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10/07/2017

Georges Perec, La belle absente

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             La belle absente

 

                       1

 

Daphné fit le visage que j’ombre

Plomb figé devenu torche jusqu’ ;

Au dos fragile, vasque, jubé, champ,

Blanc qu’âge de jade rompt à vif

Jusqu’au flambant pavot d’or, gâchis

Déjà fléchés : manque. Boive ta page

Humble, grave, l’aspect que je fonde,

Qui défit cet aplomb gravé hors jeu

 

Champ d’or gravi jusqu’au but final.

 

                         2

 

Inquiet, aujourd’hui, ton pur visage flambe.

Je plonge vers toi qui déchiffre l’ombre et

La lampe jusqu’à l’obscure frange de l’hiver :

Quêtes de plomb fragile où j’avance, masqué

Nu, hagard, buvant ta soif jusqu’à accomplir

L’image qui s’efface, alphabet déjà évanoui.

L’étrave de ton regard est champ bref que je

Dois espérer, la flèche tragique, verbe jeté,

Plain-chant qu’amour flambant grava jadis.

 

Georges Perec, Œuvres, II, édition Christelle Reggiani,

Pléiade / Gallimard, 2017, p. 796.

 

 

 

23/05/2017

Georges Perec, La clôture et autres poèmes

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                   Un poème

 

Est-ce que j’essayais d’entourer ton poignet

avec mes doigts ?

 

Aujourd’hui la pluie strie l’asphalte

Je n’ai pas d’autres paysages dans ma tête

Je ne peux pas penser

aux tiens, à ceux que tu as traversés dans le noir et

dans la nuit

Ni à la petite automobile rouge

dans laquelle j’éclatais de rire

 

L’ordre immuable des jours trace un chemin strict

c’est aussi simple qu’une prune au fond d’un compotier

ou que la progression du lierre le long de mon mur.

 

Mes doigts ne sont plus ce bracelet trop court

Mais je garde l’empreinte ronde de ton poignet

Au creux de mes mains ambidextres

Sur le drap noir de ma table.

 

Georges Perec, La clôture et autres poèmes, dans Œuvres, II,

édition Christelle Reggiani, Pléiade / Gallimard, 2017, p. 800.

27/01/2017

Georges Perec, Un homme qui dort

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   Il fait nuit. De rares voitures passent en trombe. La goutte d’eau perle au robinet du palier. Ton voisin est silencieux, absent peut-être ou mort déjà. Tu es étendu, tout habillé, sur la banquette, les mains croisées derrière la nuque, genoux haut. Tu fermes les yeux, tu les ouvres. Des formes virales, microbiennes, à l’intérieur de ton œil ou à la surface de ta cornée, dérivent lentement de haut en bas, disparaissent, reviennent soudain au centre, à peine changées, disques ou bulles, brindilles, filaments tordus dont l’assemblage dessine comme un animal à peine fabuleux. Tu perds leur trace, tu les retrouve ; tu te frottes les yeux et les filaments explosent, se multiplient.

 

Georges Perec, Un homme qui dort, 10/18, 1976, p. 95.

26/09/2016

Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance

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             Photo André Perlstein

 

   Une autre fois, il me semble qu’avec plein d’autres enfants, nous étions en train de faire les foins, quand quelqu’un vint en courant m’avertir que ma tante était là. Je courus vers une silhouette vêtue de sombre qui, venant du collège, se dirigeait vers nous à travers champs. Je m’arrêtai pile à quelques mètres d’elle : je ne connaissais pas la dame qui était en face de moi et qui me disait bonjour en souriant. C’était ma tante Berthe ; plus tard, je suis allé vivre presque un an chez elle ; elle m’a peut-être alors rappelé cette visite, ou bien c’est un événement entièrement inventé, et pourtant je garde avec une netteté absolue le souvenir, non de la scène entière, mais du sentiment d’incrédulité, d’hostilité et de méfiance que je ressentis alors ; il reste, aujourd’hui encore, assez difficilement exprimable, comme s’il était le dévoilement d’une « vérité » élémentaire (dorénavant, il ne viendra à toi que des étrangères ; tu les chercheras et tu les repousseras sans cesse ; elles ne t’appartiendront pas, tu ne leur appartiendras pas, car tu ne sauras que les tenir à part…) dont je ne crois pas avoir fini de suivre les méandres.

 

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, L’imaginaire / Gallimard, 1994, p. 137-138.

 

09/04/2015

Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance

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La rue Vilin

 

   Nous vivions à Paris, dans le 20e arrondissement, rue Vilin ; c’était une petite rue qui part de la rue des Couronnes, et qui monte, en esquissant vaguement la forme d’un S, jusqu’à des escaliers abrupts qui mènent à la rue du Transvaal et à la rue Olivier Metra (c’est de ce  carrefour, l’un des derniers points de vue d’où l’on puisse, au niveau du sol, découvrir Paris tout  entier, que j’ai tourné, en juillet 1973, Un homme qui dort). La rue Vilin est aujourd’hui aux trois-quarts détruite. Plus de la moitié des maisons ont été abattues, laissant place à des terrains vagues où s’entassent des détritus, de vieilles cuisinières et des carcasses de voitures ; la plupart des maisons encore debout n(offrent plus que des façades aveugles. Il y a un an, la maison de mes parents, au numéro 24, et celle de mes grands-parents maternels, où habitait aussi ma tante Fanny, au numéro 1, étaient encore à peu près intactes. On voyait même au numéro 24, donnant sur la rue, une porte de bois condamnée au-dessus de laquelle l’inscription coiffure dames était encore à peu près lisible. Il me semble qu’à l’époque de ma petite enfance, la rue était pavée en bois. Peut-être même y avait-il, quelque part un gros tas de pavés de bois joliment cubiques dont nous faisions des fortins ou des automobiles, comme les personnages de l’Ile rose de Charles Vildrac.

