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16/02/2026

Jacque Réda, Recommandations aux promeneurs

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Te voici donc, poète, avec ton parapluie,

         Ton tricorne un peu de travers,

Ou ces cheveux trop longs qui retombent en pluie

Autour de ton visage où, des yeux grands ouverts,

Une larme parfois sourd, gonfle et se délivre.

         Je vois, dans ton équipement,

Que tu n’as pas omis de te munir d’un livre

Où la raison débat avec le sentiment.

Et, bien que je demeure alentour impassible,       

Je peux t’entendre soupirer

Avec mon vent, mes eaux : il n’est pas impossible

Qu’il s’en élève un chant d’amour inespéré.

Ne quitte pas déjà l’ombrage de ce saule.

         La lune, d’entre les rameaux,

Va se pencher pour lire au bord de ton épaule,

Et la nuit étoilée épellera tes mots.

 

Jacques Réda, Recommandations aux promeneurs, Gallimard, 1988, p. 80.

14/02/2026

Jacques Réda, Le sens de la marche

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Ces longs soirs d’été lumineux sont, pour le solitaire,

 En voyage, sont parfois difficiles à supporter.

Il achète au dernier moment un morceau de pâté,

Regagne sa chambre au confort assez rudimentaire,

Mange vite, boit trop de vin en fumant, considère

Le lit, le lavabo, l’armoire au volume hanté

Et, par un carreau, les maisons qui, d’autre côté

De la rue ont déjà baissé leurs rideaux. L’Angleterre

Est alors aussi loin que les Andes ou le Tibet.

Ces murs, ces toits ne disent rien d’autre que solitude.

Après quelques jours cependant on en prend l’habitude.

Mais, venu l’instant du départ, le seuil qu’on enjambait

Distraitement, soudain se rappelle à nous et dévie

En travers de ce temps perdu qui fut aussi la vie.

 

Jacques Réda, Le sens de la marche, Gallimard, 1990, p. 91.

02/10/2024

Jacques Réda, Les ruines de Paris

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Tant bien que mal enfin j’attends la place de la Concorde. L’espace devient tout à coup maritime. Même par vent presque nul, un souffle d’appareillage s’y fait sentir. Et, contre les colonnes, sous les balustrades où veillent des lions, montent en se balançant des vaisseaux à châteaux du Lorrain, dont tout le bois de coque et de mâts, et les cordes et les toiles sifflent et craquent, déchirant l’étendard fumeux qui sans cesse se redéploie au-dessus de la ville. Je vais donc comme le long d’une plage, par des guérets.

 

Jacques Réda, Les ruines de Paris, Gallimard, 1978, p. 10.

11/11/2022

Jacques Réda, la Tourne

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Encore un coup mais seul dans la foule : valise jaune,

Le pas absent d’un autre — il n’est jamais rien ni personne

A quitter, ne reviendra plus, le voilà disparu

Dans le corps de l’indifférence enfin remise en marche :

Elle franchit le pont, ses doigts dans l’eau froide, grandit,

S’en va dormant contre la nuit entièrement masquée

Sauf cette fente de l’œil incompréhensible résiste.

 

Jacques Réda, La Tourne, Gallimard, 1975, p. 47.

10/11/2022

Jacques Réda, Amen

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                         Automne

 

Ah je le reconnais, c’est déjà le souffle d’automne

Errant, qui du fond des forêts propage son tonnerre

En silence et désempare les vergers trop lourds ;

Ce vent grave qui nous ressemble et parle notre langue

Où chante à mi-voix un désastre.

                                                   Offrons-lui le déclin

Des roses, le charroi d’odeurs qui verse lentement

Dans la vallée, et la strophe d’oiseaux qu’il dénoue

Au creux de la chaleur où nous avons dormi.

                                                                     Ce soir,

Longtemps fermé dans son éclat, le ciel grandi se détache

Qui fut notre seuil coutumier s’éloigne à longues enjambées

Par les replis du val ouvert à la lecture de la pluie.

 

Jacques Réda, Amen, Gallimard, 1968, p. 55.