne venaient pas et je commençais à croire qu’ils ne viendraient jamais. À cause de cela j’ai déjà souvent été bien près de maudire mon existence. Par la suite ils sont quand même venus de temps à autre seulement, c’était toujours du beau monde, il fallait leur faire des courbettes bien qu’ils fussent encore tout petits, souvent ce n’était nullement eux, ils avaient seulement l’air de l’être ou bien ils le donnaient seulement à entendre. Cependant lorsqu’ils venaient pour de bon, ils se montraient rarement féroces, on n’avait pas lieu d’être très fiers d’eux, ils vous sautaient dessus tout au plus comme le lionceau saute sur la chienne, ils mordaient mais on ne s’en apercevait qu’en maintenant l’endroit mordu avec le doigt et en y appuyant l’ongle. Plus tard, il est vrai, ayant grandi, ils sont venus et sont restés à leur guise, de tendres dos d’oiseaux sont devenus des dos de géants comme on voit sur les monuments, ils sont entrés par toutes les portes, enfonçant celles qui étaient fermées (...).
Franz Kafka, Lettres à Felice, II, traduction Marthe Robert, Gallimard, 1972, p. 683.
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08/02/2022
Charles Pennequin, Dehors Jésus
[La jeunesse] ne sait plus comment se tenir devant la déconfiture des aînés. Comment faire se dit la jeunesse pour se débarrasser des idées vieilles qui nous pourrissent la tête. L’idée vieille a gonflé en nous. Elle a poussé comme un poireau. Elle a fait cette nécrose au sein de notre devenir jeune. Cette boule nécrosée au centre de nos esprits. Elle a fait que nous ne voyons plus l’essence et la force des choses. Il nous faut supprimer la nécrose des âges. Il nous faut se débarrasse un bon coup de cette mauvaise herbe qui a poussé entre nous et les générations. Les générations de têtes pourries qui nous regardent. Les générations avariées par la paresse, l’avidité, le confort, la luxure, le prêt-à-porter, les consommations modernes. Nous n’allons pas nous payer de mots. Nous allons raviver le feu qui couve en nous depuis des siècles.
Charles Pennequin, Dehors Jésus, P. O. L ; 2022, p. 21.
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07/02/2022
Charles Pennequin, Dehors Jésus
Petit Jésus est nostalgique des premiers instants qu’il vit mais qu’il ne connaît pas. Il st nostalgique de la vie qui pousse sans s’arrêter. La vie pousse devant lui et autour de lui, partout la vie elle pousse et elle ne s’arrête jamais et pourtant il lui semble qu’elle n’est que mort. La vie elle ne s’arrête jamais pour échapper à la mort, mais en réalité c’est parce qu’elle continue qu’elle est dans la mort, c’est ce que petit Jésus pense, car petit Jésus pense que la vie c’est la nostalgie, c’est-à-dire le moment où tout s’arrête. La vie, c’est le moment où l’on voudrait tout noter de la vie et qu’on ne peut pas, on ne peut pas noter la vie qu’on vit pense alors petit Jésus, et petit Jésus voudrait accrocher la vie pour pouvoir tout goûter des moments qu’il est en train de vivre, ce qu’il vit file à toute allure, elle file de partout tout autour du petit Jésus la vie.
Charles Pennequin, Dehors Jésus, P. O. L, 2022, p. 113-114.
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06/02/2022
Guillaume Apollinaire, Poèmes de guerre
Pluie
La pluie argente mes beaux rêves
Ce long après-midi d’hiver
Le soleil darde ses petits glaives
Dont le reflet est gris et vert
Nîmes aux ruelles dormantes
Qu’entourent de longs boulevards
Les cafés y sont pleins de tantes
Et de vieux officiers bavards
Soupé de la Maison Carrée
Mais la Fontaine est de mon goût
J’aime la pierre à teinte ambrée
Lorsque le soleil luit partout
Mais c’est au temple de Diane
— Ô liberté de mes rognons
Faites qu’enfin mon cul se tanne —
Que je relis des compagnons
Les inscriptions anciennes
Je les aime mon cher André*
Engravant ces pierres romaines
Roses dans le jour gris cendré
ton Guil Apollinaire
* André Billy
Guillaume Apollinaire, Poèmes de guerre, édition
Claude Debon, Les Presses du réel, 2018, p. 81.
