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28/09/2014

Georg Trakl, Poèmes, traduits et présentés par Guillevic

 

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                     Paysage

 

Soir de septembre ; les sombres appels des

          bergers tristement résonnent

À travers le village au crépuscule ; du feu jaillit dans la forge.

Puissamment se cabre un cheval noir ; les boucles de jacinthe de la    [servante

Happent l'ardeur de ses pourpres naseaux.

Doucement se fige à la lisière du bois le cri de la biche

Et les fleurs jaunes de l'automne

Se penchent muettes sur la face bleue de l'étang.

Dans une flamme rouge un arbre a brûlé ;

           figures sombres de chauve-souris s'élevant en battant des ailes.

 

                               Landschaft

 

Septemberabend ; traurig tönen die dunklen Rufe der Hirten

Durch das dämmernde Dorf ; Feuer sprüht in der Schmiede.

Gewaltig bäumt sich ein schwarzes Pferd  ; die hyazinthenen Locken    [der Magd

Haschen nach der Inbrunst seiner purpurnen Nüstern.

Leise estarrt am Saum des Waldes der Schrei der Hirschkuh

Und die gelben Blumen des Herbstes

Neigen sich sprachlos über das blaue Antlitz des Teichs.

In roter Flamme verbrannte ein Baum , aufflattern mit dunklen [Gesichtern die Fledermäuse.

 

Georg Trakl, Poèmes,  traduits et présentés par Guillevic, Obsidiane, 1986, p. 25 et 24.

 

09/09/2014

Emily Jane Brontë, Poèmes (1836-1846), traduction Pierre Leyris

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            Viens-t’en avec moi

 

Viens-t’en avec moi

Il n’est plus que toi

Dont mon cœur puisse se réjouir ;

Nous aimions par les nuits d’hiver

Errer dans la neige :

Si nous renouvelions ces vieux plaisirs ?

Noires et folles, les nuées

Tachent d’ombre, là-haut, les terres élevées

Comme elles faisaient autrefois,

Et ne s’arrêtent que là-bas,

À l’horizon confusément amoncelées,

Tandis que les rayons de lune

Si prestement luisent et fuient

Qu’à peine pouvons-nous dire qu’ils ont souri.

 

Viens avec moi — viens te promener avec moi ;

Nous étions bien plus autrefois,

Mais la Mort nous a dérobés nos compagnons

Comme le Soleil la rosée ;

Oui, la Mort les a pris un à un, nous laissant

Tous deux seuls désormais ;

Aussi mes sentiments se voudraient-ils aux tiens

Nouer étroitement, n’ayant d’autre soutien.

 

 

« Non, ne m’appelle pas, cela ne saurait être ;

L’Amour serait-il si constant ?

La fleur de l’Amitié peut-elle dépérir

Pour revivre après de longs ans ?

Non, quand même le sol est humide de larmes

Et si belle qu’elle ait pu croître ;

Car la sève une fois tarie, son flux vital

Ne s’épanchera jamais plus :

Mieux encore que ne fait l’étroit cachot des morts

La Terre sépare le cœur des hommes. »

 

                                                          [Printemps 1844]

 

                   Come, walk with me

 

Come, walk with me ;

There only thee

To bless my spirit now ;

We used to love on winter nights

To wander throw the snow.

Can we not woo back old delights ?

The clouds rush dark and wild ;

They fleck with shade our mountain heights

The same as long ago,

And on the horizon rest at last

In looming masses piled ;

While moonbeams flash and fly so fast

We scarce can say they smiled.

 

Come, walk with me — come, walk with me ;

We were not once so few ;

But Death has stolen our company

As sunshine steals the dew :

He took them one by one, and we

are left, the only two ;

So closer would my feelings twine,

Because they have no stay but thine.

 

 

« Nay, call me not ; it may not be ;

Is human love so true ?

Can Friendship’s flower droop on for years

And then revive anew ?

No ; though the soil be wet with tears,

How fair soe’er it grew ;

The vital sap once perished

Will never flow again ;

And surer than that dwelling dread,

The narrow dungeon of the dead,

Time parts the hearts of men. »

 

                                                   [Spring 1844]

 

Emily Jane Brontë,  Poèmes (1836-1846), choisis

et traduits d’après la leçon des manuscrits par

Pierre Leyris, édition bilingue, Poésie / Gallimard,

1963, p. 144-147.

