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13/03/2013

Raymond Queneau, Courir les rues, Battre la campagne, Fendre les flots

 

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Graffiti

 

Le graveur voit disparaître

une à une les pissotières

tableaux noirs où ses écrits

manifestaient une grammaire

                  alerte

 

Variante

 

Le graveur voit disparaître

une à une les vespasiennes

tableaux noirs où ses désirs

                 s'écrivirent

sans angoisses grammairiennes

 

Raymond Queneau, Courir les rues (1967),

dans Œuvres complètes, édition préparée par

Claude Debon, Bibliothèque de la Pléiade,

Gallimard, 1989, p. 352.

 

À tout vent

 

Les champignons ont des chapeaux

grands comme des accordéons

ils se massent et végètent

en rond

 

ils croissent dans la nuit

lorsque coassent les grenouilles

ils arrivent impromptu

avec la rouille

 

demain demain il n'y aura plus

que poussière

ils sèment à tout vent

pour une année entière

 

ainsi la poudre de la vie

un jour revient au port

puis le poème jette ses spores

pour une autre vie

 

Raymond Queneau, Battre la campagne,

(1968) id., p. 446.

 

Buccin

 

Dans sa coquille vivant

le mollusque ne parlait pas

facilement à l'homme

mort il raconte maintenant

toute la mer à l'oreille de l'enfant

qui s'en étonne

qui s'en étonne

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, (1969),

id., p. 538.

 

 

 

 

 

 

 

25/10/2012

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

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De l'information nulle à une certaine espèce de poésie

  

C'est bien vrai qu'il faut dire il neige quand il neige

c'est comme ça que l'on se fait comprendre

c'est en disant qu'il neige quand il neige que

c'est agréable de faire la conversation avec des gens qui disent que

c'est le temps qui veut ça qu'il neige quand il neige

c'est comme ça qu'on vit en société sans difficultés aucune et

c'est comme ça qu'on se fait des amis et

c'est si facile de dire qu'il neige quand il neige

plutôt que de dire il pleut

 

en effet

c'est prétentieux de dire qu'il pleut s'il neige

mais où la poésie va-t-elle se nicher dans tout ça ?

dans un flocon

dans un flocon de neige

arrosé de marsala

un jour d'été sur la grève

d'une plage au Sahara

où si l'on dit : « tiens... mais il neige...»

c'est un peu au hasard...

                   comme ça...

 

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline, "Le Point du jour",

Gallimard, 1965, p. 108-109.

12/05/2012

Raymond Queneau, Battre la campagne, Courir les rues, Fendre les flots

Raymond Queneau, Battre la campagne, Courir les rues, Fendre les flots

           Jardin oublié

 

L'espace doux entre verveines

entre pensées entre reines-

marguerites, entre bourdaines

s'étend à l'abri des tuiles

 

l'espace cru entre artichauts

entre laitues entre poireaux

entre pois entre haricots

s'étend à l'abri du tilleul

 

l'espace brut entre orties

entre lichens entre grimmies

entre nostocs entre funaries

s'étend à l'abri des tessons

 

en ce lieu compact et sûr

se peut mener la vie obscure

le temps est une rature

et l'espace a tout effacé

 

Raymond Queneau, Battre la campagne, Gallimard,

1968, p. 83.

 

         Les entrailles de la terre

 

La bonne et douce chaleur du métro

dehors il vente il pleut il neige

il y a du verglas il y a de la boue

il y a des ouatures qui veulent vous mordre

et puis voilà le métro qui vous attend le bouche

          ouverte

oh ! la bonne la douce haleine

on descend gaiement l'escalier

il ait de plus en plus chaud

on oublie la pluie le vent la neige

le verglas la boue les ouatures

une femme charmante ou un bon noir

fait un petit trou bien rond

dans votre rectangle de carton

et vous voilà bien au chaud

dans la bonne et douce chaleur du métro

 

Raymond Queneau, Courir les rues, Gallimard,

1968, p. 96.

 

           Le cœur marin

 

Regrets perdus dans la marée

crêtes abîmées par le vent

ceux-là sans cesse ramenés

et celles-ci disparaissant

nul effluve nulle rosée

ne vient calmer le palpitant

la vague verte abandonnée

s'abat perpétuellement

tandis que chaque jour rapporte

tous ces regrets devant la porte

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, Gallimard,

1968, p. 61.

27/09/2011

Raymond Queneau, Le Chien à la mandoline

 

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline, jeu de langage

        Encore une fois les hibous

 

J’allais à travers temps évoquant l’avenir

Que j’avais vu la veille au sein de quelque rêve

Et le long de l’espace au rebours de l’agir

Je laissais s’écouler glauque et vive la sève

 

De grands arbres plantés à l’instar du menhir

Pour marquer du soleil la fugitive trêve

Et qu’à leurs pieds géants les ans viennent gésir

En attendant le jour où l’homme se relève

 

Ni debout ni couchés des êtres à genous

Plantaient leur front plaintif dans une terre aride

La bouche dilatée arrachant des caillous

 

Mais je ne voudrais pas d’un destin aussi dous

Souligner la tendance assurément putride

C’est lorsque la nuit vient que volent les hibous

 

 

       Qui cause ? Qui dose ? Qui ose ?

