06/02/2020
André Breton, Paul Éluard, Correspondance 1919-1938
[à Paul Éluard] 7 mars 1930, 11 h soir
Mon cher petit Paul,
[...] Il est tard et je me trouve seul. Ce soir et dans la vie. Où tout cela va-t-il, autant ne pas y songer. Mais à coup sûr à sa fin, qui est la mienne. Non qu’il me tarde de mourir, je me découvre de temps à autre — et ceci dans des temps très courts — le grand appétit de choses qui sont plutôt dans la vie ou plutôt non : il n’y en a plus qu’une, je n’aime plus la poésie, je ‘aime plus la Révolution, je n’aime plus que l’amour. Je n’ai peut-être jamais rien aimé que l’amour. Et sans n’ai-je jamais aimé un être qu’en fonction de l’amour dont je le croyais capable.
André Breton, Paul Éluard, Correspondance 1919-1938, édition É-A. Hubert, Gallimard, 2019, p. 205.
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04/02/2020
Bartolo Cattafi (1922-1979), Mars et ses ides
L’air
Je vais et je viens
je vais et je viens
déplaçant l’air
ventilant le climat
l’air que je renvoie
revient là où auparavant il était
aucun trou vide fissure
irrespirable déchirure dans le tissu
dans lequel se lancer
fuir
et la déchirure recousue derrière
nous trouver une autre manière de marcher
de respirer
Bartolo Cattafi, Mars et ses ides, traduction
Philippe di Meo, Héros Limite, 2014, p. 89.
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03/02/2020
Cesare Pavese, Travailler fatigue
Le paradis sur les toits
Le jour sera tranquille, froidement lumineux
comme le soleil qui naît et qui meurt
et la vitre hors du ciel retiendra l’air souillé.
On s’éveille un matin, une fois pour toujours,
dans la douce chaleur du dernier sommeil : l’ombre
sera comme cette douce chaleur. Par la vaste fenêtre
un ciel plus vaste encore remplira la chambre.
De l’escalier gravi une fois pour toujours
ne viendront plus ni voix ni visages défunts.
Il sera inutile de se lever du lit.
Seule l’aube entrera dans la chambre déserte.
La fenêtre suffira à vêtir chaque chose
d’une clarté tranquille, une lumière presque.
Elle posera une ombre décharnée sur le visage étendu.
Les souvenirs seront des nœuds d’ombre
tapis comme de vieilles braises
dans la cheminée. Le souvenir sera la flamme
qui rongeait hier encore dans le visage éteint.
Cesare Pavese, Travailler fatigue, traduction Gilles de Van,
Gallimard, 1969, p. 273.
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01/02/2020
Paul Éluard, La Rose publique
Tranquilles objets familiers
Nous descendons dans une mine héroïque
Nous en tirerons les verrous
Nous avons fermé les volets
Les arbres ne s’élèveront plus
On ne fouillera plus la terre
On ne nous déterrera pas
Il n’y a plus de profondeurs
Ni de surfaces
Paul Éluard, La Rose publique,
Gallimard, 1934, p. 51.
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31/01/2020
Anna Ayanoglou, Le fil des traversées
Le règne des confins
Des frontières appuyées, de la dichotomie
qui chez moi façonnait l’espace
plus rien
Sitôt passé le centre
la chaussée jusqu’au pied des maisons
Même le ciment, le verre
quand ils surgissent
portent le sceau de la verdure
Parfois, une rue se tarit —
dans la tourbière, les herbes folles
j’ai continué
sans que rien ne se perde
Anna Ayanoglou, Le fil des traversées,
Gallimard, 208, p. 51.
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30/01/2020
Agbès Rouzier, Le fait même d'écrire
Mauvaise humeur. Énervement, impossibilité de vaincre une impression de distance. Comment aborder la vie courante pourqu’il y ait un rapport d’intensité — rapport hors duquel je suis aveugle — de moi-même aux choses ? Et il s’agir là de bien autre chose que d’une attitude psychotique. (Se mettre en état d’apprendre, comme si la différence ne se manifestait qu’à travers un état aigu tant d’enthousiasme que de vigilance ?
