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20/06/2014

Robert Creeley (1926-2005), Dire cela

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Catulle, tu décoiffes

 

1

Mon amour — mon amour dit

qu'elle m'aime.

Et qu'elle n'aura jamais

un autre homme que moi.

 

Pourtant ce qu'une femme annonce

à un homme qui la jette

doit être écrit sur le vent et sur

l'eau vive.

 

2

Ma vieille dit c'est moi je suis le mieux,

elle dit personne ne le fait mieux que moi.

 

Mais que dit ma vieille quand je la jette, —

Mmmm, plutôt non que le mieux.

 

3

Ma vieille est une cinglée de moi,

elle me dit elle m'aime ne me quitte pas —

 

mais ce qu'une cinglée peut annoncer à un homme

est le mieux écrit sur le vent & l'eau & le sable.

 

4

Amour & argent & pilier de bar

mon homme passe pour un lascar

 

y rentre tard et c'est pas de mon lit

et maintenant qu'est-ce que je lui dis ?

 

5

Nous sommes fous mais nous sommes gais,

la vie est courte & la vie nous trouve, s'il te plaît,

 

c'est le moment ou jamais & c'est la fête,

rate pas le mieux, ou je te savonne la tête.

 

Robert Creeley, Dire cela, choix, présentation et

traduction de l'américain par Jean Daive, NOUS,

2014, p. 53-54.

13/06/2014

Christian Prigent, Journal de l'œuvide

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Poème

 

en fœtus

            dans une pho

tôt dans une

             dans le faux

dans le dos quand on retourne la photo

montant

             tant que mon temps sentant

             tassant

             sentant l'envie dans son dos la voyant

en photo

agrafée en photo dégrafée dans son dos

             et si j'écris j'aggrave l'accroc

le faux

              l'envie qu'on a dans la photo

la vie fosse la vie

fausse

trop tôt et trop tordue

                             ce qui vient dans mon dos

montrant

              l'odeur dans une photo de femme

l'effet d'un cul

                     dans une photo

                      et si j'écris on voit le dos

l'accroc

              montrant dans une photo un cul

ce n'est pas vrai

               de femme de paille plus haut

                qui saille plus beau

dans le faux

                 et vers la queue

                 « ce n'est pas que »

 

Christian Prigent, Journal de l'œuvide, Carte Blanche,

1984, p. 51-52.

 

 

 

 

27/05/2014

Klaus Merz, Après Homère

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Après Homère

 

Dans la chambre ronronne

le chat. Dehors

un chien qui erre.

 

À la fenêtre

une femme, elle attend.

Et personne pour l'écrire.

 

Dernière volonté

 

Il lui faudrait un Dieu

pour dire merci,

nous confia le vieillard.

 

Quant aux douleurs et doléances,

il s'en tirait plus ou moins

seul.

 

Spectacle

 

Le froid s'ajoute

au silence. L'heure bleue

fait son entrée.

 

Nous pressons le front

contre la vitre et

applaudissons tout bas.

 

 

Nach Homer

 

Im Zimmer schnurrt

die Katze. Draussen

ein streunender Hund

 

Am Fenster steht

eine Frau, sie wartet.

Und keiner schreibt's auf.

 

Letzter Wunsch

 

Lieb wär'ihm ein Gott,

um zu danken, gestand

uns der Alte.

 

Mit Schmerz und Klage

komme er eher

allein zurecht.

 

Schauspiel

 

Kälte paart sich

mit Stille. Die blaue

Stunde zieht ein.

 

Wir drücken die Stirn

ans Fensterglas und

spenden leise Applaus.

 

Klaus Merz, Après Homère, traduction

Marion Graf, dans La revue de belles-lettres,

2013-2, p. 20-21, 26-27, 28-29.

18/02/2014

François Rannou, Rapt

François Rannou, Rapt, d'amour si longtemps tu, ailleurs, Bretagne, moisson, femme

                                   D'amour si longtemps tu

 

                                                      se resserre

                                                      aux quatre coins

                                                      enfoncée dans

                                                      l'os

d'amour si longtemps tu ne sais où   la lumière                                        te mord

                                                    (il y a là une femme qui aimait

                                                    son rire sa façon de disparaître

                                                    du lit après l'amour pour écrire)

 

[...]

