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18/08/2014

Jacques Dupin, Chansons troglodytes, Gravir

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                                      Francis Bacon, Portrait of Jacques Dupin, 1990

 

             Ta nuque, plus bas que la pierre,

 

 

Ton corps plus nu

Que cette table de granit…

 

Sans le tonnerre d’un seul de tes cils,

Serais-tu devenue la même

Lisse et insaisissable ennemie

Dans la poussière de la route

Et la mémoire du glacier ?

 

Amours anfractueuses, revenez,

Déchirez le corps clairvoyant.

 

Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 94.

 

 

           Romance aveugle

 

Je me suis perdu dans le bois

dans la voix d’une étrangère

scabreuse et cassée comme si

une aiguille perçant la langue

habitait le cri perdu

 

coupe claire des images

musique en dessous déchirée

dans un emmêlement de sources

et de ronces tronçonnées

comme si j’étais sans voix

 

c’en est fait de la rivière

c’en est fini du sous-bois

les images sont recluses

sur le point de se détruire

avant de regagner sans hâte

 

la sauvagerie de la gorge

et les précipices du ciel

le caméléon nuptial

se détache de la question

 

c’en est fini de la rivière

c’en est fait de la chanson

 

l’écriture se désagrège

éclipse des feuilles d’angle

le rapt et le creusement

dont s’allège sur la langue

la profanation circulaire

 

d’un bond de bête blessée

la romance aveugle crie loin

 

que saisir d’elle à fleur de cendre

et dans l’approche de la peau

et qui le pourrait au bord

de l’horreur indifférenciée

[…]

Jacques Dupin, Chansons troglodytes, Fata Morgana, 1989, p. 21-23.

10/08/2014

Guillevic, Art poétique

Guillevic, Art poétique, mot, rêve, mémoire, vivre, miroir

   Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

   Il t’arrive des mots

   Des lambeaux de phrase.

Laisse-toi causer. Écoute-toi

Et fouille, va plus profond.

Regarde au verso des mots

Démêle cet écheveau.

Rêve à travers toi,

À travers tes années

Vécues et à vivre.

 

Ce que je crois savoir,

Ce que je n’ai pas en mémoire,

C’est le plus souvent,

Ce que j’écris dans mes poèmes.

 

Comme certaines musiques

Le poème fait chanter le silence,

Amène jusqu’à toucher

Un autre silence,

Encore plus silence.

 

Dans le poème

On peut lire

Le monde comme il apparaît

Au premier regard.

Mais le poème

Est un miroir

Qui offre d’entrer

Dans le reflet

Pour le travailler,

Le modifier.

— Alors le reflet modifié

Réagit sur l’objet

Qui s’est laissé refléter.

 

Chaque poème

A sa dose d’ombre,

De refus.

Pourtant, le poème

Est tourné vers l’ouvert

Et sous l’ombre qu’il occupe

Un soleil perce et rayonne,

Un soleil qui règne.

 

Mon poème n’est pas

Chose qui s’envole

Et fend l’air,

Il ne revient pas de la nue.

C’est tout juste si parfois

Il plane un court moment

Avant d’aller rejoindre

La profondeur terrestre.

 

Guillevic, Art poétique, dans Art poétique, précédé de Paroi et suivi de Le Chant, préface de Serge Gaubert, Poésie / Gallimard, 2001, p. 166, 172, 177, 178,180 et 184.

 

13/07/2014

Antoine Emaz, Jours

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2. 03. 08

 

la peur

la mémoire noire

on ne la rappelle pas

elle vient

quand elle veut

ou peut-être au signal

d'un ultra-son de vivre

 

elle remonte

on lui fait sa place

sans parler

 

on attend qu'elle reparte

par le premier train de nuit

 

le plus souvent

quand on l'entend venir

on commence par prendre un verre

et s'occuper de tout et rien

histoire

d'espérer qu'elle passera

à quelques pas

sans voir

 

on la sait bête

taupe

 

parfois ça marche

on ne la revoit plus

 

elle ne faisait que passer

elle a jeté son froid

rappelé assez que l'on était

poreux

[...]

 

Antoine Emaz, Jours, éditions En Forêt /

Verlag Im Wald, 2003, p. 109 et 111.