Agnès Rouzier, Le fait même d’écrire, Change/Seghers, 1985, p. 166.
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29/01/2020
Jean-Luc Sarré, La Part des anges
La fille qui s’affaire à l’évier
les manches retroussées jusqu’aux coudes
son bol ébréché fumant
sur une table de cuisine
et le bourdonnement des mouches.
On dirait d’une Normandie
que l’haleine chaude du siroco
aurait privée de sa mémoire.
Jean-Luc Sarré, La Part des anges,
La Dogana, 2007, p. 51.
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28/01/2020
André Breton, Les Pas perdus
Les mots sans rides
On commençait à se défier des mots, on venait tout à coup de s’apercevoir qu’ils demandaient à être traités autrement que ces petits auxiliaires pour lesquels on les avait toujours pris ; certains pensaient qu’à force de servir ils s’étaient beaucoup affinés, d’autres que, par essence, ils pouvaient légitimement aspirer à une condition autre que la leur, bref, il était question de les affranchir. À « l’alchimie du verbe » avait succédé une véritable chimie qui tout d’abord s’était employée à dégager les propriétés de ces mots dont une seule, le sens, spécifié par le dictionnaire. Il s’agissait : 1° de considérer le mot en soi ; 2° d’étudier d’aussi près que possible les réactions des mots les uns avec les autres. Ce n’est qu’à ce prix qu’on pouvait espérer rendre au langage sa destination pleine, ce qui, pour quelques-uns, dont j’étais, devait faire faire un grand pas à la connaissance, exalter d’autant la vie. Nous nous exposions par là aux persécutions d’usage, dans un domaine où le bien (bien parler) consiste à tenir compte avant tout de l’étymologie du mot, c’est-à-dire de son poids le plus mort, à conformer la phrase à une syntaxe médiocrement utilitaire, toutes choses en accord avec le piètre conservatisme humain et avec cette horreur de l’infini qui ne manque pas chez mes semblables une occasion de se manifester.
André Breton, Les Pas perdus, dans Œuvres complètes, I, Pléiade / Gallimard, 1988, p. 284.
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27/01/2020
Gottfried Benn, Poèmes
Les grilles
Les grilles sont refermées,
mieux : le mur est clos.
Certes tu t’es sauvé,
mais qui as-tu sauvé ?
Trois peupliers près d’une écluse
une mouette qui vole vers la mer
c’est la manière des plaines
et c’est des plaines que tu viens,
puis chaque année te tortillant
tu te dépouillas des poils et des peaux,
tu te nourris des boissons set des proies
qu’un autre te donna,
un autre — silence — cet air-là
commence par l’amertume —
tu te sauvas à l’intérieur des grilles
que plus rien ne peut ouvrir.
Gottfried Benn, Poèmes, traduction Pierre
Garnier, Gallimard, 1972, p. 305.
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26/01/2020
Elizabeth Barrett Browning, Sonnets portugais
XIV
Si tu dois m’aimer, que ce ne soit pour rien
D’autre que l’amour même. Ne dis pas :
« Je l’aime pour son sourire... son air... sa façon
Douce de parler... ; pour un tour de pensée
Qui s’accorde au mien, et c’est vrai, a éveillé
Tel jour un plaisant sentiment de bien-être —
Car ces choses en soi, mon aimé, peuvent changer,
Ou changer pour toi... et l’amour ainsi tissé
Se détisser d’autant. Ne m’aime pas non plus
Parce que ta chère pitié sèche mes larmes ! —
Elle pourrait oublier de pleurer celle que
Longtemps tu consolas, et perdre ainsi ton amour.
Mais aime-moi pour l’amour, afin qu’à jamais
Tu continues d’aimer dans l’éternité de l’amour.
Elizabeth Barrett Browing, Sonnets portugais, traduction Claire Malroux, Le Bruit du temps, 2009, p. 47.
