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25/04/2017

Étienne Faure, Poèmes d'appartement

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De ses nuits à deux corps dans un lit il garde

le réflexe de dormir sur le bord, non pas au centre,

en souvenir de l’autre qui pourrait resurgir,

se lover contre lui, demander asile

un soir de neige à pas feutré traverser la chambre

où le rêve et sa ligne de flottaison persistent

au plus rêche de l’entrée en matière — y a quelqu’un ?

Revient l’épais silence, voix tranchante il répète.

Y a personne.

Comme aux frontières de l’Europe hier

— quelque chose, rien, tout à déclarer —

il écrit, se relève la nuit pour écrire

ce qui pourrait devenir une lettre

sur du papier, juste avant la

Dématérialisation des amours

Et des déclarations qui vont avec

(âmes et hameaux où vivaient les amants qui traversent

à découvert la nuit).

 

à deux corps

 

Étienne Faure, Poèmes d’appartement, dans

Rehauts, n° 39, mars 2017, p. 48.

23/10/2016

Giorgio Manganelli, Amour

                                   Giorgio Manganelli, Amour, message, lettre, vide

   Si tu m’aimes — et j’ignore si l’amour est permis à qui rêve — , tu m’aimes comme on peut aimer après bien des amours, au point que les mystères, les inexactitudes, les noms échangés, malicieuse persistance, rendent vague, inepte et hagarde toute tentative de ta part d’envoyer des messages, quel qu’en soit le destinataire naturel, ou laborieusement dénaturé, accessible aux seuls entretiens allégoriques ; tu pourrais avoir recours à des catalogues d’exploits, à des proverbes, à des indices flous mais non dépourvus de loyauté ; proposer des symptômes, des signes d’une maladie dotée de sens, un syndrome élaboré, un callot de rêves pénibles et hirsutes. Je pourrais accepter, me diras-tu, vieil homme, un billet vierge, et ne rien écrire dessus ; mais cette virginité ne sera-t-elle pas déjà une allusion au silence, à d’intolérables vacarmes, une proclamation d’identité, ou l’impossibilité de mesurer la distance et de sonder simultanément le désespoir, la dispersion, l’imminence, les allusions au néant ; ne sera-t-elle pas le plus muet murmure, ce qui reviendrait à dire : « Bien que je sois là, nous n’avons rien à nous dire » ; et même : « Toi et moi, nous nous ignorons depuis toujours. »

 

Giorgio Manganelli, Amour, traduction Jean-Baptiste Para, Denoël, 1981, p. 22-23.

30/01/2016

Jean de Sponde (1557-1595), Les Amours

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Mon Dieu, que je voudrois que ma main fut oisive,

Que ma bouche et mes yeux reprissent leur devoir !

Escrire est peu : c’est plus de parler et de voir,

De ces deux œuvres l’une est morte et l’autre vive.

 

Quelque beau trait d’amour que notre main escrive,

Ce sont tesmoins muets qui n’on pas le pouvoir

Ni le semblable poix, que l’œil pourroit avoir

Et de nos vives voix la vertu plus naïve.

 

Mais quoy ? n’estoyent encor ces foibles estançons

Et ces fruits mi-rongez dont nous le nourrissons

L’Amour mourroit de faim et cherroit en ruine :

 

Escrivons, attendant de plus fermes plaisirs,

Et si le temps domine encor sur nos desirs,

Faisons que sur le temps la constance domine.

 

Jean de Sponde, Les Amours, dans Œuvres littéraires, édition

Alan Boase, Droz, 1978, p. 54.

23/01/2015

Franz Kafka, À Milena

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Prague, 8 juillet 1920, jeudi

                                                                      Jeudi matin

 

