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30/08/2016

Raymond Queneau, Courir les rues

                                     raymond-queneau.jpg       

Zoo familier

 

Chats pigeons chevaux perruches

quelques moustiques quelques mouches

les ânes les chèvres les poneys

des champs de Mars ou Élysées

des singes et des perroquets

parfois même des araignées

chiens de race ou simples roquets

dans leurs vases des poissons rouges

dans leurs toisons les pauvres pous [sic]

raee qui tend à disparaître

les cancrelats et les punaises

les merles les corbeaux les pies

les très peu nombreux ouistitis

les mulots les rats les souris

le perce-oreille issant du fruit

mille-pattes et charançons

sur les faces des comédons

les urus dans les mots croisés

quelques vers dans les framboises

 

de rares aigles

 

dans sa cage chante un serin

 

et puis des humains

et puis des humains

 

Raymond Queneau, Courir les rues,

Gallimard, 1967, p. 110-111.

25/01/2016

Raymond Queneau, Courir les rues

 

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   Changement de régime

 

Entre haricots verts et pomm’frites

ah qu’il hésite ah qu’il hésite

il préfèrerait du boudin

non ! non ! gronde son médecin

 

les restaurateurs attristés

par les soucis d’obésité

regrettent les gouttes anciennes

les gouttes du temps de Carême

ou du grand roi Louis le Quatorzième

ou celles des films de Charles Chaplin

tarte à la crème tarte à la crème

Kléber Colombes guide Michelin

dans les romans naturalistes

on voyait des messieurs très tristes

se ravager leur estomac

en consommant chaque jour les plats

d’un bouillon éclairé au gaz

 

les moralistes actuels

ne veulent pas avoir pitié

de ceux qui s’obstinent à manger

 

Raymond Queneau, Courir les rues,

Gallimard, 1967, p. 77.

 

 

05/06/2014

Raymond Queneau, Courir les rues

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                                  Traduit du latin

 

Il avaitdu bois de chêne et trois lames de bronze autour du cœur

celui qui le premier osa mettre un pied devant l'autre

traverser la chaussée de l'avenue de l'Opéra vers six heures

affrontant les milliers de ouatures se frottant mutuellement le râble

et se glissant entre rostres d'acier et leurs abdomens de métal

pour aller d'un trottoir relativement abrité vers un jumeau incertain

cependant que le tonnerre des impatients retentit jusqu'aux étages

                                                                                  [supérieurs

emportant avec lui les fumées tétraplombées des pots expectorateurs

il avait du bois de chêne et trois lames, autour du cœur, de bronze

celui qui le premier osa traverser une rue sur le coup de dix-huit   

                                                                                    [heures onze

 

                                   Une révolution culturelle

 

Les restaurants chinois se multiplient

d'une croissance exponentielle

pas de doute le péril

jaune en gastronomie

le tigre de papier et le nid d'hirondelle

détrônent le steak sur le gril

 

                                        Encore le péril jaune

 

Dans le bus des touri-

tes chi-

nois ri-

ent avec autant de vulgari-

que des Français

 

 

Raymond Queneau, Courir les rues, Gallimard, 1967, p. 179, 137, 142.

13/03/2013

Raymond Queneau, Courir les rues, Battre la campagne, Fendre les flots

 

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Graffiti

 

Le graveur voit disparaître

une à une les pissotières

tableaux noirs où ses écrits

manifestaient une grammaire

                  alerte

 

Variante

 

Le graveur voit disparaître

une à une les vespasiennes

tableaux noirs où ses désirs

                 s'écrivirent

sans angoisses grammairiennes

 

Raymond Queneau, Courir les rues (1967),

dans Œuvres complètes, édition préparée par

Claude Debon, Bibliothèque de la Pléiade,

Gallimard, 1989, p. 352.

 

À tout vent

 

Les champignons ont des chapeaux

grands comme des accordéons

ils se massent et végètent

en rond

 

ils croissent dans la nuit

lorsque coassent les grenouilles

ils arrivent impromptu

avec la rouille

 

demain demain il n'y aura plus

que poussière

ils sèment à tout vent

pour une année entière

 

ainsi la poudre de la vie

un jour revient au port

puis le poème jette ses spores

pour une autre vie

 

Raymond Queneau, Battre la campagne,

(1968) id., p. 446.

 

Buccin

 

Dans sa coquille vivant

le mollusque ne parlait pas

facilement à l'homme

mort il raconte maintenant

toute la mer à l'oreille de l'enfant

qui s'en étonne

qui s'en étonne

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, (1969),

id., p. 538.

 

 

 

 

 

 

 

12/05/2012

Raymond Queneau, Battre la campagne, Courir les rues, Fendre les flots

Raymond Queneau, Battre la campagne, Courir les rues, Fendre les flots

           Jardin oublié

 

L'espace doux entre verveines

entre pensées entre reines-

marguerites, entre bourdaines

s'étend à l'abri des tuiles

 

l'espace cru entre artichauts

entre laitues entre poireaux

entre pois entre haricots

s'étend à l'abri du tilleul

 

l'espace brut entre orties

entre lichens entre grimmies

entre nostocs entre funaries

s'étend à l'abri des tessons

 

en ce lieu compact et sûr

se peut mener la vie obscure

le temps est une rature

et l'espace a tout effacé

 

Raymond Queneau, Battre la campagne, Gallimard,

1968, p. 83.

 

         Les entrailles de la terre

 

La bonne et douce chaleur du métro

dehors il vente il pleut il neige

il y a du verglas il y a de la boue

il y a des ouatures qui veulent vous mordre

et puis voilà le métro qui vous attend le bouche

          ouverte

oh ! la bonne la douce haleine

on descend gaiement l'escalier

il ait de plus en plus chaud

on oublie la pluie le vent la neige

le verglas la boue les ouatures

une femme charmante ou un bon noir

fait un petit trou bien rond

dans votre rectangle de carton

et vous voilà bien au chaud

dans la bonne et douce chaleur du métro

 

Raymond Queneau, Courir les rues, Gallimard,

1968, p. 96.

 

           Le cœur marin

 

Regrets perdus dans la marée

crêtes abîmées par le vent

ceux-là sans cesse ramenés

et celles-ci disparaissant

nul effluve nulle rosée

ne vient calmer le palpitant

la vague verte abandonnée

s'abat perpétuellement

tandis que chaque jour rapporte

tous ces regrets devant la porte

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, Gallimard,

1968, p. 61.