Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14/11/2016

Philippe Beaussant (1930-2016), Le biographe

                            7783151132_sipa-sipausa30061921-000002.jpg

 

                     Billet

                                                                                                      Jeudi

   Mon amour, je déteste t’écrire… Je n’aime pas les mots écrits. Ils ne sont pas vrais. Il y a cet espace entre mon cœur et ce papier, qui ne se franchit qu’à peine et qui change les sens. Je le sens, je les pense, et lorsqu’ils arrivent jusqu’à la feuille, ce n’est plus eux, je ne les reconnais plus. Comment serais-je sûre que tu les reconnais ? J’aime t’avoir devant moi : je te donne mes mots, tu me donnes les tiens, ce sont des cadeaux que nous nous faisons. Je voois dans tes yeux les mots que tu vas dire, ou bien je ne les vois pas parce qu’il fait nuit et j’aime encore davantage. J’entends ta voix, je sens ta main sur moi qui dit les mots. Je veux ta main, mon amour. Quand viens-tu ?

                                                                                                             J.

 

Philippe Beaussant, Le biographe, "Le Chemin", Gallimard, 1978, p. 63.

16/12/2015

Emmanuèle Jawad, Faire le mur

                                    jawad.png

Huit plans

 

double portrait, positif-négatif, diptyque

onirique, saisie d’un mur, dans le cadre, mains coupées aux poignets, retenues à l’arête du mur, superposées, en repos, dans la montée, se hissant, tête de dos, nuque courte, en plongée, autour, foule en ronde, circulation de couleurs vives, floues, mouvements arrêtés à la lisière de l’angle de vue, l’arête, un mur, point d’appui, d’où repose, s’attache, à considérer l’ancrage éphémère, l’assise des mains, en prise avec, terre crue, la foule dans la danse, un poste d’observation, à hauteur d’homme, un camp

 

[...]

 

Emmanuèle Jawad, Faire le mur, Lanskine, 2015, p. 53.

 

12/08/2015

Catherine Pozzi, Poèmes

arton1162.jpg

                                                       

     Infusoire, infusoire,

Viens te poser sur ma main.

     Tu me diras le chemin

           De la gloire.

     Sous le soleil illusoire

     Du havre laboratoire,

     Ha, dirige ta nageoire

Vers mon transparent destin.

Sois mon serin, mon carlin,

     Mon béguin enfin bénin

     Sois ma dernière victoire

           Infusoire !

 

Catherine Pozzi, Poèmes, édition

Claire Paulhan et Lawrence Joseph,

Poésie/Gallimard, 2002, p. 78.

                                                      

            

 

12/10/2014

Andrea Zanzotto, Idiome, traduction Philippe Di Meo

            imgres.jpg

                             Petits métiers

 

Comment puis-je oser

vous appeler ici, vous faire signe de la main.

Une main qui n'est plus que son ombre

avare et mesquine

et d'ailleurs une serre, mais tendre comme de la mie de pain.

Et pourtant, quelque chose maintenant la soutient,

e ne sais s'il s'agit d'une crampe ou d'une force ;

pour autant qu'elle vaille elle est toute vôtre,

et vous donnez-lui la force de vous appeler.

Donnez-lui une plume qui ne se torde,

faites que sa pointe ne trébuche sur la feuille.

Il me semble n'avoir rien à écrire

pour commencer ce télex

qui doit tout le néant traverser

(la brûlante difficulté qui brule comme soufre,

qui corrode, étourdit. )

Mais j'essaierai de suivre la trace, au moins, d'un amour —

en dehors, là dans l'obscurit&

profonde des prés du passé.

Ainsi

............................................................

 [...]

 

 

                                 Mistieròi

 

Come elo che posse 'ver corajo

de ciomarve qua, de farve segno co la man.

No man che no l'é pi de la só ombria

cagnina e caía.

anzhi 'na sgrifa, ma tèndra 'fa molena.

Epuro ades calcossa la tien sú.

no so se 'n sgranf o se 'na forzha ;

par quel che l'é, la é tuta vostra,

e voi dèghe l'polso par ciamarve.

Dèghe 'na pena che no la sa schinche,

fè che la ponta sul sfój no la se inciónpe.

Me par de no 'ver gnent da méter-dó

par scuminzhiar 'sto telex

che tut al gnent bisogna che 'l traverse

(tut al gran seramént

che 'l brusa come solfer

che l'incaróla e l'intrunis).

