Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/05/2017

Jean Paulhan-Georges Perros, Correspondance 1953-1967

 

                        Paulhan.JPG

Cher Georges                          

                                     Mardi [8 mars 1960]

(…)

   Voici ce qui m’a toujours intrigué, irrité : un Monsieur quelconque fait un discours : de préférence un discours populaire (un peu chaleureux) dans une assemblée populaire (un peu agitée — mais, après tout, la scène peut aussi bien se passer dans un salon). Eh bien, une bonne part des assistants vont penser : « Tout ça c’est des lieux communs, des clichés, des-mots-des-mots » (comme disait l’autre). Mais une autre bonne part : « Quels beaux sentiments, quelles pensées justes, sincères, fondées ! » Or le discours est le même pour tous. Cependant un lieu commun est le contraire d’une forte pensée, un mot est le contraire d’une idée.

   Imaginez cent, mille exemples analogues. Les analyses les plus subtiles n’y pourront rien : il faut bien qu’il y ait un lieu de notre esprit où le mot ne soit pas autre chose que la pensée, et les contraires soient indifférents.

   À cela rien d’impossible. C’est ce que Nicolas de Cues, Blake, Hölderlin, cent autres, n’ont pas arrêté de dire, d’une part. Et de l’autre : notre esprit ne peut observer qu’à faux : en prélevant sur lui-même la part qui va l’observer. Donc rien ne s’oppose à ce qu’un esprit entier (et donc invisible) soit apte à confondre les contraires, se meuve dans une sorte d’âge d’or où l’action soit le rêve, où le ciel soit la mer : et l’erreur, la vérité.

 

Jean Paulhan, Georges Perros, Correspondance 1953-1967, édition Thierry Gillybœuf, éditions Claire Paulhan, 2009, p. 221-222.

 

23/05/2017

Georges Perec, La clôture et autres poèmes

                                      Perec.JPG

                   Un poème

 

Est-ce que j’essayais d’entourer ton poignet

avec mes doigts ?

 

Aujourd’hui la pluie strie l’asphalte

Je n’ai pas d’autres paysages dans ma tête

Je ne peux pas penser

aux tiens, à ceux que tu as traversés dans le noir et

dans la nuit

Ni à la petite automobile rouge

dans laquelle j’éclatais de rire

 

L’ordre immuable des jours trace un chemin strict

c’est aussi simple qu’une prune au fond d’un compotier

ou que la progression du lierre le long de mon mur.

 

Mes doigts ne sont plus ce bracelet trop court

Mais je garde l’empreinte ronde de ton poignet

Au creux de mes mains ambidextres

Sur le drap noir de ma table.

 

Georges Perec, La clôture et autres poèmes, dans Œuvres, II,

édition Christelle Reggiani, Pléiade / Gallimard, 2017, p. 800.

22/05/2017

Oiseaux dans le jardin

IMG_0532.jpg

DSC_0129.jpg

DSC_0131.jpg

 

oiseaux dans le jardin

21/05/2017

Samuel Beckett, Pour en finir encore et autres foirades

 

                                             Beckett.JPG

                      Au loin un oiseau

 

   Terre couverte de ruines, il a marché toute la nuit, moi j’ai renoncé frôlant les haies, entre chaussée et fossé, sur l’herbe maigre, petits pas lents, toute la nuit sans bruit, s’arrêtant souvent, tous les dix pas environ, petits pas méfiants, reprenant haleine, puis écoutant, terre couverte de ruines, j’ai renoncé avant de naître, ce n’est pas possible autrement, mais il fallait que ça naisse, ce fut lui, j’étais dedans, il s’est arrêté, c’est la centième fois cette nuit, environ, ça donne l’espace parcouru, c’est la dernière, il est couché sur son bâton, je suis dedans, c’est lui qui a crié, lui qui a vu le jour moi je n’ai pas crié, je n’ai pas vu le jour, les deux mains l’une sur l’autre pèsent sur le bâton, le front pèse sur les mains, il a repris haleine, il peut écouter, le tronc à l’horizontale, les jambes écartées, les genoux fléchis, même vieux manteau, les basques raidies se dressent par–derrière, le jour point, il n’aurait qu’à lever les yeux, qu’à les ouvrir, qu’à les lever, il se confond avec la haie, au loin un oiseau […]

 

Samuel Beckett, Pour en finir encore et autres foirades, éditions de Minuit, 1976, p. 47-48.

