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04/02/2015

Pierre Alferi, Sentimentale journée

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UN NU

 

                         La chose

                             La toucher

                             Bousculer

                             La forme

 

Pour s'assurer qu'existe

La chose là

Chose — capitale —

Vue tous les jours

Toujours dans un délire

Conscience du temps réduite

À la pointe de flèche

Espace réduit

À l'angle

Cul d'un sac très froncé

La toucher

Prudemment peur

D'aviver sa

Nudité douloureuse de la

Froisser de la

Défroisser mais tellement

Excitable mollusque

Aveugle quand

Se rétracte s'étale

Qu'on veut aussi bousculer

La forme

Extraordinairement profuse

Petite

D'une crête

Qui s'efface passe

Dans une autre et lui passe

L'énergie de pliure

Par ondes

Rouges holà oh

Mon Dieu embrasser

Le visage sans yeux l'œil

Sans visage ?

 

Pierre Alferi, Sentimentale journée, P. O. L.,

1997, p. 45-46.

30/12/2014

François Rannou, Le livre s'est ouvert

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                         À l'insu

 

ne pas s’arrêter. course, traversée, il n’y aura

 

aucune description assise. tableaux impossibles car

 

pour prendre la mesure du flux il n'est pas de mesure

 

et celui qui forme les lettres n'est pas plus grand qu'alors

 

les passants sur les digues. qu'il soit, celui-là,

 

chant aux longs vers rapides, précis, comme si rien ne devait

 

rester en deçà de la parole que sa prose ramène au plus

 

nu. les lignes rythmiques plus réelles que leur obscurité

 

& ses lettres affirment le départ toujours de sa

 

propre vie : le poème refuse l'immobile version du sujet arrêté.

 

 

 

s'inclure alors dans le cours insaisissable vidant de

 

l'intérieur nos mots même nos vies, comme d'un bord

 

à l'autre sans bord, temps traversé de temps. un nageur,

 

tête hors du courant, par ses gestes, brise,

 

restaure la surface, l'air plus loin redéployé. le point d'horizon

 

recule en un point d'orgue qui laisse sans voix.

 

 

François Rannou, Le livre s'est ouvert, La Nerthe / La Termitière, 2014

13/11/2014

Nelly Sachs, Brasier d'énigmes et autres poèmes

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Pourquoi Israël ?

 

À ton existence pourquoi Israël

cette réponse noire de la haine ?

 

Toi l'étranger

astre venant de plus loin que les autres.

Vendu à cette terre

pour que la solitude continue à se transmettre.

 

Ton origine est couverte d'herbes folles

On a fait l'échange de tes étoiles

contre tout ce qui appartient aux mites et aux vers

Elles qui pourtant furent transportées comme l'eau de lune

des rives ensablées et rêveuses du temps jusque dans le lointain.

 

En chœur avec les autres

tu as chanté

Un ton plus haut

ou un ton plus bas

 

Au soleil couchant tu t'es élancé dans le sang

comme une douleur qui en cherche une autre.

Vaste est ton ombre

et pour toi il se fait tard

Israël !

 

Nelly Sachs, Brasier d'énigmes et autres poèmes, traduit de l'allemand par Lionel Richard, Les Lettres Nouvelles/Denoël, 1967, p. 75.

 

03/11/2014

Norma Cole, Avis de faits et de méfaits, traduit par Jean Daive : recension

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   Jean Daive (que Norma Cole a traduit en anglais) a choisi des poèmes dans deux recueils publiés en 2009 aux États-Unis, 38 dans 14000 facts et 23 More facts, auxquels s'ajoute en ouverture un poème en mémoire de Derrida. Dans sa présentation, il définit ces faits comme des « bris et débris, somme implosée d'une existence en son commencement » ; c'est dire le caractère disparate des énoncés : dans ces poèmes courts de trois (parfois quatre) strophes, chacune le plus souvent entre deux et quatre vers, le monde apparaît en effet souvent comme un ensemble d'éléments sans aucun lien les uns avec les autres.