 

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, L’imaginaire / Gallimard, 1994, p. 64-65.

16/01/2013

Georges Perec, Un homme qui dort

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   Tu es seul, et parce que tu es seul, il faut que tu ne regardes jamais l'heure, il faut que tu ne comptes jamais les minutes. Tu ne dois plus ouvrir ton courrier avec fébrilité, tu ne dois plus être déçu si tu n'y trouves qu'un prospectus t'invitant à acquérir pour la modique somme de soixante-sept francs un service à gâteaux gravé à ton chiffre ou les trésors de l'art occidental.

   Tu dois oublier d'espérer, d'entreprendre, de réussir, de persévérer.

   Tu te laisses aller, et cela t'est presque facile. Tu évites les chemins que tu as trop longtemps empruntés. Tu laisses le temps qui passe effacer la mémoire des visages, des numéros de téléphone, des adresses, des sourires, des voix.

   Tu oublies que tu as appris à oublier, que tu t'es, un jour, forcé à l'oubli. Tu traînes sur le boulevard Saint-Michel sans plus rien reconnaître, ignorant des vitrines, ignoré du flot montant et descendant des étudiants. Tu n'entres plus dans les cafés, tu n'en fais plus le tour d'un air soucieux, allant jusque dans les arrière salles à la recherche de tu ne sais plus qui. Tu ne cherches plus personne dans les queues qui se forment toutes les deux heures devant les sept cinémas de la rue Champollion. Tu n'erres plus comme une âme en peine dans la grande cour de la Sorbonne, tu n'arpentes plus les longs couloirs pour atteindre la sortie des salles, tu ne vas plus quêter des saluts, des sourires, des signes de reconnaissance dans la bibliothèque.

 

   Tu es seul. Tu apprends à marcher comme un homme seul, à flâner, à traîner, à voir sans regarder, à regarder sans voir. Tu apprends la transparence, l'immobilité, l'inexistence. Tu apprends à être une ombre et à regarder les hommes comme s'ils étaient des pierres. Tu apprends à rester assis, à rester couché, à rester debout. Tu apprends à mastiquer chaque bouchée, à trouver le même goût atone à chaque parcelle de nourriture que tu portes à ta bouche. Tu apprends à regarder les tableaux exposés dans les galeries de peinture comme s'ils étaient des bouts de murs, de plafonds, et les murs, les plafonds, comme s'ils étaient des toiles dont tu suis sans fatigue les les dizaines, les milliers de chemins toujours recommencés, labyrinthes inexorables, texte que nul ne saurait déchiffrer, visages en décomposition.

 

Georges Perec, Un homme qui dort, 10/18, 1976 [Denoël, 1967], p. 68-71.

03/11/2012

Georges Perec, Espèces d'espaces

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L'utopie villageoise

 

       Pour commencer, on aurait été à l'école avec le facteur.

   On saurait que le miel de l'instituteur est meilleur que celui du chef de gare (non, il n'y aurait plus de chef de gare, seulement un garde-barrière : depuis plusieurs années les trains ne s'arrêteraient plus, une ligne de cars les remplaceraient, mais il y aurait encore un passage à niveau qui n'aurait pas encore été automatisé).

   On saurait s'il allait y avoir de la pluie en regardant la forme des nuages au-dessus de la colline, on connaîtrait les endroits où il y aurait encore des écrevisses, on se souviendrait de l'époque où le garagiste ferrait les chevaux (en rajouter un peu, jusqu'à presque envie d'y croire, mais pas trop quand même ...).

    Bien sûr, on connaîtrait tout le monde et les histoires de tout  le monde. Tous les mercredis le charcutier de Dampierre klaxonnerait devant chez vous pour vous apporter les andouillettes. Tous les lundis, madame Blaise viendrait laver.

   On irait avec les enfants cueillir des mûres le long des chemins creux ; on les accompagnerait aux champignons ; on les enverrait à la chasse aux escargots.

   On serait attentif au passage du car de sept heures. On aimerait aller s'asseoir sur le banc du village, sous l'orme centenaire en face de l'église.

   On irait par les champs avec des chaussures montantes et une canne à bout ferré à l'aide laquelle on décapiterait les folles graminées.

   On jouerait à la marelle avec le garde-champêtre.

   On irait chercher son bois dans les bois communaux.

   On saurait reconnaître les oiseaux à leur chant.

   On connaîtrait chacun des arbres de son verger.

   On attendrait le retour des saisons.

 

Georges Perec, Espèces d'espaces, Denoël/Gonthier, 1976 [Galilée, 1974], p. 104-105.