20/10/2021
Robert Creeley, Dire cela
Retour
Paisible comme l’est la nature de ces lieux ;
Rue, plus douce, à demi-neige, à demi-pluie,
Sans fin, mais enfin très près des portes sombres.
Dedans, ceux qui toujours seront là,
Paisibles comme l’est la nature de ces gens —
Assez d’être ici et maintenant, et
De savoir que ma porte est l’une d’entre elles.
Robert Creeley, Dire cela, traduction Jean Daive,
NOUS, 2014, p. 43.
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19/10/2021
Robert Creeley, Dire cela
Après Lorca
L’Église aime les affaires, et les riches
sont des hommes d’affaires.
Quand ils sonnent les cloches, le
pauvre accourt et quand un pauvre meurt,
il reçoit une croix
de bois, et ils expédient la cérémonie.
Mais quand un homme riche meurt, ils
promènent le saint sacrement
et la croix den or, et doucement, doucement
jusqu’au cimetière.
Les pauvres aiment
et pensent c’est fou.
Robert Creeley, Dire cela, traduction Jean Daive,
NOUS, 2014, p. 62.
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18/10/2021
Alfred Jarry, Les Jours et les Nuits, roman d'un déserteur
IV Éteignoir
Sengle, qui aurait voulu être réformé avant qu’on lui coupât les cheveux, se demandait soucieux s’il allait l’être ou non avant la plongée dans la livrée sordide. Il n’avait vu de près qu’une fois un militaire ; par hasard dans un wagon de troisième, près de Brest, un rapatrié nu sous sa capote et son pantalon. Par les trous des poches on voyait la peau sale. Il sentait le bran, la fièvre, le sperme, le cirage et la graisse d’armes. Les habits qu’on jeta à Sengle avait manifestement essuyé plusieurs corps de Tonkinois. Sengle comprit l’utilité au régiment des caleçons contre le contact de ces doublures. Désinfectées, soit, physiquement ; mais les relents y restaient en esprit. Détail aggravant : les chaussures. Tout ce qu’il y a de plus petit, chercha-t-il. Et il s’enlisa dans des boîtes de cuir de vingt-trois centimètres, laissant place au roulis et au tangage, râpant le talon de leur flux et forçant le cou-de-pied à des gymnastiques inconscientes pour les retenir avec l’hypocrisie d’un capitonnage de viscosité noire.
Alfred Jarry, Les Jours et les Nuits, roman d’un déserteur, Mercure de France, 1964 (1897), p. 19-20.
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17/10/2021
Ludovic Janvier (1934-2016), La mer à boire
17 octobre 1961 : le massacre des Algériens à Paris
Du nouveau sous les ponts
1
Paris 61 dix-sept octobre on est à l’heure grise
où le pays se met à table en disant c’est l’automne
lorsque silencieux venus des bidonvilles et cagnas
des Algériens français sur le soir envahissent
de leur foule entêtée les boulevards ils n’aiment pas
ce couvre-feu qui les traite en coupables
décidément ça fait trop d’arabes qui bougent
le Pouvoir envoie ses flics sur tous les ponts
nous montrer qu’à Paris l’ordre règne
il pleut sur les marcheurs et sur les casques il va pleuvoir
bientôt sur les cris sur le sang
2
Sur Hacène Boulanouar
battu puis jeté à l'eau
en chemise et sans connaissance
vers Notre-Dame il fait noir
le choc le réveille il nage
la France elle en est à la soupe
Et sur Bachir Aidouni
pris avec d'autres marcheurs
lancés dans l'eau froide aller simple
de leurs douars jusqu'à la Seine
Bachir seul retouche au quai
la France elle en est au fromage
Sur Kebach avec trois autres
qui tombent depuis le pont
d'Alfortville on l'aura cogné
moins fort puisqu'il en remonte
les frères où sont-ils passés
la France elle en est au dessert
Et sur les quatre ouvriers
menés d'Argenteuil au Pont
Neuf pour y être culbutés
dans l'eau noire en souvenir
de nous un seul va survivre
la France elle en est à roter
Et sur les trente à Nanterre
roués de coups précipités
depuis le pont dit du Château
quinze à peu près vont au fond
tir à vue sur ceux qui nagent
la France elle est bonne à dormir
3
Paris terre promise à tous les rêveurs des gourbis
leur Chanaan ce soir est dans l’eau sombre
ils ont gémi sous la pluie mains sur la nuque
c’est mains dans le dos qu’on en retrouve ils flottent
enchaînés pour quelques jours à la poussée du fleuve
c’est la pêche miraculeuse ah pour mordre ça mord
on en repêche au pont d’Austerlitz
on en repêche au quai d’Argenteuil
on en repêche au pont de Bezons la France dort
on repêche une femme au canal Saint-Denis
les rats crevés les poissons ventre en l’air les godasses
ne filent plus tout à fait seuls avec les vieux cartons
et les noyés habituels venus donner contre les piles
on peut dire qu’il y a du nouveau sous les ponts
la Seine s’est mise à charrier des Arabes
avec ces éclats de ciel noir dans l’eau frappée de pluie
Ludovic Janvier, La Mer à boire, Gallimard, 1987.