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05/02/2022
Jacques Lèbre, Le poète est sous l'escalier
Un (...) thème qui me fait remarquer facilement des correspondances, c’est celui de la répétition. À vrai dire, je n’ai jamais senti de répétition dans la répétition, car elle est toujours peuplée d’infimes ou d’infinies variations. Entre un paysage familier aux états d’âme changeants et soi-même aux états d’âme tout aussi changeants il ne saurait y avoir de répétition. Cela pourrait commencer par Paul Valéry d’une façon aussi radicale que laconique : L’habitude est un excitant. Cela pourrait se poursuivre avec Georges Borgeaud dans Le soleil sur Aubiac : À me pencher sur la répétition, je ne ressens ni lassitude ni ennui et quand parfois mon enthousiasme s’amincit, j’en souffre comme le mystique qui se croit privé de la présence de Dieu. Mais c’est un livre plus récent qui m’a fait rouvrir celui de Borgeaud et chercher dans les Cahiers de Paul Valéry. Joël Cornuault, l’un de nos meilleurs écrivains buissonniers, écrit dans Liberté belle : Quoi qu’ils soient familiers , aucune usure ne semble pouvoir nous gâcher les formes ou l’atmosphère de nos tours rituels ; l’aspect général nous étant désormais bien connu, nous savons acclamer sur la route le plus petit fait nouveau, à nous seul perceptible : nous aimons entrer dans les détails sur ce chemin sans inquiétude, propice à la réflexion. Voilà une promenade qui est toujours la même et toujours une autre. Mais n’en irait-il pas de même dans la deuxième ou troisième relecture d’un livre ?
Jacques Lèbre, Le poète est sous l’escalier, Corti, 2021, p. 34-35.
Photo T. H., 2018
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04/02/2022
Charles Pennequin, Dehors Jésus
(...) Malgré tous les beaux discours, l’humain n’a jamais fait autant de bruit. Il jouit dans les déflagrations et les explosions. Il jouit plus que jamais de la guerre quotidienne faite à la nature et à lui-même, et du coup il produit de l’art. L’art c’est jouir dans l’impensable. L’art c’est se fondre dans ce qui est presque inhumain et le bruit fait écho à ce qui est inaudible en fin de compte. Et ce qui est inaudible encore maintenant, c’est la passion seule pour le bruit. La violence est inaudible pour les contemplateurs de l’art mort, pour ceux qui ne veulent pas de l’impensable, ni même de l’impensé, pour celui ou celle qui feint toujours de ne pas jouir du bruit de la vie présente. Et la vie présente n’est qu’inhumaine pour les humains. Il n’y a pas d’autre vie possible puisque la vie pour l’inconscient humain n’est pas dans la nature. Bien sûr il contemple et aime la nature l’humain, mais pour son art mort. C’est une passion hypocrite. C’est pour se faire croire qu’il est proche de la nature, alors qu’au fond il a quitté le naturel depuis qu’il parle.
Charles Pennequin, Dehors Jésus, P. O. L, 2022, p. 159.
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02/02/2022
Michel Deguy, Figurations
Haïku du visible
Un L'équidistant Lui le lucide
L'impartial quand la terre dormeuse
Se retourne vers lui
Deux La coque azur
Incrustés d'arbres sous la ligne de pendaison
L'air qui cède à l'oiseau
Qui s'efface
Trois Le treillis le réseau le tamis
Le nid d'intervalles
Un feu de paille aussi longtemps que le soleil
Et ces murs une piste de plantigrades
Murs tracés à coups de griffe
Et debout comme un moulage de combat
Quatre L'eau bien épaisse bien ajointée
L'eau remplie remplissant
L'eau sans jour sur le poisson mouillé
Et la terre comme fonds la recouverte la patiente
L'implicite
Michel Deguy, Figurations, Poème-proposition-études,
"Le Chemin", Gallimard, 1969, p. 86.
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