                                                                    *

 

                                  14 stelles

 

                                     ailleurs

  

                          sous les phrases la

                                  ligne de

                       sable chardons dans

                                   l'herbe

                     clairsemée raide courte

 

                           le chant de marie

                             qu'on encule

                       sous la lune blanche

 

                                 Bretagne intérieure

 

 

                                moteur lancinant des

                                   des moissons la

                                         nuit on n'

                                             entend

                                       plus la route

 

                                           il reste

                                               les

                                    « mottes tuées »

 

                      François Rannou, Rapt, La Termitière / La Nerthe,

                       2013, p. 29, 75-76.

 

 

 

 

                                                  

 

30/01/2014

James Sacré, Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t'aime

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               Une semaine avec James Sacré

 

      Le taureau, la rose et le poème

 

Avec sa fesse en feu souple en soie la femme

Son visage en linges doux avec ses dentelles

Son foin les odeurs sa fouine tiède elle

Travaille à des treillis miraculeux des trames

 

 

Elle trame un piège au monde et mine ses atours

                                                 (mime ses amours)

 

 

Lui crame ses forêts tombent.

 

 

Belle elle est la rose

 

 

À cueillir au rosier, le projet d'un poème :

Qu'elle porte une épine au cœur de sa splendeur

Le désir en fleurit davantage d'ardeur

De jambes de soleil dans le jeu du poème.

 

[...]

James Sacré, Trois anciens poèmes mis ensemble pour lui redire je t'aime, Cadex éditons, dessin de Yvon Vey, 2006, p. 43-44.

06/01/2014

Henri Thomas, Poésies, préface de Jacques Brenner

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                     Chauve-souris

 

La fadeur qui s’en va de la femme endormie

me poursuit vaguement, inquiétant ma vie.

 

Ce début de poème exprime une tristesse

si confuse qu’un rien la changerait en liesse.

 

Pourquoi liesse, pourquoi tristesse, pourquoi

ne pas rester tranquille et fort et sûr de soi ?

 

Un rameau monte de la plaine du sommeil,

c’est le jour, ébloui de renaître pareil.

 

M’envoler dans ce monde à l’énorme ramure,

aigle ou petit oiseau, quelle belle aventure !

 

Hélas, chauve-souris de cette voûte obscure,

je dors, alors que s’ensoleille la nature.

 

L’homme divers, comme un miroir qui bougerait

me fait peur, et la femme aux humides attraits

 

m’emmène au loin au pays des faibles cris,

des mensonges, et des fatigues de midi.

 

Le jour s’éteint, salut, crépuscule banal,

il est temps de glisser vers le monde infernal.

 

                 Henri Thomas, Poésies, préface de Jacques Brenner, Poésie /                                     Gallimard, 1970, p. 161.

23/11/2013

Sophie Loizeau, caudal

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toit c'est moi c'est ta moi à toi

 

la stoppe en pleine phrase le point, la virgule ou

— que les ruptures brusquent —

la lectrice ne peut plus s'éclipser (nos éclipses naturelles de lecture

 

durant lire les aléas.

où que j'aille l'intense angoisse persécute. d'apnées peu,

d'immersions je lis levant les yeux souvent

 

[...]

 

mes livres, mon brevet d'invention lorsqu'en chercheuse.

l'effet sur la langue surprenant du féminin, le fruit d'expériences

(mais sans jamais me déprendre des hommes

l'écueil : la pauvre poésie. si l'on s'en empare on lira pour quel avenir

pour quel au-delà mer

 

à l'instar du petit orteil des dents de sagesse la e  muette disparaîtra

 

 

ne tisse pas écris. contre-

métaphore

légèrement Bescherelle quant à la forme un exemple / une règle

 

j'ai vu ne m'adresser qu'à des femmes et dire restons

vigilants

 

mon John Borgen.

 

Sophie Loizeau, caudal, Flammarion, 2013, non paginé.

