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01/11/2017

Christian Prigent, Journal

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27/08 [2017) (écrire / ne pas écrire)

 

Les longues périodes (des mois parfois) sans « écrire » (écrire vraiment : creusement des mémoires, parcours des archives, lectures tout entières programmées par leur utilité pour le travail en cours, effort acharné au style, poursuite de l’expression sensorielle « juste », élaboration des tensions, phrase/phrasé, soucis techniques de composition, séances régulières et longues, perspective de « livre » — publication)…

Ces phases m’ont toujours enfoncé dans des états péniblement dépressifs. Sans doute parce que peu à peu, alors, s’en va toute chance de prise symbolique, toute initiative souveraine, toute possibilité de résistance à la pression paradoxalement dé-réalisante du dehors (le « monde » saturé de représentations, la « réalité » toujours-déjà fixée en mots et images, le lieu commun où s’évanouit et s’aliène la singularité sensible de l’expérience.

Du monde, alors, je ne comprends plus rien, il flotte devant moi et en moi comme un nuage fuyant, ce n’est qu’un paysage flou. C’est comme si tout sens et toute vie m’abandonnent. Ne reste qu’une pénible sensation de débilité et de déréliction, sans doute à chaque fois arrivée (misérablement avivée pour autant que mêlée de honte, de sentiment du ridicule), par la terreur, inscrite au plus profond de moi, de la perte d’amour, d’abandon, de ce que j’ai appelé un jour la « seulaumonditude » : je ne suis pas « au monde », le monde n’est plus ni en ni à « moi », etc.

 

Christian Prigent, Journal (extraits), Sitaudis, 2017.

 

 

10/03/2017

Pierre Silvain, Les chiens du vent, encres de Jean-Claude Pirotte

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Sous la poussière il retrouve

L’ardoise d’enfance fêlée

Avec les griffures intactes

Proclamant sa détresse d’être

Celui qui toujours demeure

Au seuil du monde déchiffrable

Dans l’attente d’une aveuglante

Révélation ou d’un anéantissement

Rien n’a changé

Tout continue de se refuser

Là derrière

 

Pierre Silvain, Les chiens du vent, encres

de Jean-Claude Pirotte, Cadex, 2002, p. 62.

18/11/2015

Yasmina Reza, Dans la luge d'Arthur Schopenhauer

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Serge Othon Weil à Ariel Chipman

On vit dans un système compassionnel où il faut du drame partout. Tu peux me dire pourquoi on n’a pas organisé une fête nationale pour la fermeture du dernier puits de mine ? On a du charbon sous nos pieds et on n’a plus besoin d’envoyer des pauvres gars à six cents mètres sous terre pour essayer de l’extraire en chopant la silicose et en loupant le coup de grisou. Au lieu de quoi on a eu droit à un discours larmoyant sur le registre c’est une partie de l’histoire ouvrière qui disparaît. Mais merde, tant mieux ! Tu voudrais toi avoir tes enfants au fond de la mine, c’est extraordinaire de vivre dans un pays qui a du charbon sous ses pieds et qui peut se passer d’aller le chercher, qui n’a plus besoin d’envoyer des gens se glisser comme des rats dans des galeries pour donner des coups de marteau-piqueur dans un truc dégueulasse. Le monde s’améliore, qu’on le veuille ou non.

 

Yasmina Reza, Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, Folio Gallimard, 2015 (Albin Michel, 2003), p. 41.

19/09/2015

Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes

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                                 Une sorte de perte

 

Utilisés en commun : des saisons, des livres et une musique.

Les plats, les tasses à thé, la corbeille à pain, des draps et un lit.

Un trousseau de mots, de gestes, apportés, employés, usés.

Respecté un règlement domestique. Aussitôt dit. Aussitôt fait. Et toujours tendu la main.

 

De l’hiver, d’un septuor viennois et de l’été je me suis éprise.

De cartes, d’un nid de montagne, d’une plage et d’un lit.

Voué un culte aux dates, déclaré les promesses irrévocables,

porté aux nues un Quelque chose et pieusement vénéré un Rien,

 

(_ le journal plié, la cendre froide, un message sur un bout de papier)

intrépide en religion car ce lit était l’église.

 

La vue sur la mer produisait ma peinture inépuisable.

Du haut du balcon il fallait saluer les peuples, mes voisins.

Près du feu de cheminée, en sécurité, mes cheveux avaient leur couleur extrême.

Un coup de sonnette à la porte était l’alarme pour ma joie.

 

Ce n’est pas toi que j’ai perdu,

c’est le monde.

 

Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes (poèmes 1942-1967), édition, introduction et traduction François Rétif, Poésie / Gallimard, 2015, p. 437 et 439.

23/06/2015

François Muir, Le jeûne de la vallée

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Liens

 

Tel tracé aux pétales,

Aux courses filantes

La demeure sous les mains,

Épanouie, quelle rose

Innocente au venin ?

Sous la bise, le sable

Se tourne aveugle

Le chandelier, l’équarrisseur

Ce dehors du monde

Au levant réfracté

N’est-il d’autre semis ?

