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15/11/2015

Armand Gatti (né en 1924), La mer du troisième jour

 

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Le chant de la baleine solitaire

                                         multiplie les baleines

Chaque baleine

                      blanche, bleue ou grise,

est un chant.

Chaque vague est le recommencement

de la mer phosphorescente.

                  

Seul pour sauter de l’un à l’autre

                                         le poisson volant

                                         chant multiplicateur

Fruit jetant sa pulpe et se retrouvant noyau

mais dont le rayon

                             la falaise

                                          les ammonites

seront désormais la terre nourricière.

 

Armand Gatti, La mer du troisième jour, illustrations

d’Emmanuelle Amann, Æncrages & Co, 2015, np.

14/08/2015

Eugène Sawitzkaya, Fraudeur

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   Les champs secs ou le parc brumeux.

   Il a toujours aimé l’eau mais adore le grattement du chaume contre ses chaussures, l’odeur et le chant des tuyaux de paille dorée. D’un côté la croupe argileuse, de l’autre le  limon d’une rivière er de son affluent. Entre deux fossés, remblais de terre herbeuse, un chemin creux ancien comme le village dont il s’éloigne. Entre deux haies d’ifs, une allée vers le château qu’il laisse pour demain, pour plus tard. Plus tard les jeunes filles aux jambes nues sur la pelouse descendant vers l’étang. Aujourd’hui, préfère l’ornière au fond de laquelle se tapit le lièvre au poil clair quand le vent du nord souffle transportant le vacarme d’un train de marchandises.

   Un été torride, le parc ouvrait ses grilles et le garçon suivit le ruisseau d’eau pure et vit le poisson d’or nageant sur un fond de coquilles vides blanches comme nacre ou onyx. Ce poisson avait la forme et la délicatesse d’un pied d’enfant ; ses nageoires s’agitaient comme des voiles d’un mouvement régulier et souple. Le poisson nageait contre le courant, se déplaçait latéralement, se couchait sur le flanc, actif et lumineux

 

Eugène Sawitzkaya,  Fraudeur, éditions de Minuit, 2015, p. 58-59.

07/06/2014

Raymond Queneau, Fendre les flots

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           L'ouïe fine

 

Les poissons parlent quel charivari

on ouvre les ouïes pour entendre

leurs discours océaniens

on n'entend rien

il faut avoir l'oreille maritime

pour percevoir ce que ces vertébrés expriment

sinon l'on n'entend rien

que le cri des mouettes

la sirène d'un navire le ressac

et les galets roulés

 

                  L'air de la mer

 

Quel être jette ainsi son haleine fétide

on croyait respirer voilà que cette odeur

s'enfle emplissant l'azur de son gaz homicide

répandant en tout lieu son immense puanteur

 

Quel monde peut ainsi congestionner les plaines

sur la terre et dans l'eau déversant son venin

éteignoir des parfums massacrant la verveine

la rose l'origan l'encens et le benjoin

 

Lorsque l'on aperçoit ces ombres méphitiques

qui viennent menacer l'air pur atmosphérique

que faire sinon fuir vers les larges lointains

 

et marcher d'un bon pas vers les rives humides

où les sels bienfaiteurs d'abord un peu timides

finissent par briser le monde du purin

 

Raymond Queneau, Fendre les flots, Gallimard, 1969,

p. 49, 94.

10/05/2014

Sarah Kirsch (1935-2013), À la pêche avec Sacha

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                       À la pêche avec Sacha

 

Ce qui serait bien avait dit Sacha ce serait de faire

Aujourd'hui notre provision de vers de terre et demain

Le bus du canal un petit sac de ravitaillement l'attirail

De pêche des pliants du tabac en veux-tu en voilà moi j'ai dit

Sitôt dit sitôt fait après avoir perdu en route

Un chaudron traversé les roseaux en nous protégeant les yeux

Nous avons mis bas le paquets j'ai poussé un soupir le soleil

Pointait hors de l'eau dans cette contrée

L'eau de la rivière et non de la mer

 

Viens sous le saule

Toi prends le pliant rouge

À l'ombre des amorces

Enfile les bottes en caoutchouc

Claquements de lignes nombreux des deux côtés sur l'eau boueuse

Un petit chaudron çà et là fume y nagent sans doute

Des paprikas en attendant ceux qui pour l'instant sont encore

Ces poissons voilà déjà le bouchon qui plonge je ferre rien

 

Fais attention au fil

Un bateau à moteur passe le long du bord

Il a de belles mains

La ligne de vie pas une brisure

 

C'était à prévoir Sacha a de la veine il prend quelque chose et moi

De ces ridicules petits poissons dont on n'ose même pas

Dire le nom si j'essayais à la cuiller

Pas encore la saison je le sais bien les poissons aussi

Ma seule chance est là à nouveau le bateau à moteur

Qui passe il a son fil cassé au-dessus de l'hameçon viens

Les nœuds les tendres liens c'est à moi de les faire Sacha

 

Ta main est trop grosse

Serre bien les plombs avec tes dents

Je suis quand même bonne à quelque chose tu vois

Je pose la deuxième ligne

[...]

 

Sarah Kirsch (1935-2013), À la pêche avec Sacha, traduit de l'allemand par Maurice Regnaut, dans Rehauts, n° 32, septembre 2013, p. 3-4.