   Le lecteur avance dans le livre en passant d'un contenu à l'autre, du "nous" au "je", avec des changements incessants d'éclairage, et il connaît dans quelques poèmes une difficulté à comprendre comment associer les éléments des vers, ou plutôt il s'aperçoit que plusieurs solutions sont possibles et qu'elles sont à accepter ensemble ; dans « éclats de pensée / alignés // petits navire / ils s'illuminent », "alignés" qualifie aussi bien "éclats" que "navires", et le statut de "ils" est également ambigu, le pronom renvoyant à "navires" ou à "éclats". Ailleurs, il est impossible de lier deux vers successifs qui renvoient à des réalités éloignées, comme dans la suite « ombres gris foncé» / met-il des jambières ». Ici et là, le lien entre deux vers pourrait être fait, mais l'absence de contexte conduit à les délier et à lire des faits isolés : « N'attends pas que je dise autre chose / Terre brûlée ingrate ». À côté de ces passages brutaux, des vers sont inachevés, suspendus, comme si le fait n'avait pu être saisi entièrement ou qu'un autre avait pris plus d'importance et avait supplanté sa perception. Le trouble est entier quand ce qui est dit — ce qui est dit est un fait — n'est pas interprété correctement, que "il" comprend A au lieu de B.

   "Il" ? Quels personnages apparaissent dans l'accumulation des notations ? Dans la plupart des poèmes, les faits sont donnés sans être pris en charge, mais dans une partie d'entre eux un "je" et un ""tu" sont introduits, un "nous" livre une donnée personnelle (« Nous avons / toujours été // un village / baleinier ») : autres faits que ces discours rapportés, bribes arrachées au flot des paroles. La présence d'allusions à des poètes (Éluard, avec « terre bleue ») et à des personnages de la mythologie gréco-latine (Hermès, Vénus) élargit le champ du monde et renvoie aussi au passé — « Vénus, une tranche / de temps / au-delà des mots ».

   Le rassemblement de faits, leur accumulation ne font pas que tenter de restituer quelque chose des cahots de la vie, de donner ainsi un sens à des milliers d'éléments disjoints : ils interrogent la manière de vivre le temps. Après l'observation d'oiseaux qui se déplacent dans un arbre, vient la question « [...] quand / commence / le passé  ? » et un essai de réponse, « quelque chose // en suspens / qui fut / est loin ». Reste une inconnue, comment aller du passé au présent ? pas de continuité, seulement une divagation continue, une absence de narrativité : réunir des faits, quels qu'ils soient, ne pas se soucier de les ordonner, livrer un « récit infini » ; Il y a toujours la possibilité de dire alors même que l'on vit le monde comme défait, « Les limites de la / langue ne sont pas / les limites de ce / monde dévasté ». Et l'écriture impose une unité, toujours fragile sans doute, mais réelle ; à côté de la récurrence du verbe "tuer" et de faits tragiques s'imposent d'autres notations relatives à la musique et à la lumière (« illuminer », « étoiles », « source lumineuse », etc.).

 

Norma Cole, Avis de faits et de méfaits, présenté et traduit par Jean Daive, Corti, 2014, 152 p., 17 €.

Recension publiée sur Sitaudis le 28 octobre 2014.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

02/10/2014

Charles Dobzynski, La question décisive

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        1929-29 septembre 2014 

 

Extrait de son premier recueil :

 

       Le chant du chômeur

 

Je suis le chômeur

Je viens par les plaies

Je porte les rumeurs à la gorge des baies

Je suis le chômeur et je forge ce temps

Comme une clé pour ouvrir les poitrines

D'où surgiront de grands drapeaux battants !

 

Je suis le chômeur

Le donneur de présence aux margelles du jour

Je suis celui qu'on veut conduire au vide

Qu'on veut réduire au spectre de ses cris

Qu'on veut clouer à tous les carrefours

Ainsi qu'une pancarte indiquant où commence

Le no man's land et la blessure des midis

Je suis celui qu'on jette aux vitres

Qu'on plie et qu'on oublie aux angles des distances

Et ma faim s'arrondit en un bolide dur

Pour étrangler le silence

Mais mon amour au fil de source

Passera par l'aiguille infinie du futur !