06/09/2014

James Joyce, Poèmes, Chamber Music, traduction Jacques Borel

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Viens légère ou légère pars :

   Bien que ton cœur te fasse voir

Chagrins, vallons, soleils noyés,

   Que ton rire, Oréade, danse

Jusqu’à ce que l’air des sommets

Rebrousse avec irrévérence

Ta chevelure déployée

 

Sois légère et toujours ailée :

   Les nues qui voilent les vallées

Quand monte l’étoile du soir

   Sont les plus humbles des suivants :

Rire et amour se fassent chant

Si le cœur renonce à l’espoir.

 

 

Lightly come or lightly go :

   Though thy heart presage thee woe,

Vales and many a wasted sun,

   Oread, let thy laughter run,

Till the irreverent mountain air

 Ripple all thy flying hair.

 

Lightly, lightly — ever so :

   Clouds that wrap the vales below

At the hour of evenstar

   Lowliest attendants are ;

Love and laughter song-confessed

When the heart is heaviest. 

 

                  James Joyce, Poèmes, Chamber Music, Pomes

                 Penyeach, poèmes traduits de l’anglais et préfacés

                 par Jacques Borel, Poésie du monde entier,

                 Gallimard, 1967, p. 65 et 64.

04/09/2014

Georges Bataille, Poèmes, dans Œuvres complètes, IV

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Le loup soupire…

 

Le loup soupire tendrement

dormez la belle châtelaine

le loup pleurait comme un enfant

jamais vous ne saurez ma peine

le loup pleurait comme un enfant

 

La belle a ri de son amant

le vent gémit dans un grand chêne

le loup est mort pleurant le sang

ses os séchèrent dans la plaine

le loup est mort pleurant le sang.

 

 

La Marseillaise de l’amour

 

Deux amants chantent la Marseillaise

deux baisers sanglants leur mordent le cœur

les chevaux ventre à terre

les cavaliers morts

village abandonné

l’enfant pleure

dans la nuit interminable

 

                         Georges Bataille, Poèmes, dans Œuvres complètes, IV,

                         Œuvres littéraires posthumes, Gallimard, 1971, p. 27 et 35.

16/07/2014

Malcolm Lowry, Poèmes, traduction de Jean Follain

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              Nulle poésie

  

Nulle poésie à vivre là.

Vous êtes ces pierres mêmes, ces bruits ceux de vos esprits

Les ferraillants tramways grondeurs et les rues qui mènent

Au bar de vos rêves où le désespoir siège

Ne sont que rues et tramways : la poésie est ailleurs.

Cinémas et boutiques une fois abandonnés

On les regrette. Puis plus. Étrangement hostiles

Semblent les nouveaux points de repère marquant ici et         [maintenant.

 

Mais allez du côté de la Nouvelle-Zélande et vers les Pôles,

Ces pierres s'avivront, ce bruit sera chant,

Le tramway bercera l'enfant qui dort

Et aussi celui qui court toujours, dont vogue la nef

Mais qui jamais ne peut retourner au pays mais doit rapporter

À Illion d'étranges et sauvages trophées.

 

Malcolm Lowry, Poèmes, traduction de Jean Follain, dans "Les

Lettres nouvelles", juillet-aoùt 1960, p. 91.

15/02/2014

Malcom Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain

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                     Dans la prison d'Oaxaca

 

J'ai connu la cité d'atroce nuit

bien plus atroce que celle que connurent

Kipling ou Thomson...

une nuit où la dernière graine d'espérance s'est envolée

de l'esprit évanescent d'un petit-fils de l'hiver.

 

Dans le cachot cet enfant alcoolique frissonne

réconforté par l'assassin car la compassion ici aussi se montre ;

les bruits nocturnes y sont appels au secours

provenant de la ville, du jardin d'où l'on expulse les destructeurs ?

 

L'ombre du policier se balance sur le mur

l'ombre de la lanterne forme tache noire sur le mur

et sur un pan de la cathédrale oscille lentement ma croix

— les fils et le grand poteau télégraphique remuant au vent —

 

Et  moi je suis crucifié entre deux continents.

 

Aucun message n'arrive du dehors en pleurnichant

pour moi qui demeure ici

mais que de messages pour moi venant d'ici

où l'on signe syphilis et chaude pisse avec du Sloane liniment

mais selon l'un ou l'autre on varie la dose

 

Malcom Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain, dans Les Lettres Nouvelles, "Malcom Lowry", mai-juin 1974, p. 225.

