Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29/10/2017

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance 1960-1977

                                              Perros.jpg

11 août 1975, Georges Perros à Henri Thomas

 

Dans le fond — de quoi ? ce qu’on appelle notre destin c’est peut-être tout ce qu’on a aimé à moitié sans le savoir, tout aussi, ce qui nous a échappé, parce qu’on n’y tenait pas tellement. Trop mortel. D’où ce fumier infranchissable dont tu parles ? On sait peut-être l’essentiel trop vite. L’inacceptable si l’on tient à vivre un peu. La vie ça tient dans un dé à coudre. Mais, faut se taper tout le reste.

 

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance, 1960-1977, collection Théorodre Balmoral, Fario, 2017, p. 55.

13/09/2017

Borges, Éloge de l'ombre

                                          Borges.jpg

               Labyrinthe

 

De porte, nulle part, jamais. Tu es dedans

Et l’alcazar embrasse l’univers

Et il n’a point d’avers et de revers,

Point de mur extérieur ni de centre secret.

N’espère pas que la rigueur de ton chemin

Qui obstinément bifurque sur un autre

Qui obstinément bifurque sur un autre

Puisse jamais finir. De fer est ton destin

Comme ton juge. N’attends point la charge

De cet homme-taureau dont l’étrange

Forme plurielle épouvante ces rêts

Tissés d’interminable pierre.

Il n’existe pas. N’attends rien. Pas même

Au cœur du crépuscule noir, la bête.

 

Borges, Éloge de l’ombre, traduction J.-P. Bernès

et N. Ibarra, dans Œuvres complètes, II, Pléiade /

Gallimard, 1999, p. 161.

21/06/2017

Christophe Manon, Au nord du futur

                              Manonjpg.jpg

Nous n’étions rien il y avait

du silence en nous et nous

dansions dansions dressant nos désirs comme à l’assaut

de quelle falaise quelle enceinte quelle cime au

hasard n’obéissant à aucune loi aucun ordre nous enfantions

des bombes franchissions des portes allant de deuil en deuil au travers de la poussée du temps qui nous porte infailliblement

à l’échéance n’étant

que des hommes dépouillés

de ce que nous possédions encore de destin nous arpentions

les terres étrangères couverts

de nuit où étions-

nous nul ne le sait mais

comme il faisait sombre et comme

cependant nous vivions.

 

Christophe Manon, Au nord du futur, NOUS, 2016, p. 31.

 

 

 

04/11/2016

Erich Fried, Les Enfants et les fous

                                      erich-fried.jpg

Les puissances du destin

 

   Quand les Puissances du destin décidèrent de l’amputer d’un membre, elles estimèrent qu’on ne pouvait pas tout bonnement lui couper une jambe, c’eût été par trop cruel. Elles tinrent conseil, et ce si secrètement qu’on connut alors cette accalmie du destin qui s’installe généralement avant qu'interviennent les décisions importantes. Puis elles lui firent d’abord pousser une troisième jambe.

   Il n’était pas peu fier de son nouveau membre, mais bien qu’il tînt à présent plus solidement sur ses pieds qu’autrefois, il éprouvait une sensation inhabituelle, voire presque pénible parfois. Alors elles lui firent pousser un millier d’autres jambes.

   Peu de temps après, lorsque les Puissances du destin lui rendirent visite et lui annoncèrent : « Tu as plus de mille jambes de trop, il va nous falloir te les supprimer », il approuva avec enthousiasme, « Oui, je vous en supplie ! » l’entendit-on gémir au milieu du grouillement de ses innombrables jambes. « Reprenez-les moi donc ! Et plus vous en retirerez, mieux ça vaudra ! »

   Elles lui enlevèrent donc mille deux jambes. Elles n’avaient fait ainsi qu’obéir à sa volonté. Et c’était un point auquel elles tenaient beaucoup ; il aurait été contraire à leur dignité de ne pas lui accorder le moindre libre arbitre et de le mutiler tout simplement, en usant de la force et de la brutalité.