20/05/2017

Shoshana Rappaport-Jaccottet, Écrire c'est lier

                             shoshana rappaport-jaccottet,Écrire c’est lier,dialoguer,réel,mémoire,voix

                              Écrire c’est lier

 

Écrire, c’est lier. Comment ficeler le bouquet ? D’emblée, pouvoir contrarier les catégories, donner à voir une géographie du cœur, mouvante, pudique, sensible. Ingrédient décisif, il faut déposer en douceur quelques phrases choisie pour la circonstance. (Chronologie du présent.) Disposer d’un temps propice hors de l’inquiétude, de l’interrogation. Déjouer les effets d’attente. Pas d’évidence expressive.  « Nous n’avons pas la verticale. » Soit. Dialoguer avec le monde, — dialogue fragile, fluide, nécessaire, être dans la vie, et donner un sens plus pur aux mots de la tribu. « C’est comme ça. » Comment toucher, remuer, atteindre ? Choses perceptibles, choses de la pensée. Asseoir le trouble, et penser à « l’a-venir » ? Déplorer les mots rompus à toutes les besognes. Merveilles, babioles. Aucune ne mord sur le réel. Ne pas passer à côté : offrande du jour festif, la fidélité donne de la mémoire. (Saisir la réflexion à sa racine, là où se réalise l’ample tessiture des registres, sa vocation à remonter les chemins. Dire et faire : avec quel lexique rendre l’immédiateté de la voix, du geste, de la vitalité libre ? Latéralité du regard. De ce regard-là qui fixe, évalue, désigne, discerne, construit tel cadastre à sa mesure. Posséder un lieu où se tenir debout, vaille que vaille, quel que soit le fond. Invention, méditation, et attention perceptive.

 

Shoshana Rappaport-Jaccottet, Écrire c’est lier, dans (Collectif) le grand bruit, pour fêter les 80 ans de Michel Deguy, Le bleu du ciel, 2010, p. 207.

 

19/05/2017

Giorgio Caproni, Le Mur de la terre

                                       Giorgio Caproni.JPG

Pensée pieuse

 

L’immensité de Dieu

Réside-t-elle peut-être dans sa non-existence ?

 

Pensero pio

 

Sta forse nel suo non essere

L’immensità di Dio ?

 

Giorgio Caproni, Le Mur de la terre, édition bilingue,

traduction Philippe Di Meo, Atelier La Feugraie, 2002,

  1. 159 et 158.

18/05/2017

Jacques Dupin, L'embrasure

                                   Jacques Dupin.JPG

   Il y a quelque part pour un lecteur absent, mais impatiemment attendu, un texte sans signataire, d’où procède nécessairement l’accident de cet autre ou de celui-ci, dans le calme, dans l’obscurité, dans le dédoublement de la nuit écarlate, silence

                                                                              trait pour trait superposable à ce qui, du futur sans visage, déborde le texte et dénude sa foisonnante et meurtrière illisibilité.

 

Jacques Dupin, L’embrasure, Gallimard, 1969, p. 89.

17/05/2017

Georges Perros, Papiers collés

              Perros.JPG

 

Les poètes écrivant mal. C’est leur charme. Si tout le monde écrivait comme Anatole France, lire ne serait plus et définitivement qu’une entreprise maussade. Ils écrivent mal, n’ayant qu’un obstacle mais cet obstacle impossible à franchir. Ils le retrouvent partout. C’est le mot. Ils n’ont pas le loisir d’aller plus avant, c’est-à-dire de penser à quelque chose. À leur sort. À leur misère. À leur condition. Prendre quelqu’un au mot, c’est le sommer dans l’immédiat. Le poète est pris au mot. S’il réfléchit, c’est dans l’angle strict du langage. Une horloge ne pense pas. Elle réduit le mystère, le temps, à sa perpétuelle délibération. Mais aussi bien rend-elle à ce mystère toute son implacabilité, toute sa folle éternité.

