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29/05/2014

Bertolt Brecht, Du pauvre B. B.

 

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Du pauvre B. B.

 

III

Je suis gentil avec les gens. Je fais ce qu'ils font,

Je porte un chapeau melon. Je dis :

« Ce sont des animaux à l'odeur tout à fait spéciale. »

Et je dis : « Ça ne fait rien, j'en suis un, moi aussi. »

 

V

Le soir je réunis chez moi quelques hommes,

Nous nous adressons les uns aux autres en nous donnant

du "gentleman". Les pieds sur ma table ils disent : « Pour nous

Les choses vont aller mieux. » Et jamais je ne demande : « Quand ? »

 

VI

Vers le matin, dans le petit jour gris les sapins pissent

Et leur vermine, les oiseaux, commence à crier.

C'est l'heure où moi, en ville, je vide mon verre, jette

Mon mégot et m'endors, inquiet.

 

VIII

De ces villes restera : celui qui les traversait, le vent !

Sa maison réjouit le mangeur : il la vide. Nous sommes,

Nous le savons, des gens de passage

Et ce qui nous suivra : rien qui vaille qu'on le nomme.

 

Bertolt Brecht,  Du pauvre B. B., traduction Maurice Regnaut,

dans Europe, "Bertolt Brecht", août-septembre 2000, p. 8-9.

 

26/03/2014

Yves di Manno, Terre ni ciel

                   Yves di Manno, Terre ni ciel, enfance, école, automne, ville

   L'autobus finit par s'arrêter comme tous les matins à l'angle de deux artères, non loin de l'entrée du lycée. Que se passe-t-il dans l'esprit de l'enfant après avoir pris pied sur le trottoir, lorsque au lieu de rejoindre le portail où s'agglutinent les élèves il s'immobilise soudain, le cœur serré, et lève les yeux vers le ciel ? Le jour tarde à percer dans la pénombre de l'automne, la ville hésite encore à émerger des ténèbres où elle se calfeutre, on ne distingue même pas la ligne des montagnes au-dessus des immeubles. Pourtant, une lueur d'un bleu moins sombre est en train de gagner l'autre versant de la vallée, modelant des formes grotesques dans le volume des nuages. Sont-ce ces silhouettes traversant furtivement le ciel — ou les ombres inquiètes qu'elles répandent dans les rues engourdies ? Le froid qui l'étreint tout à coup comme en écho d'une autre scène, et vient engourdir ses phalanges ? Ou le bleu qui s'étend entre le métal et l'encre, donnant un relief étrange et une beauté fugace aux façades accablées des maisons ? Qui le saurait... D'ailleurs le cours du temps pourrait reprendre — et de l'existence ordinaire — effaçant cet instant suspendu comme un chiffon l'écriture de la veille sur le tableau du maître. C'est à cet instant pourtant que l'enfant va s'écarter pour la première fois, et s'engager sans le savoir dans le chemin qui finira par devenir el sien.

   Au lieu de traverser la rue et de rejoindre l'établissement, il fait en effet demi-tour, son cartable à la main, et part dans le sens opposé.

 

Yves di Manno, Terre ni ciel, "en lisant en écrivant", éditions Corti, 2014, p. 18-19.

29/05/2013

Georg Heym [1887-1912], Berlin III

 

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                              Berlin III

 

Des cheminées se dressent de proche en proche

Dans le jour hivernal et supportent son poids.

Autour du palais noir du ciel toujours plus sombre,

Brûle, comme un gradin d'or, sa muraille basse.

 

Au loin entre des arbres chauves, maintes maisons,

Hangars et palissades, où rapetisse la ville du monde,

Tandis qu'un train de marchandises, long et lourd,

Se traîne avec peine sur des rails verglacés.

 

Noir, dalle contre dalle, émerge un cimetière de pauvres,

Les morts contemplent le crépuscule rougeâtre

De leur trou. Et il a un goût de vin corsé.

 

Ils sont trois à tricoter le long du mur,

Casquettes de suie à l'os temporal

Parés pour la Marseillaise, le vieux chant des assauts.