 

[...] 

Charles Dobzynski, La question décisive, Pierre Seghers,

1950, p. 17.

11/09/2014

Bernard Noël, La Moitié du geste

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la nuit se perd en elle-même

comme un regard bouclé

sous la paupière

 

le temps fait un panache

sur la bouche qui souffle

que penser encore

 

mourir n’est pas la mort

quelque chose tâtonne dans le corps

je ne veille pas dis-tu

 

dans les veines du bois

une image perchée

un souvenir fuyant

 

tu cherches la lenteur

le trajet d’un astre

qui se lève d’en bas

         *

en chaque mot

un nom perdu

l’autre s’éloigne

 

ô buée

pour être là

il faut faire du temps

 

ce qui en moi dit non

me chasse du présent

voici la vide lumière

 

ne cède pas à l’ange

le destin n’est ni clair ni sombre

il est le lieu mobile

 

où le dedans et le dehors

se croisent

en forme de je

 

                       Bernard Noël, La Moitié du geste [1982],

                        dans Les Plumes d’ErosŒuvres I, P. O. L, 

                        2010, p. 191-192.

07/09/2014

André Frénaud, Parmi les saisons de l'amour

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Les fils bleus du temps

 

Les fils bleus du temps

t'ont mêlée à mes tempes.,

toujours je me souviendrai

de ta chevelure.

 

Après l'amertume

tant d'autres pas vides,

loin par-delà l'oubli,

mort de tant de morts

si même vivant,

un éclat de ton œil clair

est monté dans mon regard,

toute l'ardeur de ta beauté

se répand même à voix basse

dans tous les jours de ma voix,

un signe épars dans le miroir transformé,

une douceur dans la confusion de mes songes,

une chaleur par les seins froids de ma nuit.

 

Je meurs de ma vie,

je n'ai pas fini.

Je te porterai encore,

mon feu amour.

 

André Frénaud, Parmi les saisons de l'amour, dans

Il n'y a pas de paradis, Poésie /Gallimard, 1967

[1962], p. 169.

29/08/2014

Franco Loi, Cinq poèmes

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Moi j'embrasse le temps, et lui il m'emmène,

c'est comme ça que fait le vent quand il te respire

et on croit respirer de son souffle à lui.

Maudite conscience de l'histoire,

air des gens morts dans le rêve,

mensonge qui te fait croire que ce serait la vie

et c'est ce rien là qui passe dans la mémoire,

patience ennemie du temps,

buée sans regarder du souffle sur le miroir.

Oh lumière déjà ombre quand nous la voyons,

douleur de l'être pareille à l'air qui se connaît.

Moi je regarde et ne regarde pas, je tâte le silence,

reflet du rien qui depuis le rien fait écouter.

 

Franco Loi, Cinq poèmes, traduit du milanais avec l'aide de l'auteur par Bruna Zanchi et Bernard Vargaftig, dans Europe, janvier-février 2002, n° 873-874, p. 281.

06/08/2014

Pierre Loti, Reflets sur la sombre route

 

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                                         Aubades

 

[...] Persiennes closes, pour que n'entre pas tout de suite dans ma chambre la lumière radieuse, vitres grandes ouvertes pour laisser passer les souffles tièdes venus de la mer.

   Durant cette courte nuit, le silence s'est fait autour de ma maison isolée. Mais, à présent que pointe l'aube rose, les bruits du matin sont commencés, bruits de village et bruits de campagne, que j'ai d'abord vaguement perçus dans un demi-sommeil ; aubade lointaine des coqs ; départ de quelque pêcheur pour le large ; grincements cadencés d'avirons et chanson d'Espagne, qui passent en bas sur la rivière.

