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20/04/2019

Max Jacob, Art poétique (1922)

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                                 Art poétique

 

Une bonne œuvre littéraire ne peut être que l’intelligence complète d’une idée par l’auteur. Une œuvre ne peut être que l’intelligence de quelque chose.

 

Qui a compris ce qu’est le vrai beau a gâté pour l’avenir toutes ses joies artistiques.

 

Une personnalité n’est qu’une erreur persistante.

 

Si bien écrit, si bien écrit qu’il n’en reste plus rien.

 

On réussit parce qu’on est compris. De qui ?

 

Max Jacob, Art poétique, dans Œuvres, édition Antonio Rodriguez, Quarto/Gallimard, 2012, p. 1347, 1348, 1349, 1355, 1356.

21/02/2019

Max Jacob, Les pénitents en maillots roses

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Le pape au couvent

 

Ô moines

— du ciel

fidèles

cétoines —

idoines

au miel !

 

Cilice,

caprice

d’un pape

qui frappe

à l’huis

des trappes.

 

Bien las

peut-être

qui va

paraître

par la

fenêtre !

 

« Qu’un pape

 s’astreigne !

qu’il ceigne

la chape !

– Mon règne

m’échappe !

 

disette

ici !

couette

au lit !

ne suis

qu’ascète. »

 

Max Jacob, Les pénitents

en maillots roses, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2012, p. 700-701.

 

 

 

31/08/2018

Max Jacob, Les pénitents en maillots roses

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Sculpture, Douarnenez

 

Nocturne

 

Sifflet humide des crapauds

bruit des barques la nuit, des rames...

bruit d’un serpent dans les roseaux,

d’un rire étouffé par les mains,

bruit d’un corps lourd qui tombe à l’eau

bruit des pas discrets de la foule,

sous les arbres un bruit de sanglots,

le bruit au loin des saltimbanques.

Max Jacob, Les Pénitents en maillots roses (1925),

dans Ballades, Gallimard, 1970, p. 217.

 

20/10/2017

Max Jacob, Les Pénitents en maillots roses

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Hortense

 

Dans le buisson de mimosas

Qu’est-ce qui n’y a ? qu’est-ce qui n’y a ?

Y a le lézard qui n’osa

Mettre les yeux dans les oseilles

La fleur dite « le bouton d’or »

Et le plant nommé sensitive

Qui, prétend-on, s’ouvre à l’aurore

Et prend la forme d’une olive.

Là, y a aussi Hortense, y a

Les boules azurées du célèbre hortensia

Et la troupe argentée d’herbes folles.

Dans le buisson de mimosas

Qu’est-ce qui n’y a ? qu’est-ce qui n’y a ?

 

Max Jacob, Les Pénitents en maillots roses, dans

Œuvres, édition Antonio Rodriguez, Quarto /

Gallimard, 2012, p. 689.

 

05/06/2016

Max Jacob, Le Laboratoire central

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Véritable petit orchestre

 

(Partie descriptive)

 

Houlettes du Grésivaudan

Sur le sol glacé des prairies

Les souliers mordorés près des fleuves

Rochers ou les barquettes des bergers

 

(Partie musicale)

 

Saint sein ! vive le sein !

Vive le vin divin du Rhin

Où Chio ? ou Ténédo ? louez l’Ohio.

Point ! Point ! Point !

L’auto miaule, pioupiou piaule

Marabout l’allume

L’allume à la lune.

Je vais faire la niche

La niche aux péniches

Point ! Point ! Point !

Bout des coussins des marsouins.

Point ! Point ! Point !

Pape ! papal ! pape alors à l’or.

Point ! Point ! Point !

Élie ! Allah ! Alain !

Tiens ! il neige ! zut.

Le rat pose beaucoup de plumes.

 

(Partie philosophique)

 

Unanime j’aime et rode

Nature sous la neige imperturbable

L’habitude du danger rend les hommes prudents

         Et le femmes téméraires.

 

Max Jacob, Le Laboratoire central, dans Œuvres,

édition Antonio Rodriguez, préface Guy Goffette,

Quarto/Gallimard, 2012, p. 606.

29/11/2012

Max Jacob, Le Cornet à dés dans Œuvres

 

Pour saluer la publication des Œuvres de Max Jacob en "Quarto" (Gallimard).

