07/01/2022
Jean Pérol, Libre livre
De l’autre moitié du siècle je viens
dont le temps gris oublie déjà
tout ce qu’en fut l’âpre misère
et de nouveau le monde fait
devant tes pas fermer tes mots
retour à ceux un jour vaincus
oh très subtils les dédales
du grand jeu froid des capitales
retour à ceux qui sont jugés
sort sans pardon des bouches closes
tout justes dignes de se taire
qui pour toujours n’auront plus droit
qu’un grand oubli des cimetières
Cimetières
Jean Pérol, Libre livre, Gallimard, 2012, p. 45.
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06/01/2022
Maël Guesdon, Mon plan
Tant que je ne tourne pas la tête, rien ne bouge. Si je souffle, vous disparaissez. Si je tente de vous attraper (j’approche ma main de l’abri), vous vous éloignez, et je touche la sortie d’un monde figé, à nouveau surpris de vous voir rejoindre les mouvements que je vous prête lorsque je me retourne. Aucun de nous n’est si obstinément présent que vous, là où nous sommes. Ce geste qui vous asperge (comme pour ne plus surprendre le monde qui vit dans notre dos), combien de fois se répète-t-il ?
Maël Guesdon, Mon plan, Corti, 2021, p. 82.
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05/01/2022
Georges Lambrichs, Les Rapports absolus
L’exposition est à l’intérieur
Il arrive qu’on s’éloigne de la guerre, sans avoir épuisé son enseignement, sa traversée, comme s’il restait à entrer avec moins de précision dans la confusion qui menace sa fin. Il faut, dès maintenant, nous exercer à la faier durer. L’esprit ne se connaît pas tant de façons pour se libérer, il est sûr que toute contrainte extérieure lui est une faveur. Ma is, heureusement, on n’en est pas si loin. Elle ne s’est faite qu’un peu plus sourde, à part soi, volontiers plus humaine. Nous savons, maintenant, que le reste ne vaut pas notre peine, qu’il n’y a pas en nous un élément de paix, un seul pli organique de sécurité. Rien que des replis, peut-être, interdits aux psychologies, à l’amour, à la cruauté, au pathétique, à la pauvreté.
(...)
Georges Lambrichs, Les Rapports absolus, Métamorphoses / Gallimard, 1949, p. 45-46.
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04/01/2022
Bernard Noël, L'Oiseau de craie
L’Oiseau de craie
douleur. Bonheur
c’est un oiseau de craie
sur ton visage
la montagne se déchire
Je dis caverne
et l’eau d’autrefois
bat dans tes feuilles
sueur d’images
nous avons les dents vertes
la vie remue
on creuse des tunnels sous la peau
j’aime la grotte et l’ongle
la lampe renversée
l’espace qui écoute
mais tu marches
tu marches en toi si loin
Bernard Noël, L’Oiseau de craie, dans
Œuvres, I, Les Plumes d’Éros, P. O. L,
2009, p. 37-38.
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03/01/2022
Bernard Noël, Poèmes pour en bas
Poèmes pour en bas
I
temps de mystère à fleur de peau
dans le fou rire des aisselles
les yeux font reluire un message
sous un ruisseau de chevelure
la langue lèche la pliure
à petits coups de mots muets
puis pousse la porte des dents
puis roule dans la bouche nue
parmi des jambes de silence
une aile velue se déplie
amour de la touffe et des lèvres
dans la rude ruée d’un râle
partout les poils de la lumière
-
-
-
-
-
- le dessus dessous jeté
-
-
-
-
un bruit de cœur où fond l’oreille
ô la vie la vie qui se dresse
dans le creux par elle creusé
Bernard Noël, Poèmes pour en bas, dans
Œuvres, I, Les Plumes d’Éros, P. O. L, 2009, p. 327.
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02/01/2022
Bernard Noël, Le poème des morts
Le poème des morts
1
Une ombre qu’est-ce qu’une ombre
et cette porte en est-elle une ou pas
son battant ici n’a jamais battu
de l’autre côté l’inverse du nôtre
on jette là-bas l’encrier la palette
un peu de poussière et des silhouettes
la main va par là et ne touche rien
la tête se fâche et expédie l’œil
qui plante aussitôt sa vue à l’envers
il voit le noir la parole posée
le vieil Osiris sa pauvre balance
le passé qui pond du bel avenir
le temps qui mange du jour et renaît
ainsi sans façon les métamorphoses
toute réalité est transitoire
le présent met à cuire la mémoire
et le latent s’en trouve tout nouveau
(...)
Bernard Noël, Le poème des morts,
Fata Morgana, 2017, p. 25.
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01/01/2022
Georges Didi-Huberman, Imaginer recommencer, ce qui nous soulève 2
Dire il est temps, c’est tout autre chose que de dire on a le temps, par exemple. Celui qui croit pouvoir affirmer qu’il « a le temps », croit, en réalité, disposer du temps ou le posséder, l’« avoir » en quelque sorte, ce qui lui permettra toutes les manœuvres subjectives, toutes les procrastinations, tous les calculs, toutes les fuites, toutes les lâchetés politiques. Mais quand il est temps — et plus encore quand il est grand temps, façon d’« intensifier ou d’accentuer l’expérience de ce temps ci — nous ne disposons plus de rien, c’est plutôt le temps lui-même qui dispose de nous, nous entraîne dans son tourbillon et nous « possède », nous investit de sa force qui est souveraineté du kairos, irruption ou éruption de l’urgence historique... La question demeurant de savoir, à chaque fois, quand et comment les subjectivités accordent leurs désirs, depuis le temps où ils se sont psychiquement formés pour comprendre, pour décider qu’il leur faut agir à temps, et donc se soulever maintenant ou jamais.