 

Georg Heym, traduction de l'allemand de Raoul de Varax,

dans NUNCn° 28, octobre 2012, éditions de Corlevour, p. 117

28/05/2013

Romain Fustier, Mon contre toi

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tempête de sable dans la rue. le désert avance. la grande dune enveloppe le carrefour. recouvre les feux tricolores. ensablant les immeubles. dévorant les platanes. la dune progresse à l'assaut du quartier. main chaude sur le ventre de l'avenue. poussée par la respiration du vent. tempête de deux corps. immeubles et platanes allongés sous le sable. clignotement étouffé des feux tricolores. le carrefour a cédé. les doigts passent sur la peau de l'avenue. dune caressante poussée par le vent. la tempête de sable s'abat sur la ville. enveloppe le quartier dans ses bras aux muscles chauds. vent soufflant entre les corps. la grande dune avance et passe sur nos torses enlacés.

 

je te serre à la manière d'un chêne dont mes bras ne font pas le tour. à la manière d'un chêne dans le site vallonné de mon ventre. t'enveloppant comme j'envelopperais une forêt dit-elle. mon homme issu de semis. mon peuplement d'arbres sur la surface déterminée de mon corps. ma route de mon torse où je me promène. empruntant le sentier qui te contourne. contourne l'étang de tes cuisses. la fontaine de ton sexe où des jeunes filles lancent des pièces je m'aventure au bord du ravin de tes reins. mon bois de chêne naviguant sur des mers démontées. mon homme à coque de bateau sous les clartés changeantes dans lesquelles je me baigne. nue dans une villa gallo-romaine. un lit sous la feuillée où s'allongent les biches qui traversent mon corps.

 

 

Romain Fustier, Mon contre toi, collection Éros / Thanatos, éditions de l'Atlantique, 2012, p. 9 et 33.

10/04/2013

Gertrud Kolmar (Berlin 1894-Auschwitz 1943), "Premier espace"

 

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L'Étrangère

 

La ville est pour moi un vin multicolore

Dans la coupe de pierre polie ;

Elle se dresse et scintille vers ma bouche

Et me dépeint en son orbe.

 

Son cercle creusé reflète

Ce que chacun connaît, mais qu'aucun ne sait ;

Car nous frappent d'aveuglement toutes les choses

Qui sont pour nous communes et quotidiennes.

 

Les maisons m'opposent un mur abrupt

Avec un suffisant : « Ici chez nous...»,

Le visage vitreux de la petite boutique

Farouchement se ferme : « je ne t'ai pas appelée ».

 

Mon pavé épie et ausculte mon pas

Plein de suspicion et de curiosité,

Et là où il palpe le bois et la glu,

Il parle une autre langue que chez moi.

 

La lune tressaille comme un meurtre

Au-dessus d'un corps lointain, d'une parole égarée,

Quand la nuit se fracasse sur ma poitrine

Le souffle d'un monde étranger.

 

Gertrud Kolmar, "Premier espace", traduit par Fernand Cambon, dans Po&sie, n°142, janvier 2013, p. 77.

01/06/2011

François Bon, Dehors est la ville [à propos de Edward Hopper]

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La ville est une fiction.

Cette ville n’existe pas. Ce qui se peint c’est notre idée de la ville, ce que nous mettons en jeu entre nous et le dehors lorsque nous disons le mot ville.

Parce que c’est là qu’on marche, et qu’entre soi et les autres s’est déposé le ciment et hissée la géométrie, et ce qui rend les visages indistincts et pareilles les fenêtres. La ville est ce qui nous sépare des autres hommes, c’est pour cela qu’elle lève de l’eau, séparée de nous par l’eau puissante et trouble, métaphore de ce balancement jaune entre soi-même et les autres, par quoi on se regarde soi-même aussi, là où on est : on est dans cette ville, là-bas sous le ciel jaune, la ville trouée de grandes saignées faites droit entre les blocs pour que les hommes traversent et se montrent.

Et le ciel est une folie dressée, comme un cri dirait cette volonté d’arracher la peau du monde et de s’enfuir mais la ville vous colle à son sol, vous coince dans  ses alvéoles.

L'usine tout devant, rien qu’un cube massif, avec des cheminées : la ville en imposant ses volumes reste opaque, et cela vaut pour tout le paysage humain derrière, là où tout, eau, ciel et ville sont étendus à l’horizontale sauf cette usine, sans lampe ni veilleur. L’usine et son mystère témoignant seuls de par quoi la ville commande à ceux qui la font.

Rien ici qui soit pour l’homme, astreint à ces brouillons de fenêtre entre l’eau jaune et le ciel fou.

 

François Bon, Dehors est la ville, Flohic éditions, 1998, p. 8-9.

Edward Hopper, Pont de Manhattan