 

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                             Allusions à un apprentissage de la peinture

 

Passer des baccalauréats ! Mme S.. est devenue folle : tant de jeunes peintres dans une chambre ! Passer des baccalauréats ! où sont mes livres ? faudra-t-il repasser les deux ? alors j'ai encore perdu deux ans ! Passer des baccalauréats ! M. Matisseest mourant dans une chambre : « Enseignez donc le dessin à mon jeune frère puisqu'il veille près de vous ! »Mais non, si mes baccalauréats ne comptent pas, n'ai-je pas ma licence en droit qui les suppose ? Il y a des lits de fer dans ma chambre en désordre ! J'ai couché chez un ami, Mme S... est devenu folle. Encore faudrait-il que le diplôme de licencié ne fût pas égaré. Oh Dieu ! quelle délivrance ! j'allais perdre encore deux ans pour préparer mon baccalauréat ; car je ne suis, savez-vous, pas très fort en latin.

 

 

                         Musique mécanique dans un bistro

 

Le corbeau d'Edgar Poe a une auréole qu'il éteint parfois.

 

Le pauvre examine le manteau de saint Martin et dit : « Pas de poches ?»

 

Adam et Éve sont nés à Quimper.

 

Pourquoi cet envoi d'un melon à Adolphe : est-ce ne injure ? eh ! je ne m'appelle pas Adolphe. Pourquoi 'annoncer son suicide ? savait-elle que je l'aimais ?

 

On allait jadis rue de la Paix dans un coupé

Pour nos poupons et leurs poupées. Aujourd'hui ce sont des coupons que pour Bébé nous découpons

Quand on n'est pas trop occupé.

 

Titre d'un grand tableau dans un petit musée : « Pour féliciter les marins de leur naufrage le roi Louis XVI en uniforme descend une échelle de corde. » Don de l'État.

 

Le panier qui avait descendu saint Paul des remparts se trouva empli de fleurs miraculeuses et la corde fut traitée come celle des pendus.

 

Max Jacob, Le Cornet à dés dans Œuvres, édition établie, présentée et commentée par Antonio Rodriguez, Préface de Guy Goffete, Quarto / Gallimard, 2012, p. 422 et 432-433.

22/10/2011

Max Jacob, Ballades, Derniers poèmes

Max Jacob, Ballades, Derniers poèmes, ruine, nocturne

                     Ruine 

Trois morceaux de tarte sur un coin de commode et sur une assiette. À cela, on voit que cette boutique fut une pâtisserie. Il paraît qu’il y eut là une boutique. Combien de fois les cloisons de plâtre furent avancées ! Il ne reste plus que la place d’un lit et ce lit même. Trois poils de barbe sur un coin de visage ! Trois coins d’un miroir brisé ! Il s’examine, c’est le fils de la maison : il n’y a plus de maison ! Un veston neuf ajusté à la taille. Un chapeau de paille sur le coin d’une oreille. Trois vieux faux-cols désempesés ont servi de serviette à sa toilette. On sort ? Il regarde... Personne ! le désert avant d’arriver à la plage déserte.

Derniers poèmes en vers et en prose [1961], Poésie/Gallimard, 1982, p. 112.

 

 

Nocturne

Sifflet humide des crapauds

bruit des barques la nuit, des rames...

bruit d’un serpent dans les roseaux,

d’un rire étouffé par les mains,

bruit d’un corps lourd qui tombe à l’eau

bruit des pas discrets de la foule,

sous les arbres un bruit de sanglots,

le bruit au loin des saltimbanques.

Max Jacob, Les Pénitents en maillots roses (1925), dans Ballades, Gallimard, 1970, p. 217.

 

 

06/09/2011

Max Jacob, Lettre, Ballades, Le Laboratoire central

 

                                                     Autoportrait


images.jpegElles sentent le tabac ! Elles sont trop petites, trop larges, dures, aux ongles minuscules et rognés, mais elles portent une très belle émeraude et un saphir. J’ai sur des poignets en cellular (mode 1910) des sélénites. Je suis petit, chauve, rasé, blanc, 50 ans, à peine voûté ; j’ai un gros front bête ridé, un grand pardessus noir, un col rabattu et une petite cravate d’instituteur. Sabots ! Voilà pour l’élégance. En voyage, j’ai un air d’évêque ou d’Américain ; ici, l’air d’un paysan, d’un vieux cabotin en casquette, avec, vaguement, une ressemblance avec Baudelaire ou Marcel Schwob. En réalité je suis indéfinissable : une bonne personne bavarde, méchante en paroles vengeresses, commère. [...]