En joue, martèle l’enclume

De notre semence, à quelle encablure

résonne ce pas, ruines de l’orbe ?

 

Cailloux

 

Mutins,

Boyaux sous l’humus des forêts,

Rampent et colloquent

Espiègles,

L’étendard dressé,

S’échappent en comptines

Sur les digues apparaissent,

Ogres inaltérés

Bas serpes et dagues,

Au salut du semeur

En sa retraite, l’homme de cirque,

Tintant cailloux,

D’or les blasons

Que nul ne possède

 

François Muir, Le jeûne de la vallée, La Lettre volée,

2015, p. 16 et 25.

07/12/2014

Jean Genet, L'atelier d'Alberto Giacometti

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   Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon la terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s'amplifie toujours plus, et qui ne paraît devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu'il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu'il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l'homme, au lieu d'agir aussi furieusement sur l'apparence visible, se serait employé à s'en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret, en nous-même, à partir de quoi eût été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale sans doute. Mais, après tout, c'est peut-être à cette inhumaine condition, à cet inéluctable agencement, que nous devons la nostalgie d'une civilisation qui tâcherait de s'aventurer ailleurs que dans le mensurable. C'est l'œuvre de Giacometti qui me rend notre univers encore plus insupportable, tant il semble que cet artiste ait su écarter ce qui gênait son regard pour découvrir ce qui restera de l'homme quand les faux-semblants seront enlevés. Mais à Giacometti aussi peut-être fallait-il cette inhumaine condition qui nous est imposée, pour que sa nostalgie en devienne si grande qu'elle lui donnerait la force de réussir dans sa recherche.

 

Jean Genet, L'atelier d'Alberto Giacometti, dans Œuvres complètes, V, Gallimard, 1979, p. 41.

03/11/2014

Norma Cole, Avis de faits et de méfaits, traduit par Jean Daive : recension

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   Jean Daive (que Norma Cole a traduit en anglais) a choisi des poèmes dans deux recueils publiés en 2009 aux États-Unis, 38 dans 14000 facts et 23 More facts, auxquels s'ajoute en ouverture un poème en mémoire de Derrida. Dans sa présentation, il définit ces faits comme des « bris et débris, somme implosée d'une existence en son commencement » ; c'est dire le caractère disparate des énoncés : dans ces poèmes courts de trois (parfois quatre) strophes, chacune le plus souvent entre deux et quatre vers, le monde apparaît en effet souvent comme un ensemble d'éléments sans aucun lien les uns avec les autres.

   Le lecteur avance dans le livre en passant d'un contenu à l'autre, du "nous" au "je", avec des changements incessants d'éclairage, et il connaît dans quelques poèmes une difficulté à comprendre comment associer les éléments des vers, ou plutôt il s'aperçoit que plusieurs solutions sont possibles et qu'elles sont à accepter ensemble ; dans « éclats de pensée / alignés // petits navire / ils s'illuminent », "alignés" qualifie aussi bien "éclats" que "navires", et le statut de "ils" est également ambigu, le pronom renvoyant à "navires" ou à "éclats". Ailleurs, il est impossible de lier deux vers successifs qui renvoient à des réalités éloignées, comme dans la suite « ombres gris foncé» / met-il des jambières ». Ici et là, le lien entre deux vers pourrait être fait, mais l'absence de contexte conduit à les délier et à lire des faits isolés : « N'attends pas que je dise autre chose / Terre brûlée ingrate ». À côté de ces passages brutaux, des vers sont inachevés, suspendus, comme si le fait n'avait pu être saisi entièrement ou qu'un autre avait pris plus d'importance et avait supplanté sa perception. Le trouble est entier quand ce qui est dit — ce qui est dit est un fait — n'est pas interprété correctement, que "il" comprend A au lieu de B.

   "Il" ? Quels personnages apparaissent dans l'accumulation des notations ? Dans la plupart des poèmes, les faits sont donnés sans être pris en charge, mais dans une partie d'entre eux un "je" et un ""tu" sont introduits, un "nous" livre une donnée personnelle (« Nous avons / toujours été // un village / baleinier ») : autres faits que ces discours rapportés, bribes arrachées au flot des paroles. La présence d'allusions à des poètes (Éluard, avec « terre bleue ») et à des personnages de la mythologie gréco-latine (Hermès, Vénus) élargit le champ du monde et renvoie aussi au passé — « Vénus, une tranche / de temps / au-delà des mots ».

   Le rassemblement de faits, leur accumulation ne font pas que tenter de restituer quelque chose des cahots de la vie, de donner ainsi un sens à des milliers d'éléments disjoints : ils interrogent la manière de vivre le temps. Après l'observation d'oiseaux qui se déplacent dans un arbre, vient la question « [...] quand / commence / le passé  ? » et un essai de réponse, « quelque chose // en suspens / qui fut / est loin ». Reste une inconnue, comment aller du passé au présent ? pas de continuité, seulement une divagation continue, une absence de narrativité : réunir des faits, quels qu'ils soient, ne pas se soucier de les ordonner, livrer un « récit infini » ; Il y a toujours la possibilité de dire alors même que l'on vit le monde comme défait, « Les limites de la / langue ne sont pas / les limites de ce / monde dévasté ». Et l'écriture impose une unité, toujours fragile sans doute, mais réelle ; à côté de la récurrence du verbe "tuer" et de faits tragiques s'imposent d'autres notations relatives à la musique et à la lumière (« illuminer », « étoiles », « source lumineuse », etc.).

