12/07/2022
Esther Tellermann, Corps rassemblé
Vinrent
les nuits qui
refont les courbes
de dessous
des silhouettes
emplissent
ce qui reste de jour
des lignes violettes
soulignent
les deuils
vous m’étiez arrachée
restiez
avec l’encre
pourpre
la ligne de lumière
Esther Tellermann, Corps rassemblé,
édirions Unes, 2020, p. 48.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Tellermann Esther | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : esther tellermann, corps rassemblé, deuil, arrachement | Facebook |
11/07/2022
Esther Tellermann, Un versant l'autre
Partie de toi me
laisse
l’autre encore
est étincelle
d’un point
où pousse l’hibiscus
un jour écorché
miettes de paroles
comme neige
halos de lunes
et obsidiennes
en mots simples
voulions
advenir
Esther Tellermann, Un
versant l’autre, Poésie/
Flammarion, 2019, p. 69.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Tellermann Esther | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : esther tellermann, un versant l'auttre, étincelle, advenir | Facebook |
10/07/2022
Françoise de Laroque, Chambre jaune
Fruits
De quoi s’est protégée l’orange abritée sous une peau épaisse ? D’un froid plus intense sans doute. Colette disait que Sido prévoyait la rigueur de l’hiver à la quantité de robes superposées dont s’enveloppe l’oignon.
Le couteau, le matin, incise soit cette écroce grumeleuse un petit peu ouatée à l’intérieur, soit une peau mince et lustrée. Odorante toujours. Il hésite, après l’orange, sur le choix de la poire. Ne pas manquer le moment de délicieuse plénitude, le fondant qui remplace le raide prématuré et précède le blet. Le choix de la pomme dépend de l’humeur. Chair acidulée ou plus onctueuse. Éviter la farineuse. Banane plus ou moins tigrée. Kiwi tranché, centre blanc, rayonnement vert, cils très noirs.
Un rituel établi depuis peu. Salade de fruits saupoudrée d’éclats de graines et fruits concassés. Pour commencer la journée. Le conserver.
( ...)
Françoise de Laroque, Chambre jaune, Éric Pesty éditeur, 2022, 20 p., 10 €.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : françoisse de laroque, chambre jaune, fruits, orange | Facebook |
08/07/2022
Camille Loivier, les lignes indéfiniment se poursuivent
les lignes indéfiniment se poursuivent
mais les lignes transversales — les branches des arbres qui passent au-dessus des murs, les rivières qui courent au-dessous des ponts, les ronces qui vont partout comme les bêtes à quatre pattes, les oiseaux qui sillonnent le ciel bas tout à leur aise, les nuages, les éclaboussures, les brises — ne nous ont pas encore traversée, elles continuent prises dans leur élan de s’éloigner, vers l’ubac et vers l’adret
si l’image de l’éléphant, si les sonorités du piano nous ont éloignée transversalement de notre route bordée de murs longs et étroits, au moins aurons-nous écrit, au moins cette durée vaine de vie aura été comblée par cette écriture qui n’a pas plus de sens que les tracés des vers de bois sous l’écorce desquamée, qui nous semblaient une écriture des temps reculés, quand les humains n’étaient pas encore des humains, et qu’ensuite nous n’avons fait que penser à cette écriture des vers sur le bois, nous nous sommes résignée à l’écouter, à la retranscrire, à refuser son silence et son insignifiance, à espérer qu’elle retienne notre mémoire
[...]
Camille Loivier, les lignes indéfiniment se poursuivent, dans la revue de belles-lettres, 2022, I, p.77.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : camille loivier, lignes, écriture, mémoire | Facebook |
07/07/2022
Wolfgang Hilbig (1941-2007), Six poèmes
Le seuil
La lune blanc vase de nuit se déversait
et j’ai sans lutter abandonné toutes mes couleurs
là où des âmes épuisées se reposent près des bords
à la sortie du faubourg
des dames blanches
qui se reposent près des eaux qui ne sont pas terrestres
qui errent dans des brouillards sans cesse variant leur densité
près d’accotements où l’on n’échappe guère à une peste
de taillis sournois et d’aulnes buissonnants pâles comme cadavres et où tombent des rires — de ventres tailladés de la terre —
rires de trolls et de lémures poussés dans du sable froid.