05/06/2013

Jean-Pierre Le Goff, Le cachet de la poste, feuilles volantes

 

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                               1942-2012


                         Au 29 de la rue Cuvier

 

En sortant du jardin des plantes, par la rue Cuvier, cela me prit de plein fouet. Le milieu de la chaussée était toujours doté de rails de l'ancien tramway, posés entre de vieux pavés comme on n'en fait plus. Cette bouffée du temps passé m'étourdit outre mesure. Bien que j'eusse conscience qu'il n'y avait pas eu la plus petite rupture dans la continuité, j'ai ressenti ce surgissement d'autrefois émotionnellement comme réel, alors que ma mémoire me rappelait que la dernière fois que j'avais emprunté cette rue, il y a, il me semble, plus d'une vingtaine d'années, la vue des rails m'avait fait éprouver profondément le sentiment d'un temps passé que je n'ai pas connu. Peut-être était-ce cette seconde bulle du temps qui remontait en me donnant l'impression que le temps écoulé pouvait réapparaître dans le présent comme si rien ne d'était passé. Je revivais un moment que j'avais déjà vécu, mais d'une manière plus forte que la première fois puisqu'il réactivait ce qui était déposé en moi et que j'avais oublié.

   Dans les jours qui suivirent, cet instant me revint plusieurs fois à l'esprit, ce qui fit que, sans très bien le réfléchir, je prenais le métro pour me rendre rue  Cuvier. Lorsque j'y arrivai, il était clair que j'attendais de mon incursion la trouvaille de signes temporels susceptibles de relancer en moi cette sensation qui me fait tenir compte du temps des chronomètres pour suspect.

   La porte se manifesta dans le bas de la rue en allant vers la Seine. Elle était murée par des pierres. Elle portait le numéro 29 sur une plaque d'émail bleu. Il n'y avait rien derrière. La maison avait disparu. Par-delà le mur, on voyait dépasser quelques frondaisons, celles du jardin des Plantes. J'imaginai que la nuit on devait entendre le bruit des animaux sauvages. Certaines pierres qui avaient servi à la murée étaient sculptées par des oiseaux qui s'y étaient fait le bec. Il y avait aussi une plante de muraille très touffue, que je n'ai pas reconnue, les graines sans doute avaient été portées par le vent.

 

 

Jean-Pierre Le Goff, Le cachet de la poste, feuilles volantes, préface de Jacques Réda, "l'arbalète", Gallimard, 2000, p. 254-255.

25/05/2013

Pierre Bergounioux, Univers préférables

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   La classification habituelle des récits ne couvre pas, loin s'en faut, l'extension du genre. À côté des formes élaborées, pourvues d'un titre, imprimées, des simples histoires qu'on échange et qu'on oublie, prolifèrent des textes muets, sans destinataire, ignorés du narrateur lui-même Eux aussi, pourtant, postulent des mondes. On peut ne s'être jamais su l'auteur de cette prose sourde. il arrive qu'un mot qu'on dit ou qu'on entend, un lieu où l'on revient, plus tard, agissent comme des catalyseurs, révèlent après couple grouillement de textes embryonnaires qui visaient à résoudre les énigmes, à conjurer les périls dont on se sentait environné.

   On ne les avait pas à proprement parler oubliés. On n'en jamais eu conscience. On était trop occupé à recenser des emplacements viables, des moments préservés, une activité acceptable, pour songer qu'on échafaudait, à cet effet, des récits. Certains reçurent un caractère d'avancement poussé. D'autres n'ont guère dépassé le stade larvaire, mots épars sur le silence, bouts de phrase sans suite, comme brisées de s'être heurtées à la muraille sans prise ni faille de la réalité. Certains étaient tournés vers d'autres récits, implicites ou sonores, dressés contre des idées hypothétiques ou avérées mais capables, toutes, d'adultérer profondément notre être, de nous l'aliéner.

 

Pierre Bergounioux, Univers préférables, dessins de Philippe Ségéral,

Fata Morgana, 2003, p. 7-8.