Georges Didi-Huberman, Imaginer recommencer, ce qui nous soulève 2, éditions de Minuit, 2021, p. 12.
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31/12/2021
Armand Robin, Le monde d'une voix
Le choix
Dans l’ère de haine et de propagande
Je veux une surface aussi grande,
Je n’ai pas besoin de vent pour élargir mes gestes,
Je n’ai pas besoin d’écho pour ébruiter mes bruits,
C’est par leur vérité que mes mots seront énergie.
Je veux qu’on me soupçonne, qu’on me calomnie ;
Je veux sur moi le poids de toute tyrannie.
J’ai choisi, pour me bâtir, d’être partout détruit.
J’ai choisi de n’avoir pas de lit,
De n’avoir aucun sommeil dans aucune nuit...
Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard, 1968, p. 50.
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30/12/2021
Armand Robin, Le monde d'une voix
L'étranger
Je ne suis qu’apparemment ici,
Loin de ces jours que je vous ai donnés
Est projetée ma vie.
Malhabile conquérant par mes cris gouverné,
Où vous m’apercevez je ne suis qu’un étranger,
Gestes d’amour partout éparpillés,
Je me fraye une voix isolée, désertée.
D’une science à l’autre j’ai pris terrier,
Lièvre apeuré scrutant sur lui braqué
Le fusil savant et sûr de la destinée.
Aucune terreur ne m’a manqué.
Armand Robin, Le monde d’une voix,
Gallimard, 1968, p. 25.
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28/12/2021
Esther Tellermann, Éternité à coudre
C’est assez
soir désormais
s’incline
dans l’orage lorsque
l’un l’autre
voulions
Jérusalem.
Fournaise jusqu’aux
portes où s’inventent
les lettres
de l’autre côté
qui vient et comble
le même ?
Je voulais que
nous habillent
les aubes
nager jusques aux
bords.
Esther Tellermann, Éternité à coudre,
éditions Unes, 2016, np
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27/12/2021
Esther Tellermann, Sous votre nom
Peut-être j’avais
voulu défaire
les écueils dans la
syllabe
voir où tu
dors
Si étions le même
arceau
même mèche
de l’incendie `
à l’un l’autre
l’épuisement de la
lumière ?
Voulus que corps
ait hâte.
Esther Tellermann, Sous votre nom,
Poésie/Flammarion, 2015, p. 163.
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26/12/2021
Esther Tellermann, Carnets à bruire
Quelle première
fois
chaque fois
reprise
irise la ligne
où se reflète
l’incendie ?
Je voulais
resserrer
la déchirure
rouges rouges
seraient les aubes
et les lampes
vous adossé
aux écarts
de la lumière.
Esther Tellermaznn, Carnets à bruire,
La Lettre volée, 2014, p. 67.
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25/12/2021
Esther Tellermann, Nous ne sommes jamais assez poète
La lettre brûle : Franz Kafka
(...) Tentative bien plus radicale que celle de Mallarmé qui voulut faire du livre un « fait-étant », celle de Kafka poursuit une tâche infinie sans passé ni avenir, missive de K. sans cesse reconduite vers un château improbable. L’arpenteur d’une langue d’accueil fera mission d’impossibles retrouvailles. Car la littérature est ce « rien » à quoi dans ce mystère l’écrivain se voue : château inatteignable, procès infini, machine infernale — à inscrire.
Et c’est pourquoi le nom de Kafka ouvre à cette théologie négative du XXe siècle qui est encore la nôtre : se faire servant de la lettre, c’est savoir y être condamné. Dès lors mieux vaudrait la brûler, si toutefois sa marque indélébile n’étair la marque d’un nom – Kafka – qu’une vie ne suffit pas à défaire. Le travail de la herse de verre lisible au grand jour, inconscient écrit et restitué au corps d’une inscription sur un sujet qui, dans La Colonie pénitentiaire, s’y réduit.
Esther Tellermann, "La lettre brûle : Franz Kafka", dans Nous ne sommes jamais assez poète, La Lettre volée, 2014, p. 136.
24/12/2021
Esther Tellermann, Un versant l'autre
Partie de toi me
laisse
l’autre encore
est étincelle
d’un point
où pousse l’hibiscus
un jour écorché
miettes de paroles
comme neige
halos de lunes
et obsidiennes
en mots simples
voulions
advenir
Esther Tellermann, Un versant l’autre,
Flammarion/Poésie, 2019, p. 69.
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21/12/2021
Michel Leiris, Mots sans mémoire
Bagatelles végétales
ADAGE DE JADE :
Apprendre à parier pour la pure apparence
Idées, édits. Édifier, déifier.
La manne des mânes tombe des tombes.
L’âtre est un être, les chaises sont des choses.
Le sang est la sente du temps. L’ivresse est le rêve
de l’ivraie des viscères.
Ne rien renier. Deviner le devenir.
Pense au temps, aux taupes et à ton impotence pantin !
Affirmer, affermir, affermer.
Afrique sui fit refit et qui fera.
Aimer les mets des mots, méli-mélo de miel et de moelle.
ALERTE DE LAËRTE
« Ophélie
est folie
et faux lys :
aime-la »
Michel Leiris, Mots sans mémoire, Gallimard, 1970, p. 119.
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