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18/05/2024

Étienne Jodelle, Sonnet

 

Le flamboyant, l’argentin, le vermeil,

   Œil de Phebus, de Phebé, de l’Aurore,

   Qui en son rond brule, pallit, decore,

   Midi, minuit, l’entrée du Soleil :

Ses feux, son teint, l’honneur de son réveil,

   Voudrait cacher, brunir, et tenir ore (=maintenant)

   Voyant le feu qui ard, blanchit, honnore,

   Ton jour, ta nuict, et la fin du sommeil.

Phebus alors que plus le ciel alume,

   N’est poinct si beau qu’on le voit par ta plume,

   Phebé n’est poinct, ny l’Aube belle ainsi,

Ô peintre heureux ! mais plus qu’Ange ! qui ores

   As bien tant peu (=pu), que mesme tu colores

Le Soleil mieux, la Lune, et l’Aube aussi.

 

Étienne Jodelle, Sonnet, dans La Pléiade, poésie, poétique,

édition de Mireile Huchon, Pléiade,/Gallimard, 2024,

p. 484.

25/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

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Sonnet sur les beautés d’une autre

 

Son poil tout hérissé et bien long le visage,

Les deux yeux écaillés et un nez tout puant

La bouche bien fendue, par où va dégoutant

Une certaine humeur sentant le vieux fromage ;

Velue par le corps comme un monstre sauvage.

Le tétin avalé, graissé d’huile et d’onguent

L’aisselle du venin va toujours coulant ;

L’estomac enfoncé, le ventre plat et large ;

En descendant plus bas, un trou sanglant on voit,

De peaux moites autour, un landi qui paroit

De chancre revêtu, de farcins plein les bords ;

Les cuisses de Gigot et les jambes tremblantes

Pleines d’ulcères, loups, de mulets et de fentes :

Au reste elle se dit belle par tout le corps.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p.97

24/01/2023

Jodelle

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               Sonnet  XLIII

 

Je ne suis de ceux-là que tu m’as dit se plaindre,

Que leur Dame jamais ne leur donne martel :

Vu l’âme véhémente, un dur martel m’est tel,

Qu’il peut plus à la mort qu’à l’amour me contraindre.

S’il peut donc l’amour avec ma vie éteindre,

En tout amour je chasse un poison si mortel,

Humble et petit, pourrais-je en moi tel mal empraindre ?

Mais las ! d’avoir peur d’être en ton cœur effacé,

Craindre qu’un Delta double en chiffre* entrelacé,

Ne soit plus pour mon nom, craindre qu’en ton absence

Tu ne me fasses plus tes lettres recevoir,

Ce n’est pas un martel, c’est d’amour le devoir,

Qui montre en froide peur ardente révérence.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 75.

 

*Le chiffre désigne le nom d’une personne

23/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt  profonde, Sonnets

 

Sonnet XXX

 

Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde

Loin de chemin, d’orée, et d’adresse, et de gens ;

Comme un qui en la mer grosse d’horribles vents,

Se voit presque engloutir des grands vagues de l’onde ;

Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au monde

Ravit toute clarté, j’avais perdu longtemps

Voie, route, et lumière, et presque avec le sens,

Perdu longtemps l’objet, où plus mon heur se fonde.

Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour)

Aux bois, en mer, aux champs, le bout, le port, le jour,

Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire.

Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,

J’oublie en revoyant votre heureuse clarté,

Forêt, tourmente, et nuit, longue, orageuse, et noire.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 62.

22/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

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                   Sonnet XLII

 

Je me trouve et me perds, je m’assure et m’effroie,

En ma mort je revis, je vois sans penser voir,

Car tu as d’éclairer et d’obscurcir pouvoir,

Mais tout orage noir de rouge éclair flamboie.

Mon front qui cache et montre tristesse, joie,

Le silence parlant, l’ignorance au savoir,

Témoigne mon hautain et humble devoir,

Tel est tout cœur, qu’espoir et désespoir guerroie.

Fier en ma honte et plein de frisson chaleureux,

Blâmant, louant, fuyant, cherchant, l’art amoureux,

Demi-brut, demi-dieu je suis devant ta face,

Quand d’un œil favorable et rigoureux, je croi,

Au retour tu me vois, moi las ! qui ne suis moi

Ô clairvoyant aveugle, ô amour, flamme et glace !

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 74.

21/01/2023

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt profonde, Sonnets

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                      Sonnet II

 

Des astres, des forêts, et d’Achéron l’honneur,

Diane, au Monde haut, moyen et bas préside,

Et ses chevaux, ses chiens, ses Euménides guide,

Pour éclairer, chasser, donner mort et horreur.

Tel est le lustre grand, la chasse, et la frayeur

Qu’on sent sous ta beauté claire, prompte, homicide,

Que le haut Jupiter, Phébus, et Pluton cuide,

Son foudre moins pouvoir, son arc, et sa terreur.

Ta beauté par ses rais, par son rets, par la crainte

Rend l’âme éprise, prise et, au martyre étreinte.

Luis-moi, prends-moi, tiens-moi, mais hélas ne me perds

Des flambants, forts, et griefs, feux, filets, et encombres,

Lune, Diane, Hécate, aux cieux, terre, et enfers

Ornant, quêtant, gênant, nos Dieux, nous, et nos ombres.

 

Étienne Jodelle, Comme un qui s’est perdu dans la forêt

profonde, Sonnets, édition Agnès Rees, Préface Florence Delay,

Poésie/Gallimard, 2023, p. 34.

23/04/2020

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies

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Ou soit que la clarté du soleil radieux

Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre

Luy efface son jour, et de son obscure ombre

Renoircisse le rond de la voulte des cieux ;

 

Ou soit que le dormir s’escoule dans mes yeux,

Soit que de mes malheurs je recherche le nombre,

Je ne puis eviter à ce mortel encombre,

Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.

 

D’un malheureux destin la fortune cruelle

Sans cesse me poursuit, et tousjours me martelle :

Ainsi journellement renaissent tous mes maux.

 

Mais si ces passions qui m’ont l’ame asservie,

Ne soulagent un peu ma miserable vie,

Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.

 

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies, édition

Ad. Van Bever, E. Sansot, 1907, p. 66-67.