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16/10/2021
Claude Royet-Journous, L'amour d'une description
(...)
hors du cercle
une déchirure encore fraîche
aucune pierre ne change d’ombre
attenant frontalier avoisinant
un jardin d’enfance
peu importent les larmes
on contemple le désastre
« quand quelqu’un parle
je meurs »
Claude Royet-Journoud, L’amour
d’une description, dans KOSHKONONG,
numéro 20, été 2021, p. 7.
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15/10/2021
George Oppen, Poésie complète
Du désastre
En fin de compte l’air
Est la lumière nue du soleil dont il faut extraire
Les objets de valeur lyrique. À partir du désastre
Du naufrage, des familles entières campaient
Jusqu’à leurs taudis, et survivaient.
Là grâce à quelle morale
De l’espoir
Qui pour les fils
Achève sa métaphysique
Sur les pelouses étroites des maisons.
George Oppen, Poésie complète, traduction
Yves di Manno, Corti, 2011, p. 65.
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14/10/2021
George Oppen, Poésie complète
La source
Si la ville a des racines, c’est dans l’ordure
Ce sont des taudis. Même le trottoir
Est râpeux sous les pas.
— Dans un immeuble en brique
Noir le corps d’une femme
Brille. La lueur ; les inimaginables
Petits pieds s’effilent
Le cou-de-pied nu sur le sol en bois !
Cachée, déguisée
— et timide ?
La chaleur secrète
De la ville.
George Oppen, Poésie complète, traduction
Yves du Manno, Corti, 2011, p. 92.
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13/10/2021
George Oppen, Poésie complète
Les langues
de l’apparence
parlent au cours du périple
imposé périple
immense on perd beaucoup à nier
cette force les instants les années
même mortels perdus
à nier
cette force les mots
issus de cette tornade qui sont
et ne sont pas les siens d’étranges
mots l’encerclent
George Oppen, Poésie complète, traduction
Yves di Manno, Corti, 2011, p. 311.
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12/10/2021
George Oppen, Poésie complète
Les circonstances
Les mots les plus
Simples disent que le brin d’herbe
Entrave
L’éclat
D’un astre
Pour projeter une ombre
Dans laquelle les insectes rampent
Près des racines ;
Père, père
De la paternité
Qui me hante, homme
Tremblant le plus nu
D’entre nous, ô père
observe
Près des racines
De l’herbe le présent
Créateur ce terrifiant
plongeon
Georges Oppen, Poésie complète,
traduction Yves di Manno, Corti,
2011, p. 165.
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11/10/2021
Laure, Écrits retrouvés
(Journal intime de Laure établi par Jean Bernier)
Je ne peux plus lui parler mais que quelqu’un soit là et m’entende — que l’on sache.
Comprenez-vous j’ai été un éclair dans sa vie, à un moment très sombre de sa vie — un éclair —Moi je croyais en sa force et si nous parlions de sa vie et de sa force, il répondait : « Oh ! il n’y a rien, plus rien maintenant — tu es la vie — tu serais toute ma vie. »
J’avais peur. La conscience de mon insuffisance, de ma faiblesse, m’empêchait de sentir l’immensité de son amour.
Au moment où il était le plus confiant près de » moi... dans mes bras je doutais encore — il me semble me le rappeler. Écoutez, écoutez-moi, je vous en supplie, est-ce que je dis la vérité, suis-je bien moi-même en ce moment ou tout en moi est-il faussé à jamais ?
Laure, Écrits retrouvés, préface de Jérôme Peignot, Les cahiers des brisants, 1987, p. 59.
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09/10/2021
Philippe Jaccottet, Ponge, pâturages, prairies
En se rejoignant
elles deviennent silencieuses
les eaux de montagne
Qu’a donc voulu dire Buson en écrivant ce haïku, sinon, apparemment, ceci : qu’au moment où confluent au fond de la vallée les torrents descendus des montagnes, on cesse d’entendre le bruit de leurs eaux ? Belle découverte !