   Donc un mot ne veut rien dire. C’est grave quand on s’avise que la plupart des hommes utilisent cette monnaie d’échange pour correspondre. Pour aimer. Pour prêter serment. Mais le mot n’aime guère qu’on le presse, qu’on le prenne pour ce qu’il n’est pas. Le poète a compris cela. Il le traite avec discrétion sinon avec indifférence, et le mot donne tout son sens. Et même un peu plus. Il éclate, à maturité, faisant gicler l’image. Non sans donner sa chance à l’idée.

 

Georges Perros, Papiers collés, Le Chemin/Gallimard, 1960, p. 80-81.

16/05/2017

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure

                                          Marcel Cohen.JPG

Maria Cohen,

Née le 9 octobre 191 à Istanbul,

Convoi n° 63 du 17 décembre 1943.

 

   En 1939, dans les mois qui précédèrent la guerre, Marie rendit visite à une amie de la famille, dans le xie arrondissement de Paris, et lui offrit un petit coquetier en bois peint décoré à la main. En 2009, sachant que nous allions nous retrouver, l’amie enfouit le coquetier dans son sac pour me l’offrir. Depuis longtemps, il n’était plus assez présentable pour avoir sa place à table et les enfants et petits-enfants de cette amie, qui l’ont pourtant beaucoup utilisé, n’avaient aucune raison de lui attacher la moindre importance. Fendillé et délavé comme un bois roulé, le coquetier ne conserve que quelque taches de couleur dont il est difficile de lire avec certitude ce qu’elles ont pu représenter. Peut-être un papillon. Sur le pied, seul demeure tout à fait reconnaissable un nœud orange souligné de noir, comme on voit sur les œufs de Pâques russes.

   Je sais bien que les objets familiers sont synonymes d’aveuglement : nous ne les regardons plus et ils ne disent que la force de l’habitude. Mais le coquetier, dans le placard à vaisselle, et ne serait-ce que de façon très épisodique, a eu bien des occasions de susciter quelques bouffées de tendresse à l’égard de Marie. (Elle se faisait appeler Marie bien que son nom soit officiellement Maria.) Je me dis qu’on ne conserve pas un objet aussi modeste, et aussi défraichi, pendant soixante-dix ans sans de sérieuses raisons. La crainte de la voir disparaître confirme cet attachement. Le petit coquetier, aujourd’hui, n’est donc pas seulement la concrétion d’un souvenir. Est-il abusif d’y voir la qualité même de ce souvenir, sa texture, quelque chose d’aussi incertain que le reflet d’une aura ?

 

Marcel Cohen, Sur la scène intérieure, Folio/Gallimard, 2013, p. 13-14.

15/05/2017

Thomas Bernhard, Kulterer

 

                                 Thomas Bernhard.JPG

   Plus approchait le jour où il serait libéré de la centrale, plus Kulterer craignait de revenir auprès de sa femme. Il menait une vie refermée sur elle-meme, totalement ignorée par ses co-détenus, et il tuait le temps libre, qui était souvent bien trop long à la centrale car ils ne travaillaient, selon le règlement, que cinq à six heures par jour aux machines d’imprimerie, en notant des idées subites ou, pensait-il, des pensées insignifiantes qui l’occupaient presque sans interruption. Par ennui, et parce qu’il eût désespéré sans cela, il se lisait souvent à lui-même de courtes histoires et de courts récits qu’il avait lui-même inventés et rédigés. Le chat par exemple ou La cale sèche ou Les palmipèdes, L’hyène, La régisseuse de la propriétaire terrienne, Le lit de mort. La plupart du temps, ces histoires lui venaient la nuit, et il devait, pour ne pas les perdre, se lever et s’asseoir à la table dans l’obscurité tandis que ses compagnons de cellule dormaient, et noter dans cette même « obscurité effrayante » ce qui lui était venu.

 

Thomas Bernhard, Kulterer, traduction Claude Porcell, Arcane 17, 1987, p. 81-82.

14/05/2017

Hans Magnus Enzensberger, Culture ou mise en condition ?

