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15/12/2016

Jacques Roubaud, Octogone

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                                   Vitez

 

Cheveux noirs, regard brun, traits coupés au couteau

Le sourire du chat, ne montrant pas ses dents

Pas de chaleur, pas d’émotion, ombre portée

Double, à grand froid, comme un rasoir sifflant l’espace.

 

Janséniste baroque et modeste d’orgueil,

À cinquante ans ! jouant Faust nu, diogénique

Sort d’une malle, s’étonne, choque, puis convainc

Occupant le plateau investi de son pas.

 

Tenant les vers immensément serrés, distincts,

Médités (de Maïakovski contre Aragon)

Rafales de la voix et diction de l’esprit.

 

Tout d’intellect, insensuel, insaisissable

Il savait ne laisser personne indifférent

Au total un génie étrange, saisissant.

 

Jacques Roubaud, Octogone, Gallimard, 2014, p. 53.

27/09/2015

Jacques Roubaud, Dix hommages / Octogone

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In memoriam Edoardo Sanguineti

 

           sopra il secondo versodi un sonetto rovesciato

                                   Ed. S., in Renga, 1971.

 

Quelques jours avant la mort nous évoquions

Par lettre écrite, à l’ancienne, ces moments

<Antiques (quarante ans !) dans la fosse aux lions

 

De l’Hôtel Saint-Simon, quadri-dialoguant-

Sourds, ce renga occidental : lui, moi, pions

Agités plus qu’erratiques insolents

 

Dans le jeu par Octavio conçu : sonetto,

Sonnet, la chose italienne où Shakespeare

A passé ; Góngora, Marino, les pires

Poètes, et meilleurs ; Mallarmé, Giacomo

 

« Caro padre » notre, peu profond ruisseau

Calomnié la mort. La forme où l’écrire

Fut notre lien en toutes ces années. Dire

Cela soit ma poussière sur ce tombeau.

 

Jacques Roubaud, Dix hommages, Ink, 2011, np,

repris dans Octogone, Gallimard, 2014, p. 55.

13/03/2014

Jacques Roubaud, Octogone (5)

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                                 pareil

 

bruit pareil déplaçable

à contrecoup de réponse à musique forçant débris

et si question solaire à partir de ce que je

à toutes n'entendre que voyage émergé

si muet le bleu entrer à peine le comput de l'horizon

vertical assez

rouge diffuse parfois le terroir partant le bruit

les jambes sur entende de toutes façon je

à quoi bon enfin

salée silence et ne

s'échafauder que ceci angoisse reconnue pareil

 

                            ceci angoisse

 

                                      *

                                que ne dira

 

et ceci que ne dira ni gravier ni décrire

soi-même la substitution à soi du rebours de ce qui cria

avale aux vagues rebond

qu'élastique bêche écume souvent replier le sac

proche en proche éclabousser

manger rien

parler rien oui

que paroles parler gommer manger

au bout du retour en rien

miette de la mienne desserré de ses jambes nul

entrevoir son ventre ombre sa bouche jamais

 

                                son ombre sa

 

Jacques Roubaud, Octogone, livre de poésie quelquefois prose, Gallimard, 2014, p. 185 et 192.

12/03/2014

Jacques Roubaud, Octogone (4)

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    Rue Raymond-Queneau

 

On a convoqué les mots

Dans la rue Raymond-Queneau

 

Mots de bruit, mots de silence

Mots de toute la France

 

Il envahissent les rues

De Paris, ses avenues

 

Les verbes ouvrent la marche

De la langue patriarche

 

Ensuite les substantifs

Aidés de leurs adhjectifs

 

Les pronoms, les relatifs

Et les autres supplétifs...

 

Ah ! voici les mots d'amour

Ils accourent des faubourgs

 

Les rimes font ribambelle

Dans la rue de la Chapelle

 

D'autres viennent à dada

Par la rue Tristan Tzara

 

Cerains traînent qui sont lents

Encor place Mac Orlan

 

Un s'écrie « Attendez-moi ! »

Attardé rue Marx-Dormoy

 

Enfin les voilà en masse

Ils s'alignent dans l'espace

 

Ils composent sans problème

Cent Mille Milliards de Pouèmes

 

                   *

 

Soixante-dix vers d'amour à la corne de brume

 

Appel,

 

1   où la poitrine s'étonne d'être en flammes

2   où la dame montre un visage sombre et fermé

3   où les beaux jours trahisseurs regardent doucement

4   où la langue s'enlace à la langue dans le baiser

5   où la chambre est du ciel décorée

6   où la joie d'amour engage la bouche les yeux le cœur les sens

7   où le message court vers la douce dame jouissante

8   où mis à mort il répondra comme mort

9   où celui qui aime est plus muet que Perceval

10  où la dame fait bouclier de son manteau bleu

11  où nue il la contemple contre la lumière de la lampe

12  où nue et dépouillée elle tremble sous lui

13  où les feuilles font couette couverture

14  où bras l'entourent l'enserrée

15  où de soif mourir au bord de la fontaine

[...]

 

Jacques Roubaud, "Vingt partitions parisiennes, II", et "Hommages, II", Octogone, 2014, p. 177-178 et 246.

 

 

11/03/2014

Jacques Roubaud, Octogone (3)

Jacques Roubaud, Octogone, la rue, rêve, passé, oubli, fantastique

                                      La rue

 

   Je descendais cette rue qui était droite, inclinée de soleil, entre des automobiles d'une lenteur imprécise. Descendant cette rue j'avais la sensation du passé, d'un loin passé, d'une autre rue. Je ne parvenais pas à m'y revenir. Pas en personne, pas en image de soi, défenestrées : en certitude revenir, seulement en certitude. Dans le passé d'une autre rue quand je serais, je saurais. Mais comment ?