Il se trouve toutefois que l’extrême concision du haïku, en ne laissant passer dans les mots que quatre éléments : la montagne, les eaux, leur confluence et le silence qui s’ensuit, en les associant comme elle le fait dans un mouvement et une sorte de métamorphose, permet au poète de susciter, autour de ce presque rien, un espace ouvert où la rencontre de ces éléments, dont chacun est lié pour nous à un nombre très élevé de correspondances intérieures, de souvenirs et de rêves peut prendre sa plus large et plus profonde résonance. En cela, de surcroît, sans avoir l’air d »’y toucher, sans que cette notation qui serait, formulée autrement, à la limite de l’insignifiance, soit aucunement montée en épingle.
Philippe Jaccottet, Ponge, pâturages, prairies, le bruit du temps, 2015, p. 47-48.
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08/10/2021
Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d'ombre
8 mai 1995
Le mot « élucubration » : « veille, travail qu’un ouvrage a coûté », « ouvrage composé à force de veilles et de travail » ; le mot souvent entendu comme synonyme de pensées plus ou moins laborieusement extravagantes. Il pourrait me servir de titre pour certain ensemble de textes, avec cette note : « Élucubrations : travaux accomplis à la lueur de la lampe, souvent entendus comme laborieux sinon extravagants ; quoi qu’il en soit, accomplis pendant les heures nocturnes, dans les ténèbres et contre les ténèbres ; dans ce cas-ci, avant qu’elles ne l’emportent définitivement, sans que l’on puisse mesurer qu’elle avance on garde encore sur elles. »
Philippe Jaccottet, Taches de soleil, ou d’ombre, le bruit du temps, 2013, p. 154.
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07/10/2021
Philippe Jaccottet, Le bol du pélerin (Morandi)
(Une récente nuit, je me suis rappelé une halte marocaine, à Ouarzazate : des sables roses et des sables jaunes, des rafales de vent de sable, au loin, comme des drapeaux, et ces espèces de forteresses qui tremblaient dans l’excès de lumière sans être des mirages, mais à peine distinctes du sol où elles avaient été bâties, brève entrevision, un matin, pourquoi si poignante ? Je me trouvais dans un endroit du monde où je n’avais même pas désiré passionnément me rendre, et sans qu’aucune aventure personnelle n’y fût mêlée (car enfin bien sûr, s’il y avait eu dans un de ces palais ou forteresses entrevus — comme au cinéma ! — une femme captive, ou pas, que je serais allé rejoindre — délivrer !— mon émotion fût allée de soi et personne ne s’en fût étonné — sinon du fait que c’était moi le héros ! — mais non) ; et ce que j’avais entrevu ainsi à quelque distance n’était même pas un site imprégné par la présence, ou l’absence de dieux, comme l’Égypte ou la Grèce m’en avaient offert en d’autres occasions.
Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin (Morandi), La Dogana, 2006, p. 63.
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03/10/2021
Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer
Éloge de la mauvaise opinion de soi
Le busard n’a vraiment rien à se reprocher.
Les scrupules sont étrangers à la panthère.
Les piranhas ne doutent jamais de leurs actions.
Le serpent à sonnette s’approuve sans réserve.
Personne n’a jamais vu un chacal repenti.
La sauterelle, l’alligator, la trichine et le taon
Vivent bien comme ils vivent, et en sont très contents.
Un cœur d’orque pèse bien cent kilogrammes, maIS
Sous tpout autre aspect demeure fort léger.
Non, rien de plus bestial
que la conscience tranquille
sur la troisième planète diu Soleil.
Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer, traduction Piotr Kaminski, 2018, p. 173.
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02/10/2021
Théophile de Viau, Après m'avoir fait tant mourir
Sonnet
D’un sommeil plus tranquille à mes amours rêvant,
J’éveille avant le jour mes yeux et ma pensée,
Et cette longue nuit si durement passée,
Je me trouve étonné de quoi je suis vivant.
Demi désespéré je jure en me levant
D’arracher cet objet à mon âme insensée,
Et soudain de ses vœux ma raison offensée
Se dédit et me laisse aussi fol que devant.
Je sais bien que la mort suit de près ma folie,
Mais je vois tant d’appas en ma mélancolie
Que mon esprit ne peut souffrir sa guérison.
Chacun à son plaisir doit gouverner son âme,
Mithridate autrefois a vécu de poison,
Les Lestrigons de sang et moi de je vis de flamme.
Théophile de Viau, Après m’avoir fait tant mourir,
Poésie/Gallimard, 2002, p. 119.
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