11/01/2014

Paul Celan, Poèmes, traduction de John E. Jackson

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En hommage à Jean Bollack : une semaine avec Paul Celan

 

                        Psaume

  

Personne ne nous pétrira plus de terre et d'argile,

personne ne conjurera notre poudre.

Personne.

 

Loué sois-tu, Personne.

Par amour de toi nous

voulons fleurir.

Vers

Toi.

 

Un rien

étions-nous, sommes-nous, resterons-

nous, fleurissant :

la rose de Rien, la

rose de Personne.

 

Avec

le style clair d'âme,

l'étamine ciel-désert,

la corolle rouge

du mot-pourpre que nous chantions

par-dessus, ô par-dessus

l'épine.

 

                       Psalm

 

Niemand knetet uns wieder aus Erde und Lehm,

niemand bespricht unsern Staub.

Niemand.

 

Gelobt seist du, Niemand.

Dir zulieb wollen

wir blühn.

Dir

entgegen.

 

Ein Nichts

waren wir, sind wir, werden

wir bleiben, blühend :

die Nichts-, die

Niemandsrose

 

Mit

dem Griffel seelenhell,

dem Staubfaden himmelswüst,

der Krone rot

vom Purpurwort, das wir sangen

über, o über

dem Dorn.

 

Paul Celan, Poèmes, traduction de John E. Jackson,

éditions Unes, 1987, p. 37 et 36.

 

 

 

 

10/09/2013

Émile Verhaeren, Poèmes [Les Soirs - les Débâcles - Les Flambeaux noirs]

 

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                               Les villes

 

Odeurs de suifs, crasses de peaux, marcs de bitumes !

Tel qu'un grand souvenir lourd de rêves, debout

Dans la fumée énorme et jaune, dans les brumes

Et dans le soir, la ville inextricable bout

Et coule, ainsi que des reptiles noirs, ses rues

Noires, autour des ponts, des docks et des hangars,

Comme des gestes fous et des masques hagards

— Batailles d'ombres et d'or — bougent dans les ténèbres.

Un colossal bruit d'eau roule, les nuits, les jours,

Roulent les lents retours et les départs funèbres

De la mer vers la mer et des voiles toujours

Vers les voiles, tandis que d'immenses usines

Indomptables, avec marteaux cassant du fer,

Avec cycles d'acier virant leur gélasines,

Tordent au bord des quais — tels des membres de chair

Écartelés sur des crochets et sur des roues —

Leurs lanières de peine et leurs volants d'ennui,

Au loin, de longs tunnels fumeux, au loin, des boues

Et des gueules d'égout engloutissant la nuit ;

Quand strident tout à coup de cri, stride et s'éraille :

Les trains, voici les trains broyant les ponts,

Les trains qui sont battant le rail et la ferraille,

Qui vont et vont mangés par les sous-sols profonds

Et revomis, là-bas, vers les gares lointaines,

Les trains, là-bas, les trains tumultueux — partis.

 

 

Émile Verhaeren, Poèmes [Les Soirs - les Débâcles, Les Flambeaux noirs], Mercure de France, 1920, p. 171-172.

06/03/2013

Lord Byron, Poèmes

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J'achève ce jour ma trente-sixième année

 

                             I

Il est temps que ce cœur se fige,

Qui cesse d'émouvoir les autres :

Or, lorsqu'on ne peut plus m'aimer,

          Que j'aime encore !

 

                             II

Mes jours sont une feuille jaune :

Fleurs, fruits de l'amour en allés ;

Le ver, le chancre, puis la peine

          Sont seuls miens !

 

                              III

Le feu qui fait mon sein sa proie,

Seul comme une île volcanique,

N'embrasse à sa flamme de torche —

          Un bûcher funèbre !

 

                               IV

L'espoir, la peur, les soins jaloux,

L'ardente souffrance et la force

De l'amour, guère n'en partage

          Plus que la chaîne.

 

                                V

Mais ainsi, ici, ces pensées

Ne doivent m'ébranler : la gloire

Pare la bière du héros

          Ou ceint son front.

 

                                 VI

L'épée, la bannière et le champ,

La gloire et la Grèce m'entourent !

La spartiate mis au pavois

          N'était plus libre.

 

                                  VII

 

Debout ! (Non toi, Grèce, tu l'es)

Debout mon esprit ! Pense d'

Ton sang tire son premier lac,

          Et frappe juste !

