Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09/05/2017

Jacques Izoard, La Patrie empaillée

                                     Izoard.JPG

Déjà nous attendons juin,

et que les rixes craquent,

ensoleillées comme

tant d’autres appareils du corps :

les yeux dans leurs loges,

gloutons et sereins,

les dents d’aix, les sûres

traces de doigts sur la jambe,

entre les cuisses bleues-belles,

longues du feu tapi.

 

Jacques Izoard, La Patrie empaillée,

Grasset, 1973, p. 72.

02/07/2016

Jacques Baron, L'Allure poétique

 

        jacques baron,l'allure poétique,attente,refaire le temps

          Attendre

 

Un petit chemin de fer

Qui coule comme un tord-boyau

 

À la guerre comme à la guerre

 

L’extrême durée de l’espace

Depuis le temps des fafiots

 

O rouges coquelicots

Hirondelles en mal d’amour

Le mal d’armes et le pas rude

Mal de tête des plaines nues

 

Une ombre à peine portée

 

L’incertitude qui t’enlace

Repeint ton cœur au minium

 

Plaisir usé. Refaire le temps

Refaire une plainte éternelle

Le bien s’est à tire d’aile

échappé de ma maison

 

Jacques Baron, L’Allure poétique,

1924-1973, Gallimard, 1974, p. 85.

10/05/2016

Georges Perros, Poèmes bleus

                               georges_perros.jpg

Je te propose ce fugitif compagnonnage

Entre le chien et le loup

De l’aboiement crépusculaire

Je te demande de m’aider

À extraire de nos solitudes jumelles

Un peu de cette magie

Grâce à laquelle se renouvelle le bail

Se rafraîchissent nos tristes idées

Qui sont comme pierres dans un désert sans oasis

Stupidement debout contre le mur du néant

Comme lorsqu’on attend quelqu’un

Qui ne viendra pas

Qui ne viendra plus

Le rendez-vous n’aura pas lieu

Les pierres de Carnac sont comme ces idées

Muettes comme l’éternité

Justes bonnes à attirer ceux qui veulent savoir tout

Par le biais de qui ne sait rien

Ô l’Histoire belle paresse,

Mais vivre en est une autre, histoire,

Rempli d’épines, le chemin,

Et n’ignore-t-on pas encore

L’étrange énigme d’ici-bas ?

 

Georges Perros, Poèmes bleus, Gallimard,

‘’Le Chemin’’, 1962, p. 53-54.

10/08/2015

Jean-Louis Giovannoni, Garder le mort

7823.jpg

On attend

depuis le premier jour

qu’on nous touche

le centre

 

Certains

ont voulu venir

mais n’ont pas été loin

 

Nous ne sommes peut-être pas

assez élastiques

 

                *

 

On ne se croise pas

 

Chacun son enveloppe

 

                 *

 

Il ne faut pas croire

les animaux

différents de nous

 

Ils attendent

qu’on leur mette les mains dedans

 

Il fait noir

au milieu de la viande

 

                 *

 

On ne caresse jamais

l’intérieur d’un corps

 

                  *

 

On pense

que quelqu’un viendra pour aider

à nous retenir

 

C’est une erreur

 

Le corps se sectionne dans le corps

 

Jean-Louis Giovannoni, Garder le mort,

éditions Unes, 1991, p. 9-13.

 

10/02/2015

Étienne Faure, La vie bon train

                     e faure -.JPG

 

   Attendre un amour en face de la voie 13 plusieurs minutes, et voilà le qui-vive des premières fois qui revient. L’express convenu hésite avant de choisir le quai où s’est massé le groupe informé de ses intentions. S’instaure le doute ultime des rendez-vous : la voie, l’horaire et l’encore théorique certitude qu’il sera là dans le compartiment. Un train arrive. des êtres isolés vont se retrouver appariés, combinés avec une amie, un conjoint, un alter ego très lointain ou si ressemblant qu’ils vont bien ensemble. Les secrets de ces assortiments demeurent dérobés aux yeux qui ne percent rien, ou presque rien, de ces choses. Rattrapés en courant, les rendez-vous ratés à cet instant préfigurent, comme les amours, l’inaptitude à se rencontrer. Il était moins une. D’autres sont restés impassibles, la tête hors du cou haut perchée pour apercevoir l’ami qui devait être ici, qui devrait arriver. Le temps resserrant les chances de le voir surgir (il s’en est écoulé, du monde, depuis cinq minutes...) le songe remonte à petits pas dans l’âme à présent pensive.

 

Étienne Faure, La vie bon train, proses de gare, éditions Champ Vallon, 2013, p. 86.

22/11/2014

Jaroslav Seifert, Sonnets de Prague, traduction Henri Deluy et Jean-Pierre Faye

                          imgres.jpg

Dès le printemps jusqu'à tard dans l'hiver

puis dans l'hiver encore jusqu'aux jours du printemps

quand le vent défait les dentelles blanches

et pare Prague d'une autre dentelle

 

c'est avril. Le soleil de la cruche

verse le lait. Viendront les baptêmes

prépare une petite branche de romarin

et dis où je vais te retrouver

 

et sous les arcades du Tyn

déjà je viens sa main dans ma main

au moment où elle déboutonne son gant

 

écoute les demi-heures qui sonnent

j'attends comme le bâton ou comme l'ombre

comme celui qui attend sous le parvis

 

Jaroslav Seifert,  Sonnets de Prague, traduits par Henri

Deluy et Jean-Pierre Faye, Seghers, 1985, p. 15.

