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30/04/2014

Pierre-Alain Tâche, Retour de l'océan

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                               Le troisième âge

 

   Dès les premiers jours de printemps, l'île est au fait que l'invasion ne va désormais plus tarder.

   Mais pour l'heure, et malgré la verdure, une vague tristesse étouffe un front de mer entier. Et, sur la promenade, où pavoise, en plein jour, l'éclairage public, on croise la voirie et des rentiers bien mis que tenaille en secret la peur de voir monter sur l'horizon la voile noire ou la barque à fond plat du passeur.

   Parfois, la plage abrite un sphinx auquel il serait fou de donner la réponse. Il faut garder silence, éviter de mourir, attendre patiemment la migration de Pâques et ses volées d'enfants — hirondelles de mer, dont le troisième âge aime tant les rires et les cris perçants.

 

Pierre-Alain Tâche, Retour de l'océan, dans Conférence, printemps 2013, n° 36, p. 257.

20/04/2014

James Sacré, Ne sont-elles qu'images muettes et regards qu'on ne comprend pas ?

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     Mais parfois le sourire le pus vivant

 

Les deux jeunes mères navajos

Qui déjeunaient ce midi à la même table que nous

Sorte de hangar ouvert aux deux extrémités

Pour un peu de fraîcheur

Après la poussière et 38 degrés de chaleur...

Aux puces de Gallup, c'est tous les samedis

Les toujours mêmes stands je suppose, pacotille

Et choses plus ou moins utiles, chargements de bottes de foin

L'endroit pour des pneus neufs ou d'occasion,

Petites pierres de prières, peignes à tisser

Ou crottins de dinosaure pétrifiés...

Là avec chacune leur enfant, avec des rires

Façon d'être et d'éduquer les bambins

Une simplicité et franchise amicale

Le taco bientôt mangé, tout à l'heure

Elles finiront comme nous

De parcourir les deux longues allées du marché

Un pickup truck peut-être les ramènera

En quelque ferme isolée

Dans la campagne environnante ; dans l'au revoir

(Et demande aux enfants d'en dire un)

C'est l'aimable simplicité du monde

De tout le monde (la voilà qui se perd)

Qui nous est servie  

[...]

 

James Sacré, Ne sont-elles qu'images muettes et regards qu'on ne comprend pas ?, lavis de Colette Deblé, Æncrages & Co, 2014, np.

©Photo Tristan Hordé

 

13/04/2014

Malcolm Lowry, Pour l'amour de mourir

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                 Poème bizarre

 

J'ai connu un homme sans cœur :

Il dit que des enfants le lui ont arraché

Et l'ont donné à un loup affamé

Qui s'est enfui l'emportant dans sa gueule.

Et les enfants ont fui avec l'instituteur ;

L'animal aussi s'est enfui bien vite,

Et derrière lui, bizarre poursuite,

Titubait encore cet homme sans cœur.

J'ai vu cet homme l'autre jour,

Gonflé d'un orgueil ridicule,

Le cœur remis en place et la mine égayée ;

À son côté, tout radouci, trottait le loup.

 

Malcolm Lowry, Pour l'amour de mourir, traduction de l'anglais de J.-M. Lucchioni, préface de Bernard Noël, éditions de la Différence, 1976, p. 83.

22/03/2014

Yves di Manno, Champs (2)

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                              L'été, I

 

Qu'une fenêtre s'ouvre, que le vent

S'y engouffre et déjà, immobile

La main s'élance, voudrait suspendre

Tel mouvement de branche. Une plume

Tombe du corps d'un oiseau. Un enfant

La ramasse. Les paniers sont emplis

De fruits. Le long des routes, des

Noyers inclinés par des siècles de

Bourrasque désignant un Sud hypothétique

Hors d'atteinte. Le temps n'y est pour

Rien.

 

         Un fauteuil immuable tend ses bras

Dans le vide. La soucoupe est pleine

De mégots où les lèvres de femme ont

Laissé une empreinte étonnée. Près

d'elle un journal aux pages effeuillées

Par le vent : une main posée sur l'angle

D'un buffet : une clef que l'on hésite à

Tourner.

 

Yves di Manno, Champs, Poésie / Flammarion,

2014, p. 101.