                                       Enzensberger.JPG

                                       Poésie et politique

 

(…) Si la poésie répugne à l’éloge et à la diatribe concernant les hommes au pouvoir, ce n’est pas une obligation générale où elle serait de s’en tenir à l’abstraction. Ce n’est pas le fait qu’ils sont désignés nommément qui ôte toute valeur aux poèmes en l’honneur de Hitler ou de Staline : le poème ne rejette pas les noms de personne en général, mais seulement ceux des hommes au pouvoir. Sur toute autre personne privée, il est possible d’écrire des poèmes, aujourd’hui comme par le passé : sur une femme, sur un ami, sur un chauffeur de taxi, sur un marchand de légumes. Il ne manque pas, dans la poésie moderne, de textes importants qui s’adressent à des personnes : Lorca a pleuré dans un oratorio le torero Ignacio Sanchez Mejias, Supervielle a écrit une ode à Lautréamont et Auden un mémorial pour William Butler Yeats : la langue de la poésie ne se refuse à aucun de ces noms, ils trouvent tous place dans le texte sans le faire éclater.

   (…) La fin du panégyrique en poésie, donc d’un phénomène éminemment politique, s’oppose à toute explication par la politique, la psychologie ou la sociologie. Il s’agit d’un état de choses objectif : le langage poétique se refuse à quiconque veut l’utiliser pour transmettre le nom des hommes au pouvoir. La raison de ce refus ne réside pas hors de la poésie, mais en elle-même.

 

Hans Magnus Enzensberger, Culture ou mise en condition ?, traduction Bernard Lortholary, Les Belles Lettres, 2012, p. 321.

13/05/2017

Jack Spicer, C'est mon vocabulaire qui m'a fait ça

 

jack spicer,c’est mon vocabulaire qui m’a fait ça,la naissance de vénus,éric suchère,nathalie quintane

 

 

 

 

 

 

La naissance de Vénus

 

Tout ce qui est détruit doit être jeté

Si cela au moins était une émotion

Les coquillages seraient faux. Campement

Avançant en rien

Campement en partie comme les homosexuels le comprennent comme un chagrin privé

Et en partie comme les autres le comprennent — allumant du feu pour la nourriture.

Non plus, dis-je, l’eau de mer

Ne donne rien.

La naissance de Vénus arriva quand elle fut prête à naître, l’eau de mer ne la remarqua pas et, plus important, il y avait une plage,

pas une plage dans l’univers mais une vraie putain de plage

qui était prête à la recevoir.

Coquille et tout.

Amour et nourriture de

 

Jack Spicer, C’est mon vocabulaire qui m’a fait ça, traduction de l’anglais (USA) Éric Suchère, préface Nathalie Quintane, le bleu du ciel, 2006, p. 174.

12/05/2017

Diogène Laërce, Sentences vaticanes

                                       Diogène Laërce.JPG

                           Sentences vaticanes

 

  1. La nécessité est un mal, mais il n’y a aucune nécessité à vivre avec la nécessité.

 

  1. Nous sommes nés une seule fois, et il n’est pas possible de naître deux fois ; ne plus être dure nécessairement l’éternité ; mais toi, parce que tu n’es pas maître de ton lendemain, tu diffères ta joie ; or la vie est ruinée par l’attente et chacun, parmi nous, meurt dans l’affairement.

 

  1. Chacun quitte la vie comme s’il venait tout juste de naître.

 

  1. Le fruit le plus important de l’autosuffisance, c’est la liberté.

 

Diogène Laërce, Sentences vaticanes, traduction Daniel Delattre, dans Les Épicuriens, sous la direction de D. Delattre et Jackie Pigeaud, Pléiade/Gallimard, 2010, p. 64, 65, 70, 73.

11/05/2017

Edmond Jabès, Le Soupçon Le Désert

                                                      Jabès.JPG

   Pratiquer l’écriture c’est pratiquer, sur sa vie, une ouverture par laquelle la vie se fera texte. Le vocable est l’étape vers l’inconnu où l’esprit paiera le prix de sa témérité ; cet inconnu sans lequel la pensée ne serait qu’une pensée morte et jamais une pensée à mourir, au plus vif, au plus écartelé de sa mort.

 

Edmond Jabès, Le Soupçon Le Désert, Gallimard, 1978, p. 81.

10/05/2017

Paysages (Périgord)

DSC_0034.jpg

DSC_0044.jpg

DSC_0068.jpg