Cette pente de la route était déjà le bord des mondes
où je cherchais le large et ne l’ai pas gagné —
pas avant d’être vidé de mon sang debout sur mon seuil.
Wolfgang Hilbig, Six poèmes, traduit de l’allemand par Bernard Banoun, dans La revue de belles-lettres, 1022, 1, p. 119.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : wolfgand hilbig, fantôme, troll, lémure | Facebook |
06/07/2022
Elke Erb, Sonance
Ça, on ne le sait pas.
On ne sait pas. Ça se pourrait bien.
Laisser tranquille.
Les oiseaux aussi de manière préexistante.
Le grand piano. Le grand piano ouvert
à tout. Pianogrosso. Lui,
le grand piano ouvert à tout et
omniscient. Grand. Lui. Grosso
piano.
Il est dans le coin. Front.
Les touches jaunes et bleu de Stockholm.
Ère glaciaire. On ne sait pas.
Ou ère glaciaire intermédiaire.
Régnant aussi de loin. Le merle retentit.
Les petits chats miaulent encore à peine.
Elke Erb, Sonance, traduction de l’allemand
Vincent Barras, dans L’Ours blanc, n°33, 2022.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : elke erb, sonance, oiseau, piano | Facebook |
05/07/2022
Louis Aragon, Blanche ou l'oubli
Le bruit court qu’on nous ménage une surprise littéraire...murmurait vers cette époque-là, et ma parole : avec courtoisie (je n’y puis rien, c’est le texte), le bibliothécaire quaker d’Ulysses, vous savez Ulysses ? Joyce, oui. La mode n’en vint qu’un peu plus tard, de Joyce, j’entends. En 1922, tout le monde ne lisait pas ce Fantômas-là en feuilleton dans Little Review, à Paris. Et, bordel or not bordel, personne ne vous demandait sue un ton un peu méprisant des jeunes filles qui ont eu des relations : alors vous n’êtes même pas judoka ? Non. Il y avait un restaurant rue des Moulins : il me fallait économiser un mois pour y offrir à la personne concernée, avec collier de perles ou pas, des rognons au madère, sans la moindre allusion de ma part.
Louis Aragon, Blanche ou l’oubli, dans Œuvres romanesques complètes, V, Pléiade/Gallimard, 2012, p. 435.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Aragon Louis | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : louis aragon, blanche ou l'oubli, surprise, james joyce | Facebook |
03/07/2022
Jacques Dupin, Rien encore, tout déjà, dans L'Esclandre
oubli obligé d’un vocable dissipé dans l’air
ni mouche ni femme ne l’ayant piqué
il s’allonge il dort de a belle mort
et la lune au-dessus de la phrase noire
se détache de la feuille comme l’impossible
de son écart — ou de ton sourire
j’ai vu de très petits papillons blancs sur tes lèvres
réticentes, ils empêchaient les mots
d’accourir, et la foudre, et l’épervier, de fondre
— ayant cessé de croire au cendrier de l’enfance
le poème ne se lève qu’en s’arrachant
de votre emmêlement tenace, motte de chiendent
tresse et détresse de la lumière
Jacques Dupin, Rien encore, tout déjà, dans L’Esclandre,
introduction Dominique Viart, P.O.L, 2022, p. 123.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Dupin Jacques | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jacques dupin, rien encore, tout déjà, lèvress, poème | Facebook |
02/07/2022
Jacques Dupin, Chansons troglodytes, dans L'Esclandre
le fracas des volets qui s’ouvrent
le premier rayon de soleil
une aube de mai sans nuages
mais le plafond craquelé
la fluidité de la langue
la rosée qui s’évapore
et les violettes que je sais
Jacques Dupin, Chansons troglodytes,
introduction Dominique Viart,
P.O.L ; 2022, p. 73.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Dupin Jacques | Lien permanent | Commentaires (0) | Facebook |
01/07/2022
Jacques Dupin, De nul lieu et du Japon, dans L'Esclandre
Tendre est la sonorité
de la flèche décochée dans l’eau
concentration de la folie
parmi l’espace froissé
une ombre voyelle se loge
sous la corde qui se tned
une théâtre d’ exactitude
écarte les plis de l’eau