   Quelque temps après, les Forces du destin revinrent le trouver, se réjouirent en voyant sa nouvelle jambe artificielle, pour laquelle elles lui adressèrent leurs félicitations, et lui demandèrent à l’occasion combien de mains il avait environ. Il tenait ses deux mains sous une grande machine. « Aucune », répondit-il en toute sincérité.

 

Erich Fried, Les Enfants et les fous, traduction Jean-Claude Schneider, Gallimard, 1968, p. 51-52.

  

01/08/2016

Guillaume Apollinaire, La tzigane

 

apollinaire,la tzigane,prédiction,destin,espérance

La tzigane

 

La tzigane savait d’avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieu et puis

De ce puits sortit l’Espérance

 

L’amour lourd comme un ours privé

Danse debout quand nous voulûmes

Et l’oiseau bleu perdit ses plumes

Et les mendiants leurs Ave

 

On sait très bien que l’on se damne

Mais l’espoir d’aimer en chemin

Nous fait penser main dans la main

À ce qu’a prédit la tzigane

 

Guillaume Apollinaire, Alcools, dans

Œuvres poétiques, édition M. Adéma et

M. Décaudin, Pléiade / Gallimard,

1967, p. 99.

 

 

 

 

 

12/04/2016

Peter Altenberg (1859-1919), Esquisses viennoises

                                3d5c9b0a607f71e355f7d1a4de02c750.jpg

                              Comme vont les choses

   Elle était une toute petite comédienne du théâtre d’été, elle avait des yeux célestes, elle avait faim.

   « J’aimerais vous jouer une fois Jane Eyre », dit-elle à un jeune écrivain.

   « Venez me voir ! », dit-il.

   « Oh ! vous me le permettez ? ! »

   Elle joua devant lui.

   Il la félicita, fit en sorte qu’elle se sentit heureuse.

   Puis il l’embrassa, la serra contre lui — — —.

   « Dieu me garde ! », dit-elle, s’abandonnant au destin.

   Elle garda ses yeux célestes, sa faim, et déclamait Jane Eyre, son grand rôle —    — —.

 

Peter Altenberg, Esquisses viennoises, traduction de l’allemand de Miguel Couffon, Pandora / Textes, 1982, p. 58.

 

19/08/2015

Cummings, font 5

AVT_Edward-Estlin-Cummings_2693.jpg

 

en  dépit de tout

ce qui respire et bouge, puisque le Destin

(de ses très longues mains blanches

arrangeant chaque pli)

lissera entièrement nos esprits

 

— quand de quitter ma chambre

je me retourne, et (me penchant

dans le matin) j’embrasse

cet oreiller, chérie

où nos têtes ont vécu, ont été

 

Cummings, font 5, traduction et postface

de Jacques Demarcq, 2011, p. 81.

12/08/2015

Catherine Pozzi, Poèmes

arton1162.jpg

                                                       

     Infusoire, infusoire,

Viens te poser sur ma main.

     Tu me diras le chemin

           De la gloire.

     Sous le soleil illusoire

     Du havre laboratoire,

     Ha, dirige ta nageoire

Vers mon transparent destin.

Sois mon serin, mon carlin,

     Mon béguin enfin bénin

     Sois ma dernière victoire

           Infusoire !

 

Catherine Pozzi, Poèmes, édition

Claire Paulhan et Lawrence Joseph,

Poésie/Gallimard, 2002, p. 78.

                                                      

            

 

13/12/2014

Jorge Luis Borges, Éloge de l'ombre

imgres.jpg

                         Labyrinthe

 

De porte, nulle part, jamais. Tu es dedans

Et l'alcazar embrasse l'univers

Et il n'a point d'avers ni de revers.

Point de mur extérieur ni de centre secret.

N'espère pas que la rigueur de ton chemin

Qui obstinément bifurque sur un autre

Qui obstinément bifurque sur un autre

Puisse jamais finir. De fer est ton destin

Comme ton juge. N'attends point la charge

De cet homme taureau dont l'étrange

forme plurielle épouvante ces rêts

Tissés d'interminable pierre.

Il n'existe pas. N'attends rien. Pas même

Au cœur du crépuscule noir, la bête.

 

Jorge Luis Borges, Éloge de l'ombre, dans Œuvres complètes II,

traduction Jean Pierre Bernès et Nestor Ibarra,

Pléiade, Gallimard, 1999, p. 161.

