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26/08/2019

Cédric Demangeot, Pour personne

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Pourquoi certains poètes sombrent dans le noir. Sinon parce qu’ils sont seuls. Seuls, j’entends non pas comme en leur romantique adolescence mais plus simplement, plus crûment aussi, qu’ils sont seuls à voir trembler la lumière qu’il leur est possible et donné de voir. Seuls dans l’exercice de voir la vie se vivre en eux. Et cette indéfectible solitude, forte d’un pouvoir absorbant au sens mathématique et total, fait s’abattre leur état naturel de grâce en son néant conjoint— néant d’autant plus béant que le mouvement de joie a pu, un instant, tenter de s’appuyer sur lui.

 

Attention quand je parle de lumière. Pas d’illumination, pas d’intervention divine, pas de coup monté. C’est seulement dans le regard que nous posons sur le monde qu’est la lumière. Ce n’est peut-être pas de là qu’elle procède physiquement, mais c’est bien là qu’elle tremble ou non. Sur ce fil de feu, de poussière. Et sa vivacité dépend de moi.

 

Cédric Demangeot, Pour personne, L’Atelier contemporain, 2019, p. 51.

21/01/2019

Cédric Demangeot, Une inquiétude

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Caprice deux

 

  L’un seul

 

On en a vu un

travailler dur toute sa vie

dans le simple souci

de remercier sa mère

de l’avoir mis au monde

avec un chausse-pied

 

On en a vu un autre

ébloui par défaut

distraire ses camarades

en récitant des poésies

de sa fabrication (on

le fit fusiller sur le champ)

 

Cédric Demangeot, Une inquiétude,

Flammarion, 2013, p. 185

25/09/2015

Cédric Demangeot, Une inquiétude

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L’ennui est le mètre étalon de l’intelligence à la française. Se donner l’air d’aimer l’ennui en matière d’art, revient à se donner l’air intelligent. Il est de mauvais goût d’être saisi, d’être emporté, ravi & ravagé par l’œuvre. Tout ce qui fait violence ou péripétie, tout ce qui fait rythme ou force vive est méprisé, considéré comme impur ou de basse inspiration. Qu’on ne s’y trompe pas, ce critère n’est jamais que celui d’une petite coterie, aussi étriquée dans ses vues que totalitaire dans l’exercice de son pouvoir. Cette esthétique de la constipation idéale, où beauté rime avec propreté et mesure, est depuis quatre siècles environ, celle simplement d’une classe sociale qui aimerait bien se faire passer pour une aristocratie de l’esprit,  et qui s’érige à ce titre en arbitre intangible de la culture nationale. Ceux qui en sont se reconnaissent. Ils se transmettent de père en fils leurs privilèges, leur chlorose et leur néant.

 

Cr réflexe crypto-classique sectaire, s’il est éminemment français, est aussi, me semble-t-il, une réminiscence de l’idéal chrétien de frustration : ce qu’on s’interdit, ce qu’on réprime et qu’on va jusqu’à condamner, c’est encore ici le plaisir et l’effroi, et c’est encore l’intensité vitale. C’est la vie.

 

Cédric Demangeot, Une inquiétude, Poésie / Flammarion, 2013, p. 89.

08/08/2011

Cédric Demangeot, Éléplégie

 

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                      Un raté dans l’étang

 

                  I

 

                   Aujourd’hui j’ai

vu le grand arbre sur la place

amputé de moitié.

Pas un passant


n’avoue qu’il sait.

Donc je suis

l’idiot du village.

Et la face que j’ai


dans le lac vertical

ne me connaît pas :

nul ne m’a


appris la soif (si dangereuse

aux bêtes la nuit) ni à me

connaître au fond de mon


verre bouché d’eau noire.

 

II

Elle est loin

la maison

de l’idiot

  loin dans l’impasse. On


s’y rend rarement. L’idiot, lui,

sort tous les jours

de sa maison — va

au village voir. La fragilité


des fenêtres au moindre souffle (entre

autres formes brisées) : voir

les gens propriétaires de leurs jambes


  leur vitesse et comme ils font

mal le droit — mal l’amour — comme

ils font. Puis l’idiot s’en


retourne à la nuit : le voici qui vient.

[...]

 Cédric Demangeot, Éléplégie, Atelier La Feugraie, 2007, p. 9-10.