   À peine les lueurs viennent de naître ; mes yeux indécis ne distinguent encore, des objets coutumiers qui m'entourent, que les masses et les ombres : silhouettes confuses des meubles, grands carrés blanchissants des fenêtres.

   Et tout près de ma tête, tout près, tinte un petit bruit régulier, rapide, monotone, le tic-tac grêle d'une montre, qui est là pendue et qui se dépêche, qui se dépêche, comme enfiévrée par la fuite du temps qu'elle voudrait suivre. Vite, vite, il court, le temps de la vie ; c'est ce qu'elle dit d'abord, à mon triste réveil, la toute petite machine qui, sans trêve, tourne ses roues minuscules. Vite, vite, tout se précipite, les secondes, les minutes, les heures.... Illusion, l'immobilité et le silence ; une même course folle emporte les jours et les ans, la terre et les mondes, un même tourbillon les entraîne et les use...

 

Pierre Loti, Reflets sur la sombre route, Calmann Lévy, 1899, p. 159-161.

03/06/2014

Octavio Paz, Arbre au-dedans

Octavio Paz, Arbre au-dedans, Tapies, feuille, mur, signe, écriture,christ, temps

Dix lignes pour Antonio Tàpies

 

Sur les surfaces urbaines,

les feuilles effeuillées des jours,

sur les murs écorchés, tu traces

des signes charbons, nombres en flammes.

Écriture indélébile de l'incendie,

ses testaments et ses prophéties

désormais devenus splendeurs taciturnes.

Incarnations, désincarnations :

ta peinture est le suaire de Véronique

de ce Christ sans visage qu'est le Temps.

 

Octavio Paz, Arbre au-dedans, traduction F. Magne

et J-C. Masson, revue par J.-C. Masson, dans

Œuvres, Pléiade, Gallimard, 208, p. 558-559.

 

31/05/2014

André du Bouchet, Je suis sur les traces d'un autre

André du Bouchet, Je suis sur les traces d'un autre, perte, mots, carnet, distance, temps

                         Je suis sur les traces d'un autre

 

 

                                       je suis sur les traces d'un autre

 

là, je ne me serais pas risqué si un autre — inattendu — ne s'était pas résolu à prendre les devants.     tout cela demeuré, sinon, perdu ou fermé.

 

 la perte même aujourd'hui de ce qui est perdu — mots à la hâte griffonnés debout illisibles, ou carnets eux-mêmes plus d'une fois perdus ou manquants — la perte même de ce qui est perdu m'apparaît aujourd'hui insignifiante.     mesure pour moi d'une distance, hauteur, ou détachement — cela revient au même, et termes synonymes — prise, qui rend, lorsque je m'en avise, les choses plus respirables.     et cette transcription lorsqu'à mon tour, et rapidement, je m'y serai résolu, apport de ce manque — manque sans regret — respirable.

 

perte de ce qui est perdu apparue insignifiante.

 

et voilà, sur ses blancs, pour autrui — et l'œil d'un autre que moi-même je puis être — le temps sur ses fractures à nouveau homogène, comme aisé.

 

[...]

André du Bouchet, Je suis sur les traces d'un autre, dans Europe, "André du Bouchet", juin-juillet 2011, p. 61.

21/05/2014

Zbigniew Herbert, Épilogue de la tempête

 

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      J'ai donné ma parole

 

j'étais très jeune

et la raison conseillait

de ne pas donner sa parole

 

il me suffisait de dire

je vais réfléchir

on n'est pas pressé

il n'y a pas le feu

 

je donnerai ma parole après le bac

le service militaire

quand j'aurai bâti ma maison

 

mais le temps explosait

il n'y avait plus d'avant

il n'y avait plus d'après

dans le maintenant aveuglant

il fallait choisir

j'ai donc donné ma parole

 

parole _ nœud coulant

parole définitive

 

dans les rares moments

où tout devient léger

transparent

je pense :

« parole

je retirerai bien

la parole donnée »

 

cela dure peu

car l'axe du monde grince

les gens défilent

les paysages

les cercles colorés du temps

et la parole donnée

est coincée dans ma gorge

 

Zbigniew Herbert, Épilogue de la tempête,

Œuvres poétiques complètes III, traduit du

polonais par Brigitte Gautier, Le bruit du

temps, 2014, p. 235-237.