   Ta lettre enfin. Tout de suite quelques mots seulement, en hâte, sur l'essentiel, même si la hâte y mêle peut-être des inexactitudes que je regretterai plus tard : je ne connais pas d'autre cas semblable à celui de notre relation à tous les trois [1], et donc on ne doit pas le troubler avec des expériences tirées d'autres cas (cadavres — souffrance à trois, à deux — disparaître de telle ou telle manière). Je ne suis pas son ami, je n'ai trahi aucun ami, mais je ne suis pas non plus pour lui une simple connaissance, je lui suis en fait très lié, peut-être suis-je sur certains plans plus qu'un ami. Quant à toi tu ne l'as pas non plus trahi, car tu l'aimes, quoique tu en dises et quand nous nous unissons (merci, vous les épaules !) c'est à un autre niveau, hors de son domaine. Le résultat de tout cela est que cette situation n'est pas seulement notre situation à garder secrète, pas seulement souffrance, peur, douleur souci — ta lettre m'a effrayé en me tirant d'un calme relatif, calme qui provenait encore de notre rencontre et qui maintenant file peut-être à nouveau vers les tourbillons de Merano, quoi qu'il en soit, il y a de puissants obstacles au retour des conditions de Merano — mais c'est une situation ouverte à trois, claire dans son ouverture, même si tu devrais encore la taire un moment. Je suis très opposé à une réflexion sur les possibilités éventuelles ­ — j'y suis opposé, parce que je t'ai, si j'étais seul, rien ne pourrait m'empêcher d'y réfléchir — dès le présent on s'érige soi-même en arène du futur, alors comment le sol dévasté pourrait-il porter la maison du futur ?

   Je ne sais plus rien d'autre maintenant, je suis au bureau depuis trois jours et n'ai pas encore écrit une ligne, peut-être cela va-t-il marcher maintenant. D'ailleurs Max m'a rendu visite pendant que j'écrivais cette lettre, son silence va de soi, pour tous à part ma soeur mes parents la jeune fille et lui je suis passé par Linz.

F.

 

Franz Kafka, À Milena, traduit de l'allemand par Robert Kahn, éditions NOUS, 2015, p. 101-102.

 



[1] Milena a dû annoncer à Kafka que son mari était au courant de leur liaison.

17/11/2014

Raymond Queneau, Texticules, dans Contes et propos

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                                 Dans la lettre

 

   L'abri, c'est magistral à l'intérieur d'un a, par exemple, d'un o, d'un i — intérieur mince, bien sûr, que celui de l'i, mais combien certain, tiède même, gemütlich. Avec ça bien sûr, on ne va pas loin sur le chemin de la renommée. Bien plutôt, on va lentement. Oh, combien d'écrivains et combien d'écrivaines

     qui sont partis joyeux pour des courses lointaines

           à l'intérieur d'un i se sont ensevelis.

   Si l'on est désinvolte on peut choisir autre chose : l'aleph, l'oméga, le sampi.

   Ah petit troupeau, petit troupeau, que tu nous fais souffrir.

 

                                    Paralogies

 

   Que s'apprête un peu, loin de, le ce qu'il faut dire alors les échos qu'aux cocoricos d'une longue carte infuse mais dérisoire les limites répondent, répondent. C'est minuit. Certains écrivent, certains rêvent. L'encre coule entre les doigts de la lune en ses carrosses d'algèbres. À côté de, presque, environ, l'étage est annoncé par le carillon flagrant d'une thune. Il est toujours midi. L'heure n'a pas changé depuis le silurien. À peine a-t-elle changé. À peine : juste de quoi ne plus devenir troglodyte.

   Le papier blanc laissé sur la table bat des ailes et prend son vol adéquat, idoine, certain.

 

Raymond Queneau, Texticules, dans Contes et propos, Gallimard, 1981, p. 209-210 et 214.

30/12/2013

Patrick Beurard-Valdoye, La fugue inachevée

 

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   Pour "commémorer" la boucherie de 14-18...

 

Menoncourt samedi 1er août 1814 Marcel à ses parents (Morvillars (Terr. de Belfort)

 

C'est avec une grande peine que je vous écris peut-être ces derniers mots nous sommes en troisième ligne en cantonnement d'alerte à Menoncourt nous sommes partis le vendredi 31 juillet à 8 heures du soir en tenue de guerre pour Menoncourt à 5 kilomètres de la frontière nous avons avec nous 120 cartouches ici le pays est tout sens dessus dessous nous avons fauché blé pommes de terre etc. pour faire des tranchées pour nous retrancher ici les femmes pleurent car elles ont reçu l'ordre de quitter le village j'espère qu'Albert et Amédée sont partis aussi pour faire leur devoir aujourd'hui samedi nous avons entendu l'ordre de mobilisation générale peut-être demain nous partirons au feu un aéroplane est venu ce soir atterrir à Menoncourt faire une reconnaissance je ne pensais guerre que dimanche la situation en viendrait à ce point-ci je termine ma lettre en vous embrassant bien tous

votre fils qui fera son devoir Marcel

 

