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02/05/2017

André Frénaud, HÆRES

                               André Frénaud, HÆRES, expressions de la physionomie, unité, dispersion

Les expressions de la physionomie

 

Celui qui sans raison prétend au sacrifice,

celui dont les dons ne valent plus,

celui qui s’entête, celui qui écourte,

celui qui fait la roue — qui fait semblant —

celui qui s’est détourné, qui est là encore

quand il sourit sans plus récriminer,

celui qui s’encourage par des billevesées

à défaut de mieux,

celui qui hurle parce qu’il ne sait plus dire,

celui dont le cri s’est étranglé,

celui qui s’entrouvrait à la rumeur

qu’il n’entend plus,

celui-ci, le même,

sous différents jeux de physionomie,

dans la bonne direction décidément,

et qui atermoie, qui atermoie,

conserve-t-il de la bonté, je le voudrais.

 

André Frénaud, HÆRES, Gallimard, 1982, p. 253.

 

 

 

03/10/2015

André Frénaud, Hæres,

André Frénaud, Hæres, sur la route, automne, nuages, lumière

 

             Sur la route

 

Douce détresse de l’automne,

des abois très lointains,

une échauffourée de nuages, comme un remuement

de souvenirs qui se cachent.

Et la lisière des peupliers pour donner figure

à la lumière qui va venir.

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, 1982, p. 91.

07/08/2013

André Frénaud, Hæres, poèmes 1968-1981

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                       Feu originel

  

                                      I

 

L'amour brûle, il n'est personne.

                                         *

Le centre est partout, il est interdit.

                                         *

Ce qui s'était allumé à jamais

                       de toujours s'obscurcissait.

                                          *

Montaient l'arbre et l'aubier pour le fourmillement.

                                          *

Le bruissement de l'origine,

l'incessant, l'incertain.

et qui ne se distinguerait pas de la finalité

inconnaissable.

                                          *

Ne discontinuait pas de se faire imminent

ce qui encore se différait.

                                           *

Si lui ne la voit pas et ne l'a jamais

                              dans sa vie, reconnue

                                                    la Joie

tout à coup s'éleva de son œuvre

                                               et le marque.

 

 

André Frénaud,  Hæres, poèmes 1968-1981, Gallimard,

1982, p. 221-222.

06/08/2013

André Frénaud, Hæres, poèmes 1968-1981

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              Rumination du paysan

 

Je veux grossir pour défendre ma vie.

Contre la mort il faut prendre du poids,

il me faut boire des six litres   

                                               et pisser,

pour ma santé,

pour honorer ma santé et ma vie.

 

Il me faut vivre pour accroître mon bien,

peser les bêtes, arroser les clôtures,

renforcer les semences, affûter les outils,

bourrer le temps.

 

Mais le dimanche, on peut fanfaronner

avec l'alouette et la violette.

                                                                        1959

  

               Marmonnement du petit vieux

 

Cache-toi

Couve tes maladies.

Le soleil ne te veut pas de bien.

Descends dans la cave.

On pourrait te les prendre.

Profites-en tout seul...

Tu risquerais d'y voir clair.

 

N'aie pas peur... Un jour

Tout ça finira bien par éclater.

 

 

              Bouche innocente

 

Au bon petit cheval, ainsi se glorifiait

la boucherie hippophagique... Et aussi bien,

ne pouvait-il manquer d'être satisfait, l'innocent,

d'être mort et mangé, et dans le poids d'un homme.

 

                                                            Rue Vieille-du-Temple

 

 

André Frénaud, Hæres poèmes 1968-1981, Gallimard, 1982, p. 105, 106, 111.

25/12/2012

André Frénaud, Hæres

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Scène de théâtre sur la place

 

   Deux ou trois filles à califourchon au sommet de l'escalier à double rampe, sur la tribune baroque adossée à la façade, d'où partaient autrefois les proclamations. Elles sont là qui jabotent, elles tapotent la vieille pierre de leurs jambes gainées de cuir..  Et l'on dirait qu'elles tiennent la dragée haute à un petit groupe confus en bas des marches, de soldats et quelques civils qui marmonnent parmi l'obscurité... Ils ne cherchent as à grimper. Tout au plus, entre les niveaux, des bouts de phrase viennent, vont... Se relient-ils... Se relaient-elles ? Allusions blagueuses, effronterie, apeurement... C'est ainsi qu'ils s'entretiennent.