08/05/2014

James Sacré, Donne-moi ton enfance

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    La campagne de ton enfance. On la voit qui s'en va loin : au-delà de grands oliviers qui sont comme un geste du tems. Cette campagne est une belle étendue de lumière et de champs cultivés tenue dans la hauteur et relevée sur ses bords en collines qui sont déjà de la montagne.

   Tu montres, on ne distingue pas bien, un endroit où ton grand-père t'emmenait, cheval et l'eau d'une fontaine à ramener à la maison. Sur le plat le cheval tire sa tête de côté, dis-tu, mais une fois dans la pente l'effort remet tout son corps dans le droit du chemin.

   J'ai le sentiment d'être dans un endroit pour lire un monde sans secret sinon celui, donné là devant, dans la lumière. Tu n'as presque rien dit parce que sans doute

   Il n'y a rien à dire. Ce qui s'étend devant ton enfance jusqu'à ce geste des oliviers vient nous toucher.

   On a l'impression de comprendre mieux comment vivre est à la fois de l'espace et du temps.

 

James Sacré, Donne-moi ton enfance, Tarabuste, 2013, p. 101-102.

08/03/2014

Guillevic, Accorder

 

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                         Pour Jean Tardieu

 

J'ai pour toi sur ma table un objet rond et lourd,

Un assez gros caillou pour qu'on le nomme pierre,

Ramassé l'an dernier près d'une sablière,

Couleur de longue pluie ainsi qu'était ce jour.

 

Je veux savoir de lui si je suis son recours,

Mais il répond toujours de façon outrancière,

Comme s'il refusait le temps et la lumière,

Comme un qui voit le centre te boude l'alentour,

 

Qui n'aurait pas besoin de se trouver soi-même

Et de chercher plus loin qu'on l'accepte ou qu'on l'aime,

Qui n'aurait le besoin, plutôt, de rien chercher.

 

Nous toujours à l'affût, toujours sur le qui-vive,

Nous qui rêvons de vivre une heure de rocher,

Cherchons dans le caillou la paix des perspectives.

 

                                                       28 décembre 1958

 

Guillevic, Accorder, édition établie et postfacée par Lucie Albertini-Guillevic, Gallimard, 2013, p. 91.

19/02/2014

Nicolas Pesquès, La face nord du Juliau, cinq

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                         Histoire de la perdrix

 

Prologue

 

Les choses ne sont pas ce que les mots produisent. Elles émergent de ce qu'ils séparent. Elles deviennent visibles, visibles et nues, comme elles ne le sont pas elles-mêmes. Visibles après le bain. Issues de l'ombre positive d ela langue, de l'implacable et lumineux glissement de sa négativité.

 

Cette ombre pour respirer. Cette ombre pour plonger.

 

Survie phrasique jusque dans l'extrême nuance opaque du poème. Lecture sans le moindre émouvante - ou bien molle, injuste, sans le moindre tranchant.

Voici la découpe où je vis : l'emporte pièce, autant de bandes, brunes jaunes. Adorable limaille.

 

Et vivable vraiment la présence due aux mots ; sans eux on n'échapperait pas à la chaotique filature du temps ni à la puissance de l'instant laissé à lui-même — seuls les animaux y excellent.

 

Pierre parmi les pierres. Foin dans le foin, j'écris le maquillage de la perdrix.

Je déracine et brandis son théâtre d'un bloc. Sa brûlure n'est pas extatique, mais douloureuse comme la totalité.

 

Une précipitation d'apparence.

Une explosion de perdrix pierreuse.

 

Le théâtre est clos ; à l'intérieur, la ressemblance est infinie.

 [...]

 

Nicolas Pesquès, La face nord du Juliau, cinq, André Dimanche, 2008, p. 57-58.