 

Si j’osais je dirais ce que je n’ose dire

Mais non je n’ose pas je ne suis pas osé

Dire n’est pas mon fort et fors que de le dire

Je cacherai toujours ce que je n’oserai

 

Oser ce n’est pas rien ce n’est pas peu de dire

Mais rien ce n’est pas peu et peu se réduirait

À ce rien si osé que je n’ose produire

Et que ne cacherait un qui le produirait

 

Mais ce n’est pas tout ça Au boulot si je l’ose

Mais comment oserai-je une si courte pause

Séparant le tercet d’avecque le quatrain

 

D’ailleurs je dois l’avouer je ne sais pas qui cause

Je ne sais pas qui parle et je ne sais qui ose

À l’infini poème apporter une fin

  

                         *

 

Acriborde acromate et marneuse la vague

au bois des écumés brouillés de mille cleurs

pulsereuse choisit un destin coquillage

sur le sable où les nrous nretiennent les nracleus

 

Si des monstres errants emportés par l’orague

crentaient avec leurs crons les crepâs des sancleurs

alors tant et si bien mult et moult c’est une ague

qui pendrait sa trapouille au cou de l’étrancleur

 

Où va la miraison qui flottait en bombaste

où va la mifolie aux creux des cruses d’asthe

où vont tous les ocieux sur le chemins des mers

 

on ne sait ce qui court en poignant sur la piste

on ne sait ce qui crie en poussant le tempiste

dans le ciel où l’apur cherche un bénith amer

on ne sait pas

 

Raymond Queneau,  Le Chien à la mandoline, Le Point du jour,

Gallimard, p. 197-198, 141-142, 139-140.

 

12/07/2011

Raymond Queneau, Battre la campagne

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Avec le temps

 

Avec le temps le toit croule

avec le temps la tour verdit

avec le temps le taon vieillit

avec le temps le tank rouille

 

avec le temps l’eau mobile

et si frêle mais s’obstinant

rend la pierre plus docile

que le sable entre les dents

 

avec le temps les montagnes

rentrent coucher dans leur lit

avec le temps les campagnes

deviendront villes et celles-ci

 

retournent à leur forme première

les ruines même ayant leur fin

s’en vont rejoindre en leur déclin

le tank le toit la tour la pierre


 

        Poussière

 

Derrière les semelles

vole la poussière

à condition de ne pas battre

l’asphalte des routes goudronnées

 

dans cette poussière il y a

de quoi rêver

du pollen des fleurs décédées

de la bouse de vache séchée

des éclats amenuisés

de silex ou de calcaire

du bois très très émietté

des feuilles pulvérisées

quelques insectes écrasés

des œufs de bêtes innomées

 

et tout ça vole vole vole

lorsque c’est un peu remué

et tout ça vole vole vole

vers telle ou telle destinée

projeté à coups de souliers

sur le chemin mal empierré

qui conduit au cimetière

 

Raymond Queneau,  battre la campagne, le temps, poussière, pauvres gens

 

Les pauvres gens

 

un champ d’un are

un litre de vin

un stère de bois

un hecto de pain

une lampe d’un watt

un mètre de toit

un centime dans la poche

des années d’existence

 

Raymond Queneau, Battre la campagne, Gallimard, 1968, p. 45, 132 et 182.

.

 

 

31/05/2011

Raymond Queneau, Le Chien à la Mandoline

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De l’information nulle à une certaine poésie

 

C’est bien vrai qu’il faut dire il neige quand il neige

c’est comme ça que l’on se fait comprendre

c’est en disant qu’il neige quand il neige que

c’est agréable de faire la conversation avec des gens qui disent que

c’est le temps qui veut ça qu’il neige quand il neige

c’est comme ça qu’on vit en société sans difficultés aucunes et

c’est comme ça qu’on se fait des amis et

c’est si facile de dire qu’il neige quand il neige

plutôt que de dire il pleut

c’est prétentieux de dire qu’il pleut s’il neige

mais où la poésie va-t-elle se nicher dans tout ça ?

dans un flocon

dans un flocon de neige

arrosé de marsala

un jour d’été sur la grève

d’une plage au Sahara

où si l’on dit : « tiens… mais il neige… »

c’est un peu au hasard…

comme ça…

 


                     Dodo, l’enfant ut

 

Enfants qui déchiffrez dans l’ambre des agathes

Des entrailles le miel du lapins étendues

Sur l’étal du marchand avec leurs quatre pattes

Pour qu’ils ne courent pas deux ensemble cousues

 

Enfants qui préférez le goût des aromates

Au vol des papillons sur les pousses touffues

Y semant le pollen de leurs corps antennates

Exemples confondants des ères disparues

 

Enfants qui déchiffrez dans le cercle de lune

Un bûcheron bossu qui porte sa fortune

Quelques fagots de bois valant bien quatre sous

 

Enfants qui dans la nuit apercevez la hune

De bateaux sinistrés recouverts par la dune

Enfants vous qui rêvez enfants endormez-vous

 

Raymond Queneau, Le Chien à la Mandoline, Le Point du jour, Gallimard, 1965, p. 108-109 et 223-224.