   Cette rue-là qui n'était pas cette rue-ci, comment redeviendrait-elle présente, comment m'allait-elle se présenter, cependant que je marchais, poursuivi par le soleil, par le scintillement des arbres, les courbés de poussière ? Il y avait trois chiens jaunes, une bicyclette, une boulangerie. Rue sans rue, aux maisons sans maisons, aux toits sans toits, comment la rue du passé se rapprochant, si je parvenais à lui faire faire ce mouvement vers moi, me pourrait-elle paraitre, là, maintenant, passée ? Cependant je m'efforçais de susciter en moi un tel étonnement.

   Une rue d'autrefois annonçait, future, sa présence étrange. Elle viendrait. Elle serait du passé venant à moi. C'est elle qui effectuerait ce mouvement. Et ce qu'elle me donnerait à voir, aussi proche fût-il, se déclarerait comme d'ailleurs. Pae quel signe ? une étiquette ? une voix ?

   La rue du passé était au bout d'un chemin, coupé de stations : à chaque station sur le chemin de la recollection, une image. À chaque image son nombre, le nombre du passé. Dix, vingt, trente stations sur le chemin. Mais aucune certitude d'aboutit. Aucune. Sinon qu'elle serait la station ultime. Et qu'elle ne le serait qu'au moment où, par l'effort de remémoration, je me serais placé, d'un seul coup, devant la pénultième image. Alors, le passé serait, immédiat.

   La pénultième image était, aussi, celle d'une rue. Ce n'était ni celle de la rue que je descendais maintenant, ni celle que j'avais descendue autrefois, qui ressemblait à la première ou ne lui ressemblait pas, mais tendait vers moi son appel. Je connus que c'était elle, celle d'avant. Rue liquide, sombre ; les mêmes arbres ; d'autres. Mais au moment même où je le sus, je cessai de le savoir.

 

Jacques Roubaud, Octogone, livre de poésie quelquefois prose, Gallimard, 2014, p. 287-288.

 

 

 

 

 

10/03/2014

Jacques Roubaud, Octogone (2)

                             

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                   Souvenir de Jean Tardieu

 

« Je vous ramène ? » dit-il, courtois, avec attention,

Ma réponse, qu'il n'aurait pu saisir, plus sourd

Que le proverbial pot, et moi, sans recours,

Devant tant d'amabilité (comment m'y prendre

 

Pour décliner l'invitation, puisque répondre

Il ne pourrait ?), je me glissai, faisant bon cœur

Contre fortune (regrettant que la minceur

De mes vingt ans ne soit plus qu'un souvenir tendre)

 

Dans la voiture à peine plus grosse que lui,

Et nous voilà partis dans la rue sous la pluie

Épaisse. L'essuie-glace immobile, il parlait,

 

Tourné vers moi, laissant le moteur nous conduire

À ma porte. Je vis s'éloigner son sourire.

Me saluant de la main, affectueux, muet

 

Il brûla le feu rouge et disparut.

 

Jacques Roubaud, Octogone, livre de poésie quelquefois

proseGallimard, 2014, p. 54.

 

 

 

 

09/03/2014

Jacques Roubaud, Octogone

 

                                                                   

                                     imgres-4.jpg

  

                             Entrecimamen

 

   Dans les branches les plus hautes de grands arbres, des pins, des sapins, cèdres, mélèzes, sous le vent fort mais régulier, qui n'est pas le vent de tempête qui choque, entrechoque, embarrasse, punit, arrache, déracine, mais le beau grand vent constant, pressant, pressé des provinces méditerranéennes, le "cers" du Minervois, des Corbières, l'accouru des l'océan sous les Pyrénées aux tempes minces, sous la noire Montagne Noire, par le seuil de Naurouze, étroit comme la taille de la reine Guenièvre, ou bien le mistral de Provence dévalant des Alpes vers le Rhône, "Rozer", son féal, son chevalier-fleuve, tombant aussi des Cévennes rêches, le "Maïstre" chanté par Guilhem Faidit, le maître absolu des vents, se précipitant vers Arles aux arènes ventées, lançant sur les Saintes-Maries ses taureaux invisibles, le "cers", le mistral qui poussent et bousculent et secouent et mêlent les nuages ou les chassent des hauteurs lavées du ciel, qui décident de leur course vers la mer, qui dans la mer en grand chambardement saisissent, frappent les vagues, les verdissent, les secouent, les fusillent de sable, de galets, de coquillages, de bois fossiles, de débris de naufrages, galions espagnols, galères barbaresques, trirèmes grecques, carthaginoises, phéniciennes, de racines d'iris, de thyms et lavandes, de coques d'amande, d'aiguilles trempées de résine, d'écumes meringuées, bouclées, mouvantes à creux bleus, qui croisent et recroisent en surface des baies, des golfes, des criques, levant les ondes, las undas del mar, dispersant reflets, flèches lumineuses, étincelles, dans les très hautes branches de tels arbres, à ma vue, des années, toujours du même point, sur les oreillers à la tête du lit de cuivre à la Tuilerie, dans les carreaux de la fenêtre grattée en même temps par le grenadier qui s'interposait par intermittence, j'ai regardé, j'ai absorbé de contemplations nombreuses concentrées ou rêveuses les réactions des branches ainsi agrippées et empoignées par un poing presque solide d'airs, l'emmêlement de feuilles, de brindilles [...]

 

Jacques Roubaud, Octogone, livre de poésie quelquefois prose, Gallimard, 2014, p. 9-10.