Ma proarò la trazha, almanco, de 'n amor —

fora par là inte 'l scur

orbo dei pra del passà.

Cussì

..................................................

[...]

 

Andrea Zanzotto, Idiome, traduit et présenté par Philippe Di Meo, Corti, 2006, p. 145-147 et 144-146.

22/07/2014

Eugène Savitzkaya, Sang de chien

th.jpg

                                                       

   J’aimerais tant mais je ne peux pas. Ma valise est prête, mes pieds chaussés. J’ai baissé les stores, mais je ne peux pas partir. Il faudrait qu’on me pousse. Si le chien jaune que j’entends hurler me mordait les talons peut-être ferais-je le premier pas et me précipiterais-je vers la sortie, et dehors je me sentirais mieux, plus vaillant. On m’a dit qu’il fallait toujours s’asseoir pendant quelques minutes avant un grand départ. Aussi me suis-je assis. À présent, je ne peux plus me lever. Des objets me retiennent et le monde m’effraie. J’ai mal au foie, j’ai mal à la tête, mes pieds ne supportent aucun soulier, je saigne du nez, j’ai l’impression que je pue, mes cheveux blessent mes yeux, j’ai sommeil mais je ne parviens pas à dormir, le soleil me fait peur lorsqu’il me touche, le feuillage dissimule des visages, des nez, des yeux, des doigts et des tireurs, il y a des animaux morts dans le jardin, des grives et des rats, un chat a démonté un pigeon, en a dispersé les plumes et déroulé les viscères, la cervelle est bleue et les os plus que blancs, quelle est la couleur du sang ? où est ma fiancée ? où aller ? quoi faire ? J’ai tué, j’ai blessé, j’ai chassé, j’ai balayé, j’ai mordu, tordu, limé, et je n’ai plus soif.

 

 

Pas besoin de lumière pour me raser. Dans l’obscurité, je me frotte au rasoir électrique qui bourdonne. Un petit rasoir suffit à ma barbe claire. Les vibrations du moteur plaisent à ma peau. Les objets lourds qui tombent sur le plancher ne résonnent pas dans ma poitrine. Pourrais-je encore escalader le frêne et me baigner dans le lac froid Enol ? Il n’y a que le vent qui me fasse encore du bien, ce même vent qui fronce la surface de l’eau et me dégoûte de la pêche au flotteur dans ce bras mort du fleuve.

Quand je regarde celui qui écrit, je me demande pourquoi sa tête est enfoncée dans la niche de son bureau. La main gauche de celui qui écrit est posée à plat sur sa cuisse gauche qu’elle lisse avec application. C’est la main la moins habile qui répète ce geste, la main qui a reçu le coup de tisonnier ou trop de baisers. Ce geste me rend nerveux : je suis obligé d’avaler ma salive et de changer plusieurs fois la position de mes jambes, de me mordre les doigts et de dissimuler mes larmes.

Quand ai-je pleuré pour la dernière fois en plein air ou enfermé, dans quelle maison dans quelle prairie, sur quel toit, nu ou en chemise, fatigué par le soleil ou à peine éveillé, seul ou en compagnie, sur la montagne pointue ou sur la mer plate ? Et l’avant-dernière fois ? Juste un spasme, une contraction du menton et pas de larmes, à peine comme une brève transpiration. Et avant ? Je devais être saoul, ça ne compte pas. Et avant ? Enragé, devant la mer. Et avant ? Encore de rage, sang de chien, ça ne compte pas. Et avant ? En regardant mon jardin sous le soleil, les hautes tiges des asperges, les plumes, le feuillage épuisé, la glycine en bout de course. Et avant, avant ? À peine un désir, mais les larmes ne se commandent pas. Et le dernier bonheur, où, avec qui, à l’aide de quels outils ? [...]

 

 

Eugène Savitzkaya, Sang de chien, éditions de Minuit, 1988, p. 8-10.

10/01/2014

Paul Celan, Voix /Stimmen, traduction Martine Broda

th-2.jpg

En hommage à Jean Bollack : une semaine avec Paul Celan

 

 

Voix venues du chemin d'orties :

 

Viens à nous sur les mains.

Qui est seul avec la lampe,

pour y lire, n'a que sa main.

 

 

Stimmen vom Nesselweg her :

 

Komm auf den Händen zu uns.

Wer mit der Lampe allein ist,

hat nur die Hand, draus zu lessen.

 

Paul Celan, Voix /Stimmen, traduction

Martine Broda, Lettres de Casse,

 

1984, n. p.