Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

20/06/2020

Emmanuel Laugier, Chant tacite

emmanuel-laugier.jpg

4 juillet

 

le lent décroché de l’écrire

: de ne pas

pouvoir écrire selon que le montage

expose aux assauts de ce qui vient

à l’instant même

redistribue les rapports :

- une plaque d’aluminium fondue

du fleuve large frappe l’esprit

      qu’en écrire le décroché

à l’échancrure même de la branche basse où je vis

chevaux postés derrière la lisière

              en attente

        dans ce tableau

une masse de bruns nets un trouble

gagnent l’image par un point de lumière insistante

je ne sais plus si j’avance ici

ou là dans la limite de la vue donnée

                  il me souvient pourtant

de ramasser les branches sèches éparpillées

d’en faire plus tard un savoir local

dans mon carnet d’y  notifier le poids

et parfois l’odeur entêtante

du cheval aiguise

le feu

 

Emmanuel Laugier, Chant tacite, NOUS, 2020, p. 192.

19/06/2020

Petr Král, Déploiement

AVT_Petr-Krl_4316.jpeg

Petr Král, né le 4 septembre 1941, est décédé le 17 juin 2020. Déploiement venait d’être publié par les éditions Lurlure.

 

                La vie urbaine

 

Sur la périphérie parfois un tramway vide

est dépassé par un camion plein de couverts tintants

 

On marche

et de l’autre bout de la rue vient

quelqu’un de tout à fait différent

 

L’ouvrier à l’entrée du métro viennois ignore même

au centre de quelle ville il se dresse. Certains arrivent de divers quartiers

pour chercher en costume sombre un accord commun sur l’estrade

d’autres seulement dans la même brasserie

criaillent à qui mieux mieux

 

Dans le silence profond de la ville soudain calmée

retentit clairement le mot fructifier

 

Belle viande vieillie lit-il dans la chaleur

comme obnubilé sur le tableau devant une boucherie

Même la jeune étrangère semble plus âgée dans sa robe blanchâtre

comme si elle avait tout apporté — le corps et le sort — du lointain Boston

Il la regarde et pense qu’il pourrait vivre un roman

avec elle ou du moins l’écrire minutieusement

 

Puis il voit l’ombre derrière une fenêtre ouverte

près du toit creuser mystérieusement une façade

et sait que rien ne peut être plus excitant

que le regard qu’il plonge dans cette ombre

pour la sonder

 

Petr Král, Déploiement, éditions Lurlure, 2020, p. 13.

17/06/2020

Maurice Maeterinck, L'intelligence des fleurs

      Maurice_Maeterlinck_1911.jpg

Nous avons mis longtemps un assez sot orgueil à nous croire des êtres miraculeux, uniques et merveilleusement fortuits, probablement tombés d’un autre monde, sans attaches certaines avec le reste de la vie, et, en tout cas, doués d’une faculté insolite, incomparable, monstrueuse. Il est bien préférable de n’être point si prodigieux, car nous avons appris que les prodiges ne tardent pas à disparaître dans l’évolution normale de la nature. Il est bien plus consolant d’observer que nous suivons la même route que l’âme de ce grand monde, que nous avons mêmes idées, mêmes espérances, mêmes épreuves et presque — n’était notre rêve spécifique de justice et de pitié, — mêmes sentiments. Il est bien plus tranquillisant de  s’assurer que nous employons pour améliorer notre sort, pour utiliser les forces , les occasions, les lois de la matière, des moyens exactement pareils à ceux dont elle use pour éclairer et  ordonner ses régions insoumises et inconscientes ;  qu’il n’y en a pas d’autre, que nous sommes dans la vérité, que nous sommes bien à notre place et chez nous dans  cet univers pétri de substances inconnues, mais dont la pensée est non pas impénétrable, mais analogue ou conforme à la nôtre.

 

Maurice Maeterlinck, L‘intelligence des fleurs, illustrations de Cécile A. Holdban, La part commune, 2020, p. 108.

16/06/2020

Armand Robin, Le monde d'une voix

ob_134bad_armand-robin.jpg

                  L’illettré

 

Devant les bois, les blés, j’étais béat benêt :

Je lisais ce qui ne se lit pas :

Les nuages, les vents, les rochers, les ébats

     De la lune dans les bois.

 

Et le ciel avec son grand étang courbé

Où le soleil tout le jour accroît son caillou,

Onde par onde, et le déferlement changeant

     Des nuages disposaient de moi.