 

Lettre du 4 mars 1927, de Saint-Benoît-sur-Loire, à Yvon Belaval, dans Yvon Belaval, La rencontre avec Max Jacob, Vrin, 1974, p. 16.

 

 

Le sommeil

 

Au Cher Igor Markevitch

Veilleur de nuit, veilleur de nuit,
Dans les rais d’argent de la nuit.

Qu’y a-t-il de plus pauvre que l’homme endormi ?
La nuit ne caresse pas. Ô prison de la nuit !
Mais la pensée est une eau froide
Qui tombe sur ton cadavre vide.

Qu’y a-t-il de plus pauvre que la pensée ?
Elle féconde la misère de l’homme endormi.
Elle arrose la tête, elle l’ensemence.

Pitoyable être, je n’ai compris ton silence
Que dans le sommeil. Pas de dimanche
Pour le sommeil impitoyable de l’homme nu,
Même le songe n’est pas à lui.

Terne oreiller, ô dure terre pour mon épaule,
Songe mystère qui vient du pôle
À l’arbre qui rêve, à l’arbre qui dort,
Pareil est notre sort.
Veilleur de nuit, veilleur de nuit,
L’océan ne fait aucun bruit.
 
Voici la voile qui s’étale
Le bateau du lac de Stymphale.
Tamponnez le môle du sommeil
Rame nocturne, sabot, je m’éveille.


Max Jacob,
 Rivage (1931), dans Ballades, Gallimard, 1970, p. 175-176.

Madame la Dauphine
    Fine, fine, fine, fine, fine, fine,

Fine, fine, fine, fine,
Ne verra pas, ne verra pas le beau film
Qu’on y a fait tirer
Les vers du nez –
Car on l’a mené en terre avec son premier né
En terre et à Nanterre
Où elle est enterrée.

Quand un paysan de la Chine,
Shin, Shin, Shin, Shin, Shin, Shin,
veut avoir des primeurs
Fruits mûrs –
Il va chez l’imprimeur
Ou bien chez sa voisine
Shin, Shin, Shin, Shin, Shin, Shin,
Tous les paysans de la Chine
Les ayant épiés
Pour leur mettre des bottines
Tine ! tine !
Ils leur coupent les pieds.

M. le comte d’Artois
Est monté sur le toit
Faire un compte d’ardoise
Toi, toi, toi, toi,
Et voir par la lunette
Nette ! nette ! pour voir si la lune est
Plus grosse que le doigt.
Un vapeur et sa cargaison
Son, son, son, son, son, son,
Ont échoué contre la maison
Son, son, son, son.
Chipons de la graisse d’oie
Doye, doye, doye,
Pour en faire des canons.


Le Laboratoire central, Poésie/Gallimard, 1980, p. 119-120.

 

 

16/07/2011

Max Jacob, L'homme de cristal

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         Mort d’un musicien

 

Éclataient ses chants d’un visage estival

sur le saule à genoux et sur l’orme à cheval

sur les recoins luisants de l’horizon

comme le bruit d’un avion

sur le saule tout droit empanaché

et sur les peupliers, sur les buissons hachés.

Mort ! les cordes de chair et d’amiante !

que son génie déçu à la face dorée

de sa hanche en mouvant laissa s’évaporer.

Les cordes complotaient entre elles, encore vibrantes,

comme font les enfants quand leur mère est absente,

et volettent encore les chansons qui se taisent

effluant de la ressource des genèses.

 

La lyre s’allonge malhabile : c’est une femme.

La lyre dépérit quand la main la repousse.

Voilà Sa Majesté, sans rythme sur la mousse :

«  À notre crainte morte il arrache notre âme

Où est son harcelante main, e Tarpéien ?

N’at-il plus faim de nos désirs ? de ses desseins ?

Vois que sourd-muette, aveugle, tu fais ce que nous sommes

et encore ivres de chloroforme et d’opium. »

C’est ainsi que l’amour ailleurs accaparé

parle encore à l’Amour dont il est séparé.

 

Une main s’égara qui n’avait point de bras

zn glissant sur les cordes comme un boa

sur les cordes heureuses, joua dans les ténèbres,

créa par un génie du ciel un air funèbre.

 

Max Jacob, L’homme de cristal, nouvelle édition revue et augmentée, liminaire par Pierre Albert-Birot, Gallimard, 1967, p. 47-48.