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25/01/2020
Bernard Chambaz, Et
En vrac mon petit Nerval
I
Il est en vrac — le gentil
Nerval — il se demande où est passé
son cacatoès son joli
cacatois « plein de grandeur et d’éclat »
qui vivra cinquante ou soixante ans
onomatopée d’un mot moitié malais moitié
portugais qu’on écrit parfois
avec deux k — mais il s’en moque Nerval
il est là — devant le Louvre
avec sa demi-livre de cerises dans un mouchoir
en coton blanc
et le brocanteur lui avoue qu’il l’a vendu
très cher — le cacatoès
à un étranger
Bernard Chambaz, Et, Flammarion, 2020, p. 67.
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24/01/2020
Joseph Brodsky, Poèmes, 1961-1987
Sur la mort de T. S. Eliot
I
Il est mot au début de l’année, en janvier.
Sous les lampes dehors le gel faisait le guet.
La nature n’eut pas le temps de lui montrer
de son corps de ballet la pompe souveraine.
Les vitres sous la neige devenaient plus petites.
Sous les lampes guettait le héraut des gelées.
Les flaques se figeaient en glace aux carrefours.
Sur sa porte il riva la chaîne des ans morts.
Les muses ne sont pas menacées de ruine,
de jours elles sont riches. Encore qu’orpheline,
la poésie est le lieu consacré où voisinent
les recommencements de la fuite des jours.
Nageant dans la prunelle ou courant dans les veines,
elle a pour seule amie la nymphe éolienne,
tel Narcisse amoureux. Mais elle est moins lointaine
dans le calendrier des rimes de nos jours.
[...]
Joseph Brodsky, Poèmes 1961-1987, Gallimard, 1987, p. 65.
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23/01/2020
Hilda Doolittle (1886-1961), La jardin près de la mer
Orage
Tu te fracasses sur les arbres,
tu crevasses les branches vives —
la branche blanchit,
le vert est broyé,
chaque feuille se déchire comme bois fendu.
Tu écrases les arbres
de gouttes noires,
tu tourbillonnes, tu fracasses —
tu as rompu une feuille trop lourde
dans le vent,
accablée,
elle pirouette et plonge,
pierre verte.
H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer,
traduction Jean-Paul Auxeméry, Orphée/
La Différence, 1992, p. 107.
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22/01/2020
Yosa Buson, Le Parfum de la lune
au bord du chemin
des jacinthes d’eau arrachées fleurissent
la pluie du soir
pluie du cinquième mois
le sentier
a disparu
dans la véranda
fuyant femme et enfants
quelle chaleur !
la lune voilée
les grenouilles brouillent
l’eau et le ciel
pas une feuille ne bouge
terrifiant
le bosquet d’été
Yosa Buson, Le Parfum de la lune, traduction du
japonais Cheng Wing Fun et Hervé Collet,
Moundarren, 1992, p. 80, 83, 88, 101.
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21/01/2020
Pierre Silvain, Le Côté de Malbec
Longtemps, à Combray, l’enfant avait fait ses délices de la crème dans laquelle le père écrasait des fraises jusqu’à obtenir un certain ton de rose qui devait rester plus tard pour le Narrateur la couleur du plaisir, être celle du désir et du tourment amoureux. De Cabourg, où il terminait Du côté de chez Swann, Proust écrivait à Louise de Mornand qu’il avait rencontré sur la digue, « par un soir ravissant et rose », l’actrice Lucy Gérard dont la robe rose, à mesure qu’elle s’éloignait, se confondait avec l’horizon (ajoutant que, pour s’être attardé à la regarder, il était rentré enrhumé). Quand j’allais à la Ferme en fin de journée acheter des cœurs à la crème, ce n’était pas en pensant à l’épisode des fraises écrasées. Comme je n’avais pas lu la Recherche, je ne savais rien non plus du rose que le soleil levant mettait sur la figure de la petite marchande de café au lait, du rose de l’aubépine du jardin de Tansonville, j’ignorais qu’un tissu rose doublait la robe de Fortuny, que le Narrateur avait offerte à Albertine pour la tenir à sa merci.
Pierre Silvain, Le Côté de Malbec, L’escampette, 2003, p. 92-93. Photo T. H.
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