 

                Lord Byron, Poèmes, Choix et traduction de Florence Guilhot et                          

 Jean-Louis Pauléditions Allia, 2012, p. 115 et 117.


06/01/2013

James Joyce, Poèmes, traduction Jacques Borel

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Ma colombe, ma belle,

   Lève-toi, lève-toi !

   La rosée d ela nuit

Mouille mes yeux, mes lèvres.

 

Les vents embaumés tissent

   Tout un chant de souirs !

Lève-toi, lève-toi

Ma colombe, ma belle !

 

Je t'attends près du cèdre,

   Ma sœur et mon amour.

   Sein pur de la colombe

Mon sein sera ta couche.

 

La pâle rosée couvre

   Ma tête comme un voile.

   Ma blonde, ma colombe,

Lève-toi, lève-toi !

 

 

My dove, my beautiful one,

   Arise, arise !

   The night-dew lies

Upon my lips and eyes.

 

The odorous winds are weaving

   A music of sight :

   Arise, arise,

My dove, ma beautiful dove !

 

I wait by the cedar tree,

   My sister, my love.

   White breast of the dove,

My breast shall be your bed.

 

The pale dew lies

   Like a veil on my head.

   My fair one, my fair dove,

Arise, arise !

 

 

James Joyce, Poèmes, édition bilingue,

poèmes traduits de l'anglais et préfacés

par Jacques Borel, Gallimard, 1967,

p. 43 et 42.

01/11/2012

Gottfried Benn, Poèmes, traduction Pierre Garnier

 

                 

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       Brume

 

Toi, son qui s'évanouit

et déjà passe,

plaisir à peine né

et déjà fondu dans la bouche,

c'est ainsi qu'heure tu t'écoules,

tu n'as pas d'être

depuis toujours déjà tu t'enveloppes

dans les brumes

 

Et nous répétons toujours

que cela ne peut finir

et nous oublions que l'éclat de la neige

est toujours neige d'antan

dans le constellé de baisers de larmes

de nuits et de sanglots

coule ce qui s'emprunte aux flots

les brumes tissent leur voile.

 

Ah, nous appelons et souffrons

les dieux les plus anciens :

toujours au-dessus de nous

« toi : tout et toujours »

mais aux béliers et aux branches

aux autels et aux pierres

où le sacrifice se consume

haut vers les dieux qui se taisent

les brumes tissent leur voile.

 

Gottfried Benn, Poèmes, traduit de l'allemand

et préfacé par Pierre Garnier, Gallimard, 1972,

p. 147.

30/09/2012

Emily Dickinson, Poèmes, traduits par Claire Malroux

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La « Nature » est ce que nous voyons —

La Colline — l'Après-Midi —

L'Écureuil — l'Éclipse — Un beau Bourdon —

Mieux — la Nature est Paradis —

La Nature est ce que nous entendons —

Le Loriot — la Mer —

Le Tonnerre — un Grillon —

Mieux — la Nature est Harmonie —

La Nature est ce que nous connaissons —

Mais sans avoir l'air de le dire —

Si débile est notre Sagesse

Face à sa Simplicité

 

"Nature" is what we see —

The Hill — the Afternoon —

Squirrel — Eclipse — the Bumble bee —

Nay — Nature is Heaven —

Nature is what we hear ­

The Bobolink ­ the Sea —

Thunder — the Cricket —

Nay — Nature is Harmony —

Nature is what we know —

Yet have no art to say —

So impotent Our Wisdom is

To her Simplicity

 

Emily Dickinson, Poèmes, traduit et préfacé par

Claire Malroux, Belin, 1989, p. 193 et 192.

19/09/2012

Emily Jane Brontë, Poèmes, "L'amour et l'amitié"


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                   L'amour et l'amitié

 

L'amour à la sauvage églantine est pareil

Et l'amitié pareille au houx.

Si le houx reste obscur quand fleurit l'églantine,

Lequel fleurit plus constamment ?

 

La sauvage églantine est suave au printemps ;

L'été, ses fleurs embaument l'air.

Attendez toutefois que revienne l'hiver,

Qui dira l'églantine belle ?

 

Dédaigne l'églantine et sa vaine couronne,

Fais du houx luisant ta parure

Afin, lorsque décembre aura flétri ton front

Qu'il y respecte sa verdure.

                                                                              [automne 1839]

 

                       Love and friendship

 

Love is like the wild rose-briar,

Friendship like the holy-tree —

The holy is dark when the rose-briar blooms

But which bloom most constantly ?