 

Les arbres tournaient lentement en moi

Leurs pages tantôt bruyantes tantôt muettes,

Tantôt épaisses et jaunies, les saisons

     Me donnaient des leçons.

 

Armand Robin, Le monde d’une voix, Gallimard,

préface d’Henri Thomas s, 1968, p. 43.

15/06/2020

Paul de Roux, Entrevoir

                                             Unknown.jpeg

                       Privilège

 

Ce privilège d’un dieu : effacer les rides

aux commissures des lèvres, rendre une femme

à sa jeunesse : au pouvoir que la beauté

devrait exercer sur la vie — qui parfois la récuse —

ce privilège je l’ai envié dans le métro

face à une inconnue aux deux rides profondes

de part et d’autre de la bouche, dont le regard

(un instant levé du magazine) reflétait une grâce

animale peut-être, jeune de la jeunesse

que seul un dieu peut rappeler, effleurant

du doigt chaque sillon, autant d’amour perdu.

 

Paul de Roux, Entrevoir, préface de Guy Goffette,

Poésie / Gallimard, 2014, p. 297.

13/06/2020

Paul Celan, Renverse du souffle

         122088144.jpg

Quand le blanc nous est tombé dessuss, pendant la nuit ;

quand de la cruche dispensatrice est venu

plus que de l’eau ;

quand le genou écorché

a fait signe à la cloche du sacrifice :

Va, vole !

 

Alors

j’étais

encore entier.

 

Paul Celan, Renverse du souffle, traduction J.-P. Lefebvre,

Seuil, 003, p. 39.

12/06/2020

Paul de Roux, Au jour le jour, carnets 2000-2005

Unknown.jpeg

Tout se résume en cela : l’insatisfaction de soi-même.

 

À tant d’appels, combien de réponses ? Et parmi les réponses, combien vont plus loin que le geste ébauché, que le geste interrompu.

 

 La page du jour d’ouvre devant toi. Que vas-tu y écrire ? « À toi de voir », dit une voix. C’est de voir, justement, qu’il s’agit. De faire tomber les écailles qui vous bouchent la vue.

 

Paradoxalement, c’est de la qualité de la solitude vécue par un homme que dépend la qualité de ses rapports avec autrui, qu’ils soient amicaux ou amoureux. À chacun d’entre nous de découvrit le bon usage de sa solitude.

 

Paul de Roux, Au jour le jour, carnets 2000-2005, Le Bruit du temps, 2014, p. 145, 162, 167.

11/06/2020

Paul de Roux, Les intermittences du jour, carnets 1984-1985

Unknown.jpeg

Respirer, voir, entendre, sentir, et pour cela se défaire de toute idée de possession, de toute assurance, est-ce imaginable ? Peut-être pas. Mais c’est une direction.

 

Demandons à la pluie de venir brouiller le paysage pour que nous puissions l’aimer dans cet abandon.

 

Au loin, derrière les vitres fouettées par la pluie, un gros rosier en fleur, d’un rose noyé.

 

Le sentiment de cul-de-sac que l’on éprouve lorsqu’on ne croit plus que sa vie puisse être modifiée un tantinet par les « idées ».

 

Paul de Roux, Les intermittences du jour, Carnets 1984-1985, Le temps qu’il fait, 1989, p. 143, 151, 158, 159.

10/06/2020

Anne Portugal, et comment nous voilà moins épais,

aut-portugal-anne.jpg

de mon vivant comme document

 

se jeter sous la lame

photocopier l’inversion simple

y’a eu qu’à demander

du mieux du bien être sous la mécanique

je me glisse enlève aussi

les coussins sont produits par le champ scientifique

entraîne à tout moment

à tout le monde dans sa répétition

non mais nous nous non mais nous nous

l’air comprimé de son

passe encore sur le point d’être validé

 

@ronsard

 

Anne Portugal, et comment nous voilà moins épais,

P. O. L, 2017, p. 59.

 

 

 

09/06/2020

Mathilde Vischer, Comme une étoile tombe dans la nuit

VISCHER.jpg

La mort est descendue sur la ville, lourde et lente, elle a ouvert les maisons, frôlé les arbres, baigné les corps. Elle est descendue, frêle, silencieuse, a vu les visages arrêtés. Elle glisse dans le souffle des rues, sur les tuiles de ciment, les clôtures de fer, les places trouées. Elle se serre dans le battement de la ville, sa pulsation blême. C’est le chant de la mort blessée, arrachée à sa propre force, à sa tâche la plus basse ; elle se terre, impuissante, ignare, implorante. C’est le chant de la mort blessée, la mort qui danse dans ses chaînes.