 

Norma Cole, Avis de faits et de méfaits, présenté et traduit par Jean Daive, Corti, 2014, 152 p., 17 €.

Recension publiée sur Sitaudis le 28 octobre 2014.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

25/10/2014

Paul Auster, Dans la tourmente, dans Disparitions

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En mémoire de moi

 

Simplement m'être arrêté.

 

Comme si je pouvais commencer

là où ma voix s'est arrêtée, moi-même

le son d'un mot

 

que je ne peux prononcer.

 

Tant de silence

à faire naître

dans cette chair pensive, battement

de tambour des mots

au-dedans, tant de mots

 

perdus dans le vaste monde

au-dedans de moi, et de ce fait avoir compris

que malgré moi

 

je suis là.

 

Comme si c'était le monde.

 

Paul Auster, Dans la tourmente, dans Disparitions, traduit

par Danièle Robert, Babel, 2008 (éditions Unes/ActesSud, 1994), p. 158.

23/09/2014

Ludovic Degroote, Le début des pieds

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il faudra bien en finir.

nous ne pouvons pas regarder la télé tout l'été.

je ne sais où en est nirina.

j'écris nirina peut-être c'est irina.

je ne comprends pas bien toujours ce qu'il disent à la télé.

est le monde ou la diction ou tout ce qui dégringole la pluie le

temps et puis cette jeunesse qui articule mal qui parle pour elle alors que nous aussi on aimerait bien savoir si ça arrive le coup qui fera basculer le monde et le cœur partagé de tant de téléspectateurs.

 

le monde est compliqué.

 

nathan et nirina aussi pour eux c'est compliqué.

 

Ludovic Degroote, Le début des pieds, Atelier La Feugraie, 2010, p. 50-51.

06/05/2014

Georges Didi-Huberman, Essayer voir

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« Comment essayer dire ? » (how try say ?), se demande Beckett1. Et il répond par l'indication d'un geste double ou dialectique, un geste constamment reconduit à la façon dont nos propres paupières ne cessent d'aller et venir, de battre au-devant de nos yeux : « Yeux clos » (clenched eyes), pour ne pas croire que tout serait à notre portée comme le matériau intégral d'une demonstration ad oculos. « Yeux écarquillés » (staring eyes), pour s'ouvrir et s'offrir à l'irrésumable expérience du monde. « Yeux clos écarquillés » (clenched staring eyes), pour penser enfin, et même pour dire, essayer dire tout cela ensemble2. Si le langage nous est donné, le dire nous est constamment retiré, et c'est par une lutte de tous les instants, un essai toujours à recommencer, que nous nous débattons avec cet innommable de nos expériences, de notre défaut constitutionnel devant l'opacité du monde et de ses images.

 

Georges Didi-Huberman, Essayer voir, Les Éditions de Minuit, 2014, p. 53.

___________________________

1 S. Beckett, Worstxard Ho, London, John Calder, 1983, p. 17 (repris chez Faber en 2009). Trad. E. Fournier, Cap au pire, Paris, Les Éditions de Minuit, 1991, p. 20.

2 Ibid, p. 11 (trad. cit., p. 12).

24/02/2014

Paul de Roux, Au jour le jour 5, Carnets 2000-2005

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   Le sentiment de la nature, de son "étrangeté" est peut-être le degré le plus bas  de la perception du non-humain, de la perception de puissances qui ne relèvent pas de l'espèce humaine. Oui, c'est peut-être quelque chose de très primaire, mais c'est du moins quelque chose qui vous arrache à la toute puissance de nos sociétés humaines, faisant craquer les bornes d'un univers artificiellement clos, tel celui de la "ville tentaculaire".

 

   Je me suis dit soudain que le Louvre était mes sentiers, mes bois, mes montagnes perdus. Ce n'est pas que l'esprit, c'est aussi, tout autant, la chair du monde que je retrouve ici fugitivement.

 

   Je brouille le monde en moi. Le chaos intérieur donne un reflet chaotique du monde. Je ne vois rien, je n'entends rien, je ne sens rien. La perte est immense. Et comme était modeste, la provende que je faisais à travers champs ! Quelques piécettes de l'incalculable fortune proposée. Aujourd'hui cependant, seule leur réminiscence conserve un certain éclat dans la besace du passé. La lumière, le vent, ce qui ne se stocke pas, ne s'emporte pas dans la poche, cela seul peut-être s'accorde à quelque chose de très intime, en un point où cœur, sens, esprit coïncident, se confondent.

 

Paul de Roux, Au jour le jour 5, Carnets 2000-2005, Le bruit du temps, 2014, p. 48, 56, 80.