 

13/07/2014

Antoine Emaz, Jours

    images.jpg

2. 03. 08

 

la peur

la mémoire noire

on ne la rappelle pas

elle vient

quand elle veut

ou peut-être au signal

d'un ultra-son de vivre

 

elle remonte

on lui fait sa place

sans parler

 

on attend qu'elle reparte

par le premier train de nuit

 

le plus souvent

quand on l'entend venir

on commence par prendre un verre

et s'occuper de tout et rien

histoire

d'espérer qu'elle passera

à quelques pas

sans voir

 

on la sait bête

taupe

 

parfois ça marche

on ne la revoit plus

 

elle ne faisait que passer

elle a jeté son froid

rappelé assez que l'on était

poreux

[...]

 

Antoine Emaz, Jours, éditions En Forêt /

Verlag Im Wald, 2003, p. 109 et 111.

27/05/2014

Klaus Merz, Après Homère

imgres.jpg

Après Homère

 

Dans la chambre ronronne

le chat. Dehors

un chien qui erre.

 

À la fenêtre

une femme, elle attend.

Et personne pour l'écrire.

 

Dernière volonté

 

Il lui faudrait un Dieu

pour dire merci,

nous confia le vieillard.

 

Quant aux douleurs et doléances,

il s'en tirait plus ou moins

seul.

 

Spectacle

 

Le froid s'ajoute

au silence. L'heure bleue

fait son entrée.

 

Nous pressons le front

contre la vitre et

applaudissons tout bas.

 

 

Nach Homer

 

Im Zimmer schnurrt

die Katze. Draussen

ein streunender Hund

 

Am Fenster steht

eine Frau, sie wartet.

Und keiner schreibt's auf.

 

Letzter Wunsch

 

Lieb wär'ihm ein Gott,

um zu danken, gestand

uns der Alte.

 

Mit Schmerz und Klage

komme er eher

allein zurecht.

 

Schauspiel

 

Kälte paart sich

mit Stille. Die blaue

Stunde zieht ein.

 

Wir drücken die Stirn

ans Fensterglas und

spenden leise Applaus.

 

Klaus Merz, Après Homère, traduction

Marion Graf, dans La revue de belles-lettres,

2013-2, p. 20-21, 26-27, 28-29.

20/11/2013

Marie Étienne, Onze petits contes

imgres-1.jpg

28 février 2009

 

   Elle est assise à une table en formica. Sur le plateau, des miettes de pain, des boules de mie roulées.

   Celui qui avant elle était assis à cette place était un homme qu'elle aimait, et qui l'aimait

   Quelque chose entre deux a eu lieu de terrible.

   Lui n'est plus là.

   N'est plus.

   Tandis qu'elle reste à regarder les miettes de pain, les bouts de mie roulés en boule, qu'il a laissés

 

                                                  ***

 

18 décembre 2011

 

   Elle l'avait, encore une fois, aperçu, en contrebas, sur la route qui menait à la ferme, assis là, semblait-il par hasard, sans intention particulière, pas même d'attendre d'elle un geste, ou une explication qu'elle s'apprêtait à lui donner, pourtant, retardant le moment, vaquant à ses occupations, se contentant de le guetter, de vérifier qu'il était là, et de se demander, quand il n'y était pas, où il avait bien pu passer — elle lui dirait que tout allait rentrer dans l'ordre, que d'ailleurs, avec l'autre, il n'existait plus rien, oui, elle avait envie, vraiment, de lui parler —, elle le chercha des yeux, il avait disparu, cette fois, elle comprit qu'il ne reviendrait pas.

 

Marie Étienne, Onze petits contes (extraits d'un manuscrit en cours), dans Marie Étienne : organiser l'indicible, textes réunis et présentés par Marie Jocqueviel-Bourjea, éditons L'improviste, 2013, p. 118 et 122.

 

27/08/2013

Samuel Beckett, Malone meurt

Samuel Beckett, Malone meurt, vivre, mourir, attente


    Je serai quand même bientôt tout à fait mort enfin. Peut-être le mois prochain. Ce serait alors le mois d'avril ou de mai. Car l'année est peu avancée, mille petits indices me le disent. Il se peut que je me trompe et que je dépasse la Saint-Jean et même le Quatorze Juillet, fête de la liberté. Que dis-je, je suis capable d'aller jusqu'à la Transfiguration, tel que je me connais, ou l'Assomption. Mais je ne crois pas, je ne crois pas me tromper en disant que ces réjouissances auront lieu sans moi, cette année. J'ai un sentiment, je l'ai depuis quelques jours, et je lui fais confiance. Mais en quoi diffère-t-il de ceux qui m'abusent depuis que j'existe ? Non, c'est là un genre de question qui ne prend plus, avec moi je n'ai plus besoin de pittoresque. Je mourrais aujourd'hui même, si je voulais, rien qu'en poussant un peu, si je pouvais vouloir, si je pouvais pousser. Mais autant me laisser mourir, sans brusquer les choses. Il doit y avoir quelque chose de changé. Je ne veux plus peser sur la balance, ni d'un côté ni de l'autre. Je serai neutre et inerte. Cela me sera facile. Il importe seulement de faire attention aux sursauts. Du reste je sursaute moins depuis que je suis ici. J'ai évidemment encore des mouvements d'impatience de temps en temps. C'est d'eux que je dois me défendre à présent, pendant quinze jours trois semaines. Sans rien exagérer bien sûr, en pleurant et en riant tranquillement, sans m'exalter. Oui, je vais enfin être naturel, je souffrirai davantage, puis moins, sans en tirer de conclusions, je m'écouterai moins, je ne serai plus ni froid ni chaud, je serai tiède, je mourrai tiède, sans enthousiasme. Je ne me regarderai pas mourir, ça  fausserait tout. Me suis-je regardé vivre ?

 

 

Samuel Beckett, Malone meurt, éditions de Minuit, 1951, p. 7-8.