Menoncourt lundi 3 août 1814  - Marcel à ses parents

Je crois que nous sommes encore à Menoncourt pour deux jours nous pousserons peut-être plus avant c'est un pays à peu près ruiné les vergers arbres fruitiers sont en grande partie coupés ainsi que les blés pommes de terre etc. nous avons fait des fosses pour nous abriter pour tirer nous coupons aussi les lisières de bois dans le pays on ne peut plus rien trouver aucune boisson tout a été nettoyé en deux jours Je voudrais bien que vous me disiez si Albert et Amédée sont partis et où ils sont dans le village on a tambouriné hier que tout homme valide de 16 à 60 ans devait se rendre à Belfort pour faire des travaux de défense dites-moi si le Papa est parti ainsi que nos chevaux [...]

Un commandant du 35' s'est suicidé il s'était trop rapproché de la frontière avec son bataillon le Général lui a ordonné de reculer il a refusé et s'est suicidé.

Bonjour à tous.

 

Patrick Beurard-Valdoye, La fugue inachevée, éditions Al Dante/Niok, éditions Léo Scheer, 2004, p. 176 et 179.

 

 



13/07/2013

Luc Bénazet et Benoït Casas, Envoi

 


 11 décembre  [préparatifs]  poésie & poésie & histoire revues,italie traductions... poésie & duo : je prépare liste     et nom,avancer ou reculer avançant. sans reculer           au point de ,la lumière                                                  [gra,envoi,conversation écrite,lettre,poésie

                                                           Luc Bénazet


11 décembre

 

[préparatifs]

 

Poésie &

Poésie & Histoire

revues, Italie

traductions...

Poésie & duo :

je prépare liste     et noms

discours-montage

livres-outils

piles     des titres

dispositif serré

en vue de

littéral oral

et d'accélération prochaine.

 

 

11 décembre  [préparatifs]  poésie & poésie & histoire revues,italie traductions... poésie & duo : je prépare liste     et nom,avancer ou reculer avançant. sans reculer           au point de ,la lumière                                                  [gra,envoi,conversation écrite,lettre,poésie

                                                                         Benoît Casas

19/12/10

 

          calendrier. Considérant sa propre vie, avancer ou reculer

avançant. Sans reculer

          au point de mire des regards — à l'arête du nez —, la lumière

                                                 [grandit ou bien décline

sans arrêt

 

 

Luc Bénazet et Benoït Casas, Envoi, Héros-Limite, 2012, p. 44-45.

20/05/2011

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

 

Rainer Maria Rilke, Lettre, poèteVous demandez si vos vers sont bons. C’est à moi que vous posez la question. Vous en avez interrogé d’autres auparavant. Vous les envoyez à des revues. Vous les comparez à d’autres poésies et vous vous inquiétez quand certaines rédactions refusent vos essais. Or (puisque vous m’avez autorisé à vous conseiller), je vous invite à laisser tout cela. Vous portez vos regards au-dehors ; or, c’est précisément ce qu’en ce moment vous devriez ne pas faire. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n’existe qu’un seul moyen, qui est de rentrer en vous-même. Cherchez le sol d’où procède ce besoin d’écrire ; vérifiez s’il étend ses racines jusqu’au plus profond de votre cœur ; faites-vous l’aveu de savoir si vous devriez mourir au cas où il vous serait interdit d’écrire. C’est cela surtout qui compte : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit si vraiment il vous faut écrire. Creusez en vous-même jusqu’à trouver la réponse la plus profonde. Et si cette réponse est affirmative, si vous ne pouviez accueillir cette grave question qu’en disant simplement, fortement : « Oui, il le faut », alors construisez votre vie en fonction de cette nécessité ; votre vie doit être, jusqu’en ses instants les plus insignifiants et les plus minimes, la marque et le témoignage de ce besoin.

 

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, traduction de Claude David, dans Œuvres en prose, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1993, p. 928.