   Puis, arrivent des motocyclistes, paradant, pétaradant... qui s'arrêtent, abrupts, chuchotent quelques mots, déjà repartent avec en croupe parfois une fille où un garçon.

   Du menu peuple passe, qui rentre chez soi.

   C'est à la nuit tombante, sur une place autrefois glorieuse, devant la vieille église qui s'encrasse, le train-train de cette scène recommencée chaque jour pour faire patienter et pour divertir de l'inépuisable, de l'inutile foisonnement...

   Ont-ils le sentiment d'amorcer un spectacle ? Il n'y a pas de pièce déjà écrite. Il ne s'en improvisera pas. On pourrait imaginer qu'une fois ou l'autre : sédition massive, affrontements entre quartiers, viols...

   Mais cette sorte d'événement saurait-elle résoudre le vide, l'attente interminable ?

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, 1882.

 

29/08/2011

André Frénaud, Hæres

 

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La double origine du langage

 

                                                                      à Alain Lévêque

 

 

Le perdu inoubliable, inconnu,

le sein où j’avais part, originel,

j’essaie avec ma langue,

et cette rumeur dans l’oreille qu’elle fomente

et qu’il me semble reconnaître,

de recouvrer — oh ! je tâtonnerai — une parole

où être aspiré, respirer,

où me dissiper dans la mer.

 

… Ou si le discours qui s’acharne,

qui s’arrache de ma bouche,

venait d’un élan sans cesse intimidé,

  et qui se hérisse d’autant plus, qui raffine,

que je n’y arrive pas ! —

                pour mimer

la syllabe initiatrice,

                dominatrice,

lorsque le père émit

                 l’univers en mouvement,

où je figure au rôle, ces jours-ci,

                                    d’où je parle.

 

André frénaud, Hæres 1964-1974, Gallimard, 1982, p. 202.

26/05/2011

André Frénaud, Nul ne s'égare, Hæres

                                             HÆRES

 

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Il y a, au cœur du poème, derrière le poème, révélé par lui, un magma de multiples formes contraires, qui tournent, s’entrecroisent, se heurtent, veulent s’échapper… Et qui s’échappent, effectivement, en propos obscurs — ce sera le poème — sans ordre apparent, possiblement.

C’est de la réalité cachée de soi qu’il s’agit, et une discontinuité, une incohérence même, qui ne sont pas voulues, peuvent se comprendre comme étant exigées par l’objet qui se forme pour qu’il se forme précisément, celui-ci ne pouvant le faire autrement qu’à sans cesse tourner court et  reprendre ailleurs, laissant percer quelque chose parfois d’un foyer incandescent, non maîtrisable, multiples traces reprises d’élan de l’Éros toujours insatisfait, irréductible.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, précédé de Hæres, préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2006, p. 58.

 

 

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La vie comme elle tourne et par exemple

 

Ça va, ça tourne, c’est débrayé,

depuis toujours ça tourne mal.

 

Les parties nobles, les parties douces,

    la matière grise,

les nouveaux-nés, les chevronnés, les charlatans,

les désolés, les acharnés, les ortolans,

les magiciens, les mécaniciens et les fortiches,

tout est égal et fait du vent.

Tout se dépose et sous la langue fait amertume.

Corps rechignés, amour rendu,

À roue qui tourne, éclats, fumées,

Cela donne soif, faut en convenir.

Ça vous complique et vous recuit.

Ça vous alarme, ça vous suffoque.

Tout se morfond et se déglingue et se raidit.

Se prend, s’enfonce. Vas-y. Va-t-en. La joie, la frime.

La folie calme et les grands cris. Ça prend confiance.

Ça va venir. Parties honteuses, le cœur ballant.

Rêverie pleine et la dent creuse.

    Le corps brûlant. Ça reprend vie.

Ça va venir… T’émerveilla…

Ça va venir.

Tout est pour rien.

Tout vaut pour rire.

 

André Frénaud, Nul ne s’égare, précédé de Hæres, préface d’Yves Bonnefoy, Poésie/Gallimard, 2006, p. 265-266.