16/02/2014

Guy Goffette, Un Manteau de fortune

           Guy Goffette, Un Manteau de fortune, Verlaine, enfant, poésie, vin

                      Défense de Verlaine

 

Pauvre Lélian, mon vieux Verlaine, vil défroqué,

qu'ils disent, toute débauche et sale et laid comme

un cochon de Chine, et poivrot par-dessus et,

par-dessous la vase verte quoi ? quoi qui sonne

 

et qui reste à ton crédit ? une âme qui file

doux sous la laine et vague un peu dans les brouillards ?

mais cette âme-là, cachée sous le noir sourcil,

est d'un ange, ô fruste certes, louche et braillard

 

comme un arbre peint par la tempête d'un ange,

vous dis-je, qui se fiche bien du tiers et du

quart, pourvu que l'eau des yeux dans son vers se change

en un vin léger qui tremble quand on l'a bu,

 

tremble encre, tremble longuement, tremble et trouble

jusqu'au lit où, rivières, nous couchons nos vies

petites, blêmes, racornies et parfois doubles

aussi, moins exposées aux vents de toute envie

 

que toi, Verlaine, parmi les plumitifs et les

rassis, toi, vieil enfant rebelle à tout ce qui

pèse ou qui pose, boiteux à la route ailée

avec l'âme tendre à jamais dans son maquis.

         

       I. Travaux d'aveugle

 

 

Ô bucheron assis dans l'ombre

que réveillait l'enfant des bois

près de Rambervilliers, tais-toi,

laisse chanter la voix sans nombre

 

de l'arbre couché dans ses feuilles.

 

Elle a comme une femme blonde

dans le sillage de ses pas

jeté le sel du rêve, elle a

cousu nos âmes vagabondes

 

à la voile bleu de son œil.

 

Et nous voici, tâchant dans l'ombre

avec des mots de rien des voix

perdues, et des touchers de soie

comme un marieur de décombres

 

dans tes dentelles, ô poésie.

 

Guy Goffette, Un Manteau de fortune, suivi de

L'adieu aux lisières et de Tombeau du Capricorne,

Préface de Jacques Réda, Poésie/Gallimard, 2014,

p. 71-72, 83.

15/02/2014

Malcom Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain

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                     Dans la prison d'Oaxaca

 

J'ai connu la cité d'atroce nuit

bien plus atroce que celle que connurent

Kipling ou Thomson...

une nuit où la dernière graine d'espérance s'est envolée

de l'esprit évanescent d'un petit-fils de l'hiver.

 

Dans le cachot cet enfant alcoolique frissonne

réconforté par l'assassin car la compassion ici aussi se montre ;

les bruits nocturnes y sont appels au secours

provenant de la ville, du jardin d'où l'on expulse les destructeurs ?

 

L'ombre du policier se balance sur le mur

l'ombre de la lanterne forme tache noire sur le mur

et sur un pan de la cathédrale oscille lentement ma croix

— les fils et le grand poteau télégraphique remuant au vent —

 

Et  moi je suis crucifié entre deux continents.

 

Aucun message n'arrive du dehors en pleurnichant

pour moi qui demeure ici

mais que de messages pour moi venant d'ici

où l'on signe syphilis et chaude pisse avec du Sloane liniment

mais selon l'un ou l'autre on varie la dose

 

Malcom Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain, dans Les Lettres Nouvelles, "Malcom Lowry", mai-juin 1974, p. 225.

12/02/2014

Joseph Joubert, Carnets, I

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   Le seul moyen d'avoir des amis, c'est de tout jeter par les fenêtres, de n'enfermer rien et de ne jamais savoir où l'on couchera le soir.

 

   On ne devrait écrire ce qu'on sent qu'après un long repos de l'âme. Il ne faut pas s'exprimer comme on sent, mais comme on se souvient.

 

   Enseigner, c'est apprendre deux fois.

 

   Ceux qui n'ont à s'occuper ni de leurs plaisirs ni de leurs besoins sont à plaindre.

 

   Les enfants veulent toujours regarder derrière les miroirs.

 

   Aux médiocres il faut des livres médiocres.

 

   Les uns disent bâton merdeux, les autres fagot d'épines.

 

   L'un aime à dire ce qu'il sait, l'autre à dire ce qu'il pense.

 

   Évitez d'acheter un livre fermé.

 

   Ce monde me paraît un tourbillon habité par un peuple à qui la tête tourne.

 

Joseph Joubert, Carnets, I, textes recueillis par André Beaunier, avant-propos de J.P. Corsetti, préface de Mme A. Beaunier et A. Bellesort, Gallimard, 1994 [1938], p. 73, 79, 143, 143, 161, 165, 172, 176, 183, 183, 211.

24/12/2013

Jacques Prévert, Histoires — Soleil de nuit

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Chanson pour les enfants l'hiver

 

          Dans la nuit de l'hiver

galope un grand homme blanc

galope un grand homme blanc

 

C'est un bonhomme de neige

          avec une pipe en bois

un grand bonhomme de neige

           poursuivi par le froid

 

          Il arrive au village

          il arrive au village

     voyant  de la lumière

          le voilà rassuré

 

Dans une petite maison

          il entre sans frapper

Dans une petite maison

          il entre sans frapper

          et pour se réchauffer

          et pour se réchauffer

s'asseoit sur le poêle rouge

   et d'un coup disparaît

   ne laissant que sa pipe

au milieu d'une flaque d'eau

   ne laissant que sa pipe

et puis son vieux chapeau...

