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17/01/2016

Gaspara Stampa (1523-1554), Poèmes

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   Pleurez, dames, et toi amour, pleurez ensemble,

car il ne pleure pas celui qui tellement

me blessa, que bientôt mon âme va quitter

     ce corps supplicié !

 

   Et si jamais cœur noble et sensible exauça

les ultimes soupirs d’une voix qui s’éteint,

lors, par vos soins, ma sépulture portera

     la cause de mes peines.

 

   « Un grand amour trop mal aimé fut le malheur

de ma vie, et j’en suis morte. Ici repose

     l’amoureuse la plus fidèle du monde.

 

   Tes prières, passant, pour qu’elle dorme en paix,

victime qui t’enseigne à ne point t’attacher  

     à cœur cruel toujours insaisissable. »

 

   Piangete, donne, e con voi pianga, Amore,

poi che non piange lui, che m’ha ferita

si, che l’alma farà tosto partita

da questo corpo tormentato fuore.

 

   E, s emai da pictoso e gentil core

l’estrema voce altrui fu essaudita,

dapoi ch’io sarò lorta e sepelita,

scrivete la cagion del mio dolore :

 

   « Per amar molto ed esser poco amata

visse e morì infelice, ed or qui giace

la più fidel amante che sia stata.

 

   Pregale, viator, riposo e pace,

od impara da lei, si mal trattata,

a non seguir un cor ceudo e fugace. »

 

Gaspara Stampa, Poèmes, traduction Paul Bachmann,

Poésie / Gallimard, 1991, p. 105 et 104.

21/08/2014

Édith Azam, Jean-Christophe Bellevaux, Bel échec

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les mains se referment

étreignent le vide

voudraient le saisir

l'empoigner pour de bon

en briser la frontière mais...

on ne le sait que trop :

le vide

n'épargne personne

c'est à peine c'est-à-dire

si la peine si le dire

si les roses et les choses

tout s'emmêle et se noue :

les battements du cœur et les mots indigents,

tout va, la pluie, l'absence, tout va bien

tout va bien

tout s'en va

tout est perdu :

très bien...

mais que l'échec au moins

on le tente au plus juste

oui

que l'échec humain soit :

notre plus bel échec.

 

Édith Azam, Jean-Christophe Bellevaux, Bel échec, images d'Élice Meng, Dernier Télégramme, 2014, p. 25.

29/07/2014

Étienne de la Boétie, Sonnet XXII, dans Œuvres complètes

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Quand tes yeux conquerans estonné je regarde,

J’y veois dedans à clair tout mon espoir escript ;

J’y veois dedans Amour luy mesme qui me rit,

Et m’y mostre, mignard, le bon heur qu’il me garde.

 

Mais, quand de te parler par fois je me hazarde,

C’ets lors que mon espoir desseiché se tarit ;

Et d’avouer jamais ton œil, qui me nourrit,

D’un seul mot de faveur, cruelle, tu n’as garde.

 

Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que je dis :

Ce sont ceux là, sans plus, à qui je me rendis.

Mon Dieu, quelle querelle en toi mesme se dresse,

 

Si ta bouche & tes yeux se veulent desmentir ?

Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les despartir,

Et que je prenne au mot de tes yeux la promesse.

 

Étienne de la Boétie, Sonnet XXII, dans Œuvres complètes,

 Introduction, bibliographie et notes par Louis Desgraves,

William Blake and C°, 1991, II, p. 154.

 

27/06/2014

Paul-Jean Toulet, Les contrerimes

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            Contrerimes

 

LXX

 

La vie est plus vaine une image

     Que l'ombre sur le mur

Pourtant l'hiéroglyphe obscur

     Qu'y trace ton passage

 

M'enchante, et ton rire pareil

     Au vif éclat des armes ;

Et jusqu'à ces menteuses larmes

     Qui miraient le soleil.

 

Mourir non plus n'est ombre vaine

     La nuit, quand tu as peur,

N'écoute pas battre ton cœur :

     C'est une étrange peine.

 

Paul-Jean Toulet,  Les contrerimes, dans Œuvres

complètes, édition présentée et annotée par

Bernard Delvaille, "Bouquins", Robert Laffont,

1986, p. 27.

 

14/04/2014

Gerard Manley Hopkins, Reliquae

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      Printemps et automne

 

                                  À une jeune enfant

 

Marguerite, mènes-tu deuil

Sur le Bois-Doré qui s'effeuille ?

Ainsi, de feuilles, comme humaines,

Voici tes frais pensers en peine ?

Ah ! quand le cœur vient à vieillir

C'est, peu à peu, pour s'endurcir

Sans plus gratifier d'un soupir

Un monde effeuillé de bois mort ;

Alors pourtant tu pleureras

Sans laisser de savoir pourquoi.

Mais quelque nom qu'on donne aux peines,

Enfant leurs sources sont les mêmes.

L'âme a deviné, le cœur ouï

Ce qu'esprit ni lèvres n'ont dit :

Si l'homme naît, c'est pour qu'il meure,

C'est Marguerite que tu pleures.

 

            Spring and Fall

 

                                    To a young child

 

Margaret, are you grieving

Over Goldengrove unleaving ?

Leaves, like the things of man, you

With your fresh thoughts care for, can you ?

Ah! as the heart grows older

It will come to such sights colder

By and by, not spare a sigh

Though worlds of wanwood leafmeal lie ;

And yet you will weep and know why.

Now, no matter, child, the name :

Sorrow's springs are the same.

Nor mouth had, no nor mind, expressed

What heard heart of, ghost guessed :

It is the blight man was born for,

It is Margaret you mourn for.

 

Gerard Manley Hopkins, Reliquae, vers proses dessins

réunis et traduits par Pierre Leyris,  Seuil, 1957, p. 79 et 78.