© Photo Tristan Hordé

22/04/2013

Franck André Jamme, au secret

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les très délectables

élégances

de la mémoire

 

les pensées devant lesquelles

se dresse tout à coup

une immense pensée

 

les êtres

qui se mettent à rêver

sur la route

et peu à peu

c'est le chemin

lui-même

qui se mue

en leur songe

 

[2]

        *

 

tous ces gens

qui aimeraient se balader

dans les bois

ou dans les jardins

 

selon les jours

 

et rien d'autre

 

l'art d'emmêler

les plans de l'ignorance

et de la perception

 

le livres

ne faisant voyager

au fond

que de la fausse monnaie

 

et on en a le sang figé

 

[34]

        *

les pensées

derrière lesquelles

attendent

des milliers de pensées

 

les atroces vérités

de la mémoire

 

les êtres

qui s'arrêtent subitement

sur le chemin

et peu à peu

ils se transforment

en pierres

 

[62]

        *

 

l'art d'accoupler

le plan de l'ignorance

et  celui de la perception

 

les sortes de courts albums

ne montrant au fond

que des listes

 

tous ces gens

qui errent

dans les couloirs

 

selon les jours

 

et rien d'autre

 

[81]

 

Franck André Jamme, au secret, dessins de

Jan Voss, éditions isabelle sauvage, 2010, np.

26/03/2013

Thalia Field, L'amateur d'oiseaux, côté jardin

 

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Ce crime porte un nom

 

    Si on me disait qu'une pieuvre parle anglais, par                                           exemple, ou ruse, je prendrais cela comme une                                     qui m'intéresse, c'est ce dont elle parle.

                      (Markus Turovski)

 

   Je n'ai aucune envie d'écrire ceci, ni en anglais, ni dans aucune autre langue, et puis de toute façon cela a déjà été écrit. Plus tard ce sera matière à discussion et d'autres appelleront ça un monologue ou un soliloque. Quelle différence ? Ils n'auront pas la moindre idée, voilà la différence. C'est maintenant que je dois noircir des pages, avant qu'il soit trop tard. La pression d'une désuétude calculée, de mon inactivité dans ma sémiosphère, la pression de l'abstraction (un numéro inscrit sur la bague à ma cheville : 1011-41278) — c'est l'Umwelt de qui d'abord ? Voilà de quoi se consoler un instant à peine.

 

   Prenez Tennyson : « Si attentive au type, si dédaigneuse d'une vie. »

 

   Ce que je veux dire, c'est que personne ne peut comprendre ce que je raconte, même si j'écris dans une langue correcte et que le titre de mon article,  « Entre l'air et l'espace », me trotte dans la tête depuis plusieurs années. Une conversation franche entre organismes représente peut-être une valeur ajoutée pour le locuteur ou le destinataire, mais peu d'oiseaux écrivent des articles. Suis-je un cas particulier ? Un oiseau-mémoire qui est mort et a continué de vivre, explosant en plein vol, un puis plusieurs.

 

   Je me souviens de Wittgenstein qui disait que même si un lion savait parler, nous ne le comprendrions pas. Je ne comprends pas, mais je crois que c'est juste.

 

   Parler des espèces est plus difficile que de parler de soi. Certains avancent que les espèces sont des genres naturels avec des qualités essentielles. D'autres disant que les espèces ne sont que de l'ADN, une généalogie décodée. D'autres encore pensent que les espèces sont de simples flux, ou des individus, ou une question de contexte, ou une simple commodité. On a même qualifié les espèces d'investisseurs financiers qui maximisent les bénéfices en spéculant sur l'autoproduction. Vous dites espèces, moi je dis illusion, présent-passé, accident, karma, absurdité, ou simplement je ne dis rien.

[...] 

Thalia Field, L'amateur d'oiseaux, côté jardin, traduit de l'anglais par Vincent Broca, Olivier Brossard et Abigail Lang, Les presses du réel, 2013, p. 61-62.

 

 

 

 

 

 

19/03/2013

Ophélie Jaësan, La Mer remblayée par le fracas des hommes

 

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                        Éloge de la disparition

   « Ce que nous appelons démesure, ce que Sophocle appelle la démesure, ce qui, d'après lui, est immédiatement puni de mort puni par les dieux, n'est que l'ensemble de nos propres mesures. » Jean Giono, Noé.                                                                                                         

 

   Parfois j'ai ce besoin — vital quasiment, du moins viscéral — d'être sur le départ. J e me souviens du ciel et de la terre, mais c'est un souvenir qui n'est plus ancré dans ma chair et il me faut aller tout de suite à sa rencontre, nourrir sa revivifiance, au risque de ne plus savoir quelque chose d'essentiel sur moi.  