 

The wild rose-briar is sweet in spring,

Its summer blossoms scents the air ;

Yet wait till winter comes again

And who will call the briar fair ?

 

Then scorn the silly rose-briar now

And deck thee with the holly's sheen,

That when December blights thy brow

He will may leave thy garland green. 

                                                               [Autumn, 1839]

 

Emily Jane Brontë, Poèmes, traduction de Pierre Leyris, édition

bilingue, Poésie / Gallimard, 1983 [1963], p. 89 et 88.

 

09/05/2012

James Sacré, Si les felos traversent par nos poèmes ?

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                                 I

 

Il y a des noms de villages. De l'ordre dans les champs.

Paysans-masques pour tout chambouler, les voilà

Puis les voilà partis :

Ça se défait d'un coup le carnaval, et comment

C'est là tous les ans, pourquoi ?

Si c'est juste pour que

Tout l'monde un peu rigole ou si

De la vérité soudain te bouscule ?

Pour aussitôt

T'abandonner, silence : le fond d'un pré continue

Ou tel coin de grenier que personne y va plus.

 

Même à l'occasion des grands défilés fêtards

Organisés tenus selon que c'est prévu,

Bâle ou Rio, Nice et partout, ça s'en va comme à côté :

Un fifre et deux tambours tournent

Le coin de la rue

(Tant pis, t'auras pas ta photo !) ou fifre tout seul

Avec son costume et sa façon têtue

D'avancer dans la ville jusqu'à on se demande, et ça sera

Qu'un retour à la maison, le masque ôté, plus rien.

Si la fête au loin continue ?

 

Par les chemins de Galice on voit

Les paysans felos

S'en retourner dans les champs

Après qu'il est passé le carnaval,

Passé selon les règles et pas de règles et pas sûr que c'était

Si grande fête au village : façon plutôt de penser

À ça qu'on a perdu, et savoir

Si personne l'a jamais vécu ?

 

Je pense à des carnavals qui m'emportent

Et qui n'existent plus

Où moi j'ai vécu. Je voudrais venir

Dans un costume de mots

Pour dire à mon village

Qu'on se demande encore, à des endroits qui lui ressemblent

(Châtaigniers, la pluie, quelques paysans),

D'où on vient, qui on est ? Personne a jamais trop su,

Quel sens et pas de sens

En de vieux gestes continués

Parmi ceux de la modernité ?

 

[...]

 

James Sacré, Si les felos traversent par nos poèmes ?, photographies d'Emilio Arauxo et James Sacré, éditions Jacques Brémond, 2012, p. 8-15.

© Photo Tristan Hordé

10/04/2012

Gaspara Stampa (1523-1554), Poèmes

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Quand ma brûlure est trop intense, et inhumaine

cette violence qui m'étreint, je suis tentée

de tourner contre moi-même ma propre main

parce que dans un seul mal finissent tant de maux.

 

Mais alors c'est Amour qui me parle en secret,

Amour, lui qui jamais ne s'éloigne de moi :

« Ne porte pas la faux dans la moisson d'autrui ;

tu ne t'appartiens pas, tu es à ton seigneur ;

 

depuis le jour où tu t'es mise en son pouvoir,

ton âme et ton corps, ta vie et ta mort, c'est lui

qui en est maître, à lui ils doivent se soumettre.

 

Oui, prendre congé de toi-même sans que lui

ne le signifie ou te l'accorde, est un acte

plein de témérité où tu n'as aucun droit ! »

 

                                *

 

Quando tavolta il mio soverchio ardore

m'assale e stringe oltra ogni stil umano,

userei contra me la propria mano,

per finir tanti omai con un dolore.

 

Se non che dentro mi ragiona Amore,

il qual giamai da me non è lontano :

— Non por la falce tua ne l'altrui grano :

tu non sei tua, tu sei del tuo signore,

 

perché dal dì, ch'a lui ti diedi in preda,

l'anima e 'l corpo, e la morte e la vita

divenne sua, e a lui conven che ceda.

 

Si ch'a far da te stessa dipartita,

senza ch'egli tel dica o tel conceda,

è troppo ingiusta cosa e troppo ardita.

 

Gaspara Stampa[1523-1554], Poèmes, traduction et

présentation de Paul Bachmann, édition bilingue,

Poésie / Gallimard, 1991, p. 160-161.