22/10/2013

Guennadi Aïgui (1934-2006), Maison — dans la forêt du monde

Guehhadi Aïgui,  Maison — dans la forêt du monde, enfant, femme, lumière

         Maison — dans la forêt du monde

 

 

la maison — ou le monde

où je descendais à la cave

quand le jour était blanc — et moi

cherchant le lait — cela se maintenait longtemps

descendant avec moi : c'était

un fleuve-jour : dès lors qu'afflue

une lumière de plus en plus vaste

transvasée dans le monde :

j'étais d'un événement créateur

à l'âge

des créations premières —

 

la cave — il y a longtemps — c'était simple et durable

 

la forêt blanche dans la brume

et cette

enfant portant la cruche — ces yeux étaient un univers — le ciel alors chantait de toute vastitude — comme un chant bien à elles

répandent sur le monde

les femmes — par la simple irradiance du passage

de leur blancheur — dans l'élargissement

du champ où je commençais voix —

être — univers-enfant :

— je fus — cela chanta et fut

 

                                                                                    1987

 

 

Guennadi Aïgui, Hors commerce Aïgui, textes réunis et traduits par André Markowicz, Le Nouveau Commerce, 1993, p. 120-121.

12/09/2013

Primo Levi, À une heure incertaine

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                     12 juillet 1980

 

Prends patience, ma femme, ma femme fatiguée,

Prends patience à l'égard des choses de ce monde,

Et de tes compagnons de route, dont je suis,

Dès lors qu'il t'est échu de m'avoir en partage.

Accepte, au bout de tant d'années, ces quelques vers grincheux,

Pour l'accomplissement de ton anniversaire.

Prends patience, ma femme impatiente,

Toi, broyée, macérée, écorchée,

Et qui t'écorches un peu toi-même chaque jour

Pour que la chair à vif te fasse un peu plus mal.

Il n'est plus temps de vivre seuls.

Accepte, s'il te plaît, là, ces quatorze vers,

C'est ma façon bourrue de te dire chérie,

Et que je ne saurais, sans toi, rester au monde.

 

Primo Levi, À une heure incertaine, traduction Louis Bonalumi, préface de Jorge Semprun, "Arcades", Gallimard, 1997, p. 60.

 

 

 

 

 

 

26/05/2013

Paul Éluard, Cours naturel

Paul Éluard, Cours naturel, passion, amour, jeunesse, femme, nudité

                         Passionnément

 

                    I

 

J'ai vraiment voulu tout changer

 

Sur l'herbe du ciel dans la rue

Parmi les linges des maisons

Partout

Elle jouait comme on se noie

Puis elle  restait immobile

Pour que je referme sur elle

Les lourdes portes de l'impossible.

 

                    II

 

Le rire après jouer ayant mis à la voile

La table fut un papillon qui s'échappa.

 

                    III                  

 

Elle déchira sa robe

Elle embrassa

Une toilette neuve et nue.

 

                     IV

 

Dans les caves de l'automne

Elle fut tour à tour

La fleur neigeuse de la foudre

Et le charbon.

 

                    V

 

Dans la ville la maison

Et dans la maison de terre

Et sur la terre une femme

Enfant miroir œil eau et feu.

 

                    VI

 

Sa jeunesse lui donnait

Le pouvoir de vivre seule

Je n'ai pas su limiter

Mon cœur à sa seule poitrine.

 

                    VII

 

Rien que ce doux petit visage

Rien que ce doux petit oiseau

Sur la jetée lointaine où les enfants faiblissent

 

À la sortie de l'hiver

Quand les nuages commencent à brûler

Comme toujours

Quand l'air frais se colore

 

Rien que cette jeunesse qui fuit devant la vie.

 

Paul Éluard, Cours naturel [1938], dans Œuvres complètes I, préface et chronologie de Lucien Scheler, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1968, p. 803-804.

28/12/2012

Andreï Voznessenski, La poire triangulaire

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Je m'exile en moi...


 Je m'exile en moi

                             je suis mon faubourg

flambent mes sapins refermés

 

sur mon visage trouble comme un miroir

sombrent les élans et les pergolas

 

je suis le fleuve et je suis l'univers

qui passe encore au-delà de mon horizon

 

trois soleils rouges saignent parmi

trois bosquets tremblants comme des vitraux

 

trois femmes luisent en une seule

comme des cubes l'un dans l'autre

 

l'une m'aime et rit aux éclats

l'autre en elle bat des ailes

 

et la troisième dans un coin

hérissée comme un charbon ardent

 

ne me pardonne pas

et veut encore se venger

 

et son regard s'illumine comme une pièce

au fonds d'un puits.

 

Andreï Voznessenski, La poire triangulaire, poèmes traduits

du russe par Jean-Jacques Marie, Denoël/Les Lettres

Nouvelles, 1971, p. 49-50.