 

23/05/2014

Antonio Gamoneda, extraits de Chansons de l'erreur

imgres.jpg

 

I

 

Tu as écouté la plainte de la mer. Elle annonce

une imminence.

                         Libère-toi

de la pensée : cette

imminence te dépasse.

                              Libère-toi

                                           Ne réponds pas

à la plainte de la mer.

 

II

 

        Le destin n'existe pas mais il est traversé de racines rouges. Ainsi

est, fut, ma pensée traversée

par l'étincelle de la négation.

                                             Ainsi

les heures crient, prononcent

leur inutile prophétie :

                                    la pourpre

et l'extinction

du lever du jour.

 

III

 

Oui, la négation avance

dans mes veines.

                          Elle loge

dans la sentine creuse

de la pensée.

                   À proprement parler

pas de pensée en moi. La fausseté

me possède, l'unique fruit

permis dans cette

épaisseur vivante.

 

IV

 

Il y a de la colère dans la grisaille. La lumière gagne les      [cours

et les cordes divisent ombres et minéraux.

 

La lumière soutient doucement la majesté des oiseaux, réunit

en un même instant quiétude et vertige.

 

As-tu pensé la lumière hors de tes yeux ?

                                             Pense la lumière.

                                                                       Non ;

tu ne peux la penser : elle

te pense, toi.

 

                    Ferme les yeux.

 

Antonio Gamoneda, extraits de Chansons de l'erreur,

traduit de l'espagnol par Jean-Pierre Bériou et Martine Joulia,

dans Europe, avril 2014, n° 1020, p. 284-285.

 

 

 

 

 

26/04/2014

Anise Koltz, Galaxies intérieures

imgres.jpg

 

Quel destin se cache

sous mes paupières closes ?

 

Invente-t-il

une autre réalité du monde ?

 

 

Les séquences se suivent

d'après un ordre nouveau

 

Alertant le sans

orchestrant des apparences trompeuses

 

Des constellations défilent

devant mon écran intérieur

 

Des personnages apparaissent

formés de la matière de l'ombre

 

Jusqu'à ce que la nuit émigre

devant l'apparition du jour

 

                   *

 

Les chemins parcourus

étant sans mémoire

mes pas

ne se sont pas fixés

 

Je pars

je reviens

 

Je quitte la terre

pour me blottir sous elle

 

Je réapparais

éclairée

par quelques moments

de lumière

entre le néant et le néant

 

Anise Koltz, Galaxies intérieures, Arfuyen,

2013, p. 54, 56.

09/03/2012

Claude Dourguin, Laponia

Grand Nord.jpg

[...] Un vieil instinct à foulées lentes fait se remettre en route, étranger à toute intimité — ailleurs la courbe d'une prairie, un boqueteau de peupliers au creux d'un vallon —, le paysage boréal est inhabitable. Il ne permet, évidence familière chérie, jamais redoutée, que la traversée ; le parcours est la seule approche, cette sympathie dynamique, aérienne qui lie au paysage, fait éprouver sa vérité, livre son être même. Certaines hautes terres, roches, landes et pelouses livrées au seul vent accordent cette ivresse. Mais la variété des formes rencontrées, les toits humains en une ou deux journées de marche vite rejoints, provoquent l'attention, sollicitent les rêveries et atténuent l'intensité de la perception de l'étendue, lui donnent les limites des moments. Ici à traverser les centaines de kilomètres sans âme qui vive que le blanc unifie j'éprouve l'espace nu, bien des fois il ma semblé le pousser devant moi, à l'infini toujours reconstitué, inépuisable, et peut-être est-ce folie dont me tient l'exaltation, avancer projetée vers là-bas, allégée, délivrée des attaches et du regard par-dessus l'épaule, toute entière dessein, tendue vers l'avenir inconnu, illusoire peut-être, qui se confond avec le franchissement des distances. Alors cet élan sans rupture que rien n'arrête — un jour, la mer, seule — tient lieu de destin.

 

Claude Dourguin, Laponia, éditons Isolato, 2008, p. 41-42.

© Photo Claude Dourguin.