Jacques Dupin, De nul lieu et du
Japon, dans L’Esclandre, introduction
Dominique Viart, P.O.L, 2022,
p.197
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Dupin Jacques | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jacques dupin, de nul lieu et du japon, espace, théâtre | Facebook |
30/06/2022
Jacques Dupin, L'Esclandre
d’une ombre qui chavire dans la douceur
le temps n’est plus où je me souvenais du temps
des lieux mal-dits, des trahisons, des couleurs
devant le soleil nous comparaissions sans chemise
un soleil chargé de fruits, entre le dénuement
de l’idiot de l’arrière-pays et ce qui surgit
d’un œil vide — un volcan toujours,
une apostasie, loin dehors, près dedans
un printemps sans hannetons, sans fils de la Vierge
le pré jaune de la folie, la langue fendue
dans le neutre, un massacre, un sacrifice
l’homme ouvert que j’affectionne et que je dis
ses traces et lui sans fin disparaissent
Jacques Dupin, Rien encore, tout déjà, dans L’Esclandre,
introduction Dominique Viart, P.O.L, 2022, p. 112.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Dupin Jacques | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jacques dupin, l'esclandre, folie, ombre apostasie | Facebook |
29/06/2022
Pierre Chappuis, En bref, paysage
Surgissent. Ont surgi. Hêtraie une fois encore (de quel attrait donc ?), vaste, aérée.
Ont jailli, jaillissent à la verticale d’un seul et même mouvement, en foule, jeunes, élancés, sveltes et droits, fusées immobiles rivalisant de hauteur pour, au sommet, mêler leurs branches.
À tire-d’aile, cinq, six canards tracent d’un seul élan, poème, une ligne droite. Invariable, l’intervalle entre chacun d’eux. Leur vol : sûr et néanmoins comme déhanché.
Pierre Chappuis, En bref, paysage, Corti, 2021, p. 37.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pierre chappuis, en bref, paysage, hêtre, branche, canard | Facebook |
28/06/2022
Thierry Romagné, Fruits fendus
Des grappes de raisin encore
vert comme les yeux d’une rousse
de ma connaissance
ta mère, mon fils
les pommes d’api rouges
des joues d’une femme tapie des jours
dans l’instant allongée dans l’ombre
le fruit qui tombe
le taon qui gronde
parmi les oranges désirées
et les poires noires
charnues fessues
des bords de la mer Morte
Thierry Romagné, Fruits fendus, dans
Rehauts 46-47, printemps 2021, p. 23.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : thierry romazgné, fruits fendus, yeux, joue | Facebook |
27/06/2022
Robert Desnos, Contrée
Le paysage
J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l’issue de sentiers sans détours.
J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour
Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l’adieu du carrefour.
C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit,
L’écume dans la mer, dans le ciel ce nuage,
À vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds,
Je me sens me roidir avec le paysage.
Robert Desnos, Contrée, dans Domaine public, le point
du jour, Gallimard, 1953, p. 391.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Desnos, Robert | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : robert desnos, con trée, domaine public, paysage | Facebook |
25/06/2022
Robert Desnos, Domaine public
L’oiseau mécanique
L’oiseau tête brûlée
Qui chantait la nuit
Qui réveillait l’enfant
Qui perdait ses plumes dans l’encrier
L’oiseau pattes de sept lieuess
Qui cassait les assiettes
Qui dévastait les chapeaux
Qui revenait de Suresnes
L’oiseau l’oiseau mécanique
A perdu sa clef
Sa clef des champs
Sa clef de voûte
Voilà pourquoi il ne chante plus.
Robert Desnos, inédit, dans Domaine public,
1953, le point du jour/Gallimard, 1953, p. 359.
Publié dans ANTHOLOGIE SANS FRONTIÈRES, Desnos, Robert | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : robert desnos, domaine punlic, oiseau m"canique, c hanter | Facebook |