 

Mathilde Vischer, Comme une étoile tombe dans la nuit, Samizdat, 2020, p. 51.

07/06/2020

Danielle Collobert, Survie

AVT_Danielle-Collobert_4352.jpg

balancé au chaos sans armure

survivra ou non résistance au coups la durée longue de vie

je parti l’exploration du gouffre

tâtonnant contre jour

déjà menottes aux mains stigmates aux poignets

aux pieds les fers les chaînes

la distance d’un pas l’unité de mesure

je raclant mon sol avec ça

traîne le bruit dans l’espace

en premier sur la bande son du prométhée

le vautour dans la gorge

à coups au sang  rabattu sans fin vers le silence

au milieu du front le plat désert futur

derrière caché peut-être le corps à s’agglomérer

 

Danielle Collobert, Survie, dans Changee n° 38, 1979, p. 35.

06/06/2020

Jacques Réda, Retour au calme

     jacques réda,retour au calme,juin,paysage,éternité

                             Juin

 

Entre les haies qui se rejoignent en ogives

Et brillent ce matin comme un mur de vitraux

De vent, de ciel et d’or mêlés de neige vive,

Le chemin cesse d’avancer, pris d’engourdissement,

On le dirait hanté d’une invisible foule

Prête à chanter et dont les pas suspendus foulent

À peine une herbe droite et qui déjà l’entend.

À travers la chaleur qui s’élève en nuages

Et des épaisseurs de parfums acides ou sucrés,

On voit trembler au bout le plateau sans rivage,

Net et luisant comme un fragment d’éternité.

 

Jacques Réda, Retour au calme, Gallimard, 1989, p. 76.

05/06/2020

Jacques Réda, L'incorrigible

                jacques_reda-3111369.png

                           Ha’ Penny Bridge

 

Tandis que le soleil descend, gros comme un gazomètre,

Rose comme un charbon qui s’embrase, mais sans chaleur,

Je me tiens sur la passerelle et je dois bien admettre

Que je le contemple à travers des larmes. La douleur

 

Aussi passera. Mais comment oublier la pâleur

De la fille un peu trop frisée et son regard, peut-être

(Elle renonce même à vendre une dernière fleur)

Le plus démuni de tous ceux où j’ai cru reconnaître

 

Un reflet sans espoir de ma propre misère. Et nous

Tous dans ces yeux incapables de larmes ; tous

Avec cette rose à la main, déjà presque flétrie,

 

Sidérés devant l’astre indifférent qui s’étouffe et

Sombre avec volupté dans le brouillard — ah, vacherie,

J’ai jeté la mienne dans l’eau morte de la Liffey.

 

Jacques Réda, L’incorrigible, Gallimard, 1995, p. 74.

 

04/06/2020

Jacques Réda, L'adoption du système métrique

photo-reda-1-1.png

              L’homme et le caillou

 

J’aime le bas d’ici : je ramasse un caillou

Quelconque. Il a déjà cinq cent millions d’années

Et survivra longtemps aux races condamnées —

À la nôtre. Partir ? Vous voulez qu’on aille où ?

 

Je tiens ce bout de rien dans ma main peu-de-chose.

Je le palpe, le flaire, en très lointain neveu

Des durs qui l’ont cogné pour en tirer du feu.

Mais il reste confit dans sa lourde ankylose.

 

Je le médite. Il se réchauffe. Je dirai,

Quand j’entendrai tonner : « Qu’as-tu fait pour ton proche ? »

— Seigneur, j’ai réchauffé cet orphelin de roche,

Quelque part dans un terrain vague. Mais juré :

C’est lui qui m’a jeté quand il a vu ma poche. 

 

Jacques Réda, L’adoption du système métrique,

Gallimard, 2004, p. 97.

03/06/2020

Emil Cioran, Aveux et Anathèmes

            Unknown-1.jpeg

L’homme étant un animal égrotant, n’importe lequel de ses propos ou de ses gestes a valeur de symptôme.

 On n’en veut pas à ceux qu’on a insultés ; au contraire, on est disposé à leur reconnaître tous les mérites imaginables. Cette générosité ne se rencontre malheureusement jamais chez l’insulté.

 Ces enfants que je n’ai pas voulus, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent !

 On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre.

 Il y a du charlatan dans quiconque triomphe en quelque domaine que ce soit.

 

 Cioran, Aveux et Anathèmes, Arcades / Gallimard, 1987, p. 13, 14, 17, 21, 21.