 

Jacques Prévert, Histoires, Gallimard, 1963,

p. 139-140.

 

                      *

 

          Cantiques

 

Le voici l'agneau si doux

Le vrai pain des anges

Du ciel il descend sur nous

Dévorons-le tous !

 

Dieu de clémence

odieux vainqueur

sauvez Rome et la France

au nom du Sacré-Cœur !

 

Quel beau jour, quel touchant spectacle

Jésus sort de son tabernacle

et s'avance en triomphe-à-tort.

 

Jacques Prévert, Soleil de nuit, Gallimard, 1980,

 

p. 250.

22/10/2013

Guennadi Aïgui (1934-2006), Maison — dans la forêt du monde

Guehhadi Aïgui,  Maison — dans la forêt du monde, enfant, femme, lumière

         Maison — dans la forêt du monde

 

 

la maison — ou le monde

où je descendais à la cave

quand le jour était blanc — et moi

cherchant le lait — cela se maintenait longtemps

descendant avec moi : c'était

un fleuve-jour : dès lors qu'afflue

une lumière de plus en plus vaste

transvasée dans le monde :

j'étais d'un événement créateur

à l'âge

des créations premières —

 

la cave — il y a longtemps — c'était simple et durable

 

la forêt blanche dans la brume

et cette

enfant portant la cruche — ces yeux étaient un univers — le ciel alors chantait de toute vastitude — comme un chant bien à elles

répandent sur le monde

les femmes — par la simple irradiance du passage

de leur blancheur — dans l'élargissement

du champ où je commençais voix —

être — univers-enfant :

— je fus — cela chanta et fut

 

                                                                                    1987

 

 

Guennadi Aïgui, Hors commerce Aïgui, textes réunis et traduits par André Markowicz, Le Nouveau Commerce, 1993, p. 120-121.

28/08/2013

Samuel Beckett, L'innommable

Samuel Beckett, L'innommable, bébé, enfant

     Les vieux n'étaient pas tous d'accord à mon sujet, mais ils étaient d'accord que j'avais été un beau bébé, tout à fait au début, pendant quinze jours trois semaines. Pourtant ç'avait été un beau bébé, ainsi invariablement se terminaient leurs relations. Souvent c'était l'un des enfants qui, profitant d'une pause dans le récit pendant laquelle mes parents s'abîmaient dans leurs souvenirs, lançait en guise de clôture la phrase consacrée, Pourtant ç'avait été un beau bébé. Des rires clairs et innocents, jetés par ceux que le sommeil n'avait pas encore terrassés, saluaient la mise en place prématurée de cet envoi. Et les narrateurs eux-mêmes, arrachés brusquement à leurs tristes pensées, ne pouvaient s'empêcher de sourire. Puis tous, à l'exception de ma mère que la station debout fatiguait, de se lever en entonnant, Doux Jésus, paisible et suave, par exemple, ou bien, Jésus, mon seul, mon tout, entends-moi quand j't'appelle, par exemple. Lui aussi avait dû être un beau bébé. Alors ma femme communiquait les dernières nouvelles, pour qu'on les emportât au lit. Le voilà à nouveau à reculons, ou, Il s'est mis à se gratter, ou, Il a fait le crabe pendant dix bonnes minutes, ou, Venez vite, il est à genoux, ça valait le coup d'œil évidemment.

 

 

Samuel Beckett, L'innommable, éditons de Minuit, 1953, p. 64-65.

06/06/2013

André Suarès, Cité, Nef de Paris

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                    Du Petit Pont au Pont Saint-Louis

 

 

   Quand vient le soir autour de Notre-Dame, la Cité se vide. La vie humaine se retire, toute la folle vie qui porte le masque de la durée et qui mime l'illusion du bonheur. Au jardin de l'archevêque, les nourrices bouclent les poupons dans le petites voitures, et rentrent sous la couverture le petit bras en aileron qui veut saisir un rayon encore. Les mères rassemblent les jouets ; les balles roulent dans les sacs, à dormir jusqu'à demain ; les petites filles nouent en écheveau les cordes à sauter, et elles sautillent en même temps qu'elles nattent ; on ramasse les pelles et les seaux, les outils des terrassiers puérils ; et les femmes poussent devant elles les enfants toujours en retard, qu'elle ramènent au bercail.

Vers le Pont Saint-Louis et vers le Parvis, deux courants opposés se forment : les familles de la rive droite et celles de la rive gauche. Quelques petits chiens courent en serre-file, çà et là. Quelques vieux secouent une pipe tiède et la logent dans leur poche. De pauvres gueux, têtes basses, cherchent on se sait quoi dans les cailloux et ramassent les journaux qui traînent. On s'appelle, on se presse ; des femmes aux visages las commandent des enfants qui rient. L'heure répand des cendres.

 

 

André Suarès, Cité, Nef de Paris, éditons Bernard Grasset, 1934, p. 137-138.