   Moi ou eux ­— les hommes pareillement.

   C'est donc d'abord une voie ferrée et je m'en vais, je fuis la ville, son agitation, son trop-plein, ses machines et autres engins. Je tente la campagne. Après un long voyage, j'arrive enfin dans une gare. Une simple gare avec un quai et une guérite. Alentour : rien. La nature. Je quitte la gare, seule. Je marche longtemps, très longtemps. Même fatiguée, il me faut poursuivre, car c'est autre chose qu'une nature remodelée par l'homme que je cherche.

   Lorsque l'auto franchit le col, le temps change brusquement. La pluie cède à la neige, il y a du vent et du brouillard. L'autoroute que nous allons bientôt quitter ressemble à une nationale sans envergure. Un tapis blanc recouvre tout — les dernières maisons, les murets, les barrières, les barbelés —, tapis qui s'épaissit de minute en minute. Le ciel trop bas semble avoir eu le désir d'écraser la plaine. Brumes et vapeurs ont noyé la ligne de démarcation entre le ciel et la terre. Voilà qu'ils ne font plus qu'un. En silence, j'admire leur fusionnement.

   Les cimes des arbres, leur branches, leurs troncs ont également été recouverts par la neige. Des arbres qui me paraissent maintenant figés dans une expression étrange, oscillant entre la sérénité et l'inquiétude.

   Petit à petit, les traces du dernier passage des animaux dans la plaine ont toutes été effacées et les cris des oiseaux se sont tus.

   Sur ce monochrome blanc, je rêve éveillée. Naît en moi alors le besoin d'écrire sur — ou à partir de — la disparition progressive des choses. Comme on ne peut plus les voir, on ne peut plus les nommer et elles finissent par disparaître. Mais en apparence seulement, puisque tout homme est Noé. Tout homme porte en lui la mémoire du monde. Longtemps après sa disparition.

 

Ophélie Jaësan,  La Mer remblayée par le fracas des hommes, Cheyne, 2006, p. 58-59.

  

 

 

 

17/02/2013

James Sacré, Un Paradis de poussières

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James Sacré a obtenu le prix Max Jacob pour l'ensemble de son œuvre. Il lui sera remis le 21 février au Centre National du Livre.


Au lieu de m'en tenir à des souvenirs jamais précis

(Des choses, de mes sentiments pour ces choses),

A des photographies de mince intérêt, le plus souvent mal prises,

Est-ce que ça serait pas mieux d'oublier tout le détail

De ma rencontre avec des endroits, des moments de ce pays

Avec des gens,

Et de simplement regarder pour écrire

Les images de tant de beaux livres ? n'ont-elles pas

Dans leurs couleurs, dans ce qu'elles donnent à voir

Tous les mots dont j'ai besoin pour dire ?

Ma si pour dire quoi qui me ramène à mon désir

De reprendre un café cassé ?

Le passé mal photographié, demain rien de précis

Je vais continuer de mal oublier.

 

                                               *

 

Il y a toujours quelque chose comme une ruine dans ce que

l'œil regarde :

Mur de maison qui s'en va, terrasse qui tombe

Et tout à côté des constructions pas finies, couleur de brique et de béton.

Au loin de grands feuillages d'arbres bougent

(Je pense à ce village en Vendée

Où l'enfance a connu déjà

Ces formes de feuillages muets).

On est à côté de la vie défaite et qui se continue pourtant :

Des bruits de moteurs et le pas des mules,

Une voix qui n'en finit pas de crier je sais pas quoi.

Je pense

A ces grands gestes d'arbres, à l'enfance à jamais solitude

Ça n'aide guère

A savoir se tenir dans le monde en désordre.

 

James Sacré, Un Paradis de poussières, André Dimanche, 2007,

p. 108-109.

© Photo Tristan Hordé.

15/02/2013

Paul Louis Rossi, Le Voyage de sainte Ursule

Paul Louis Rossi, Le Voyage de sainte Ursule, mémoire, temps, souvenirs

 

Et je marchais dans les rues paisible en apparence

   mais tout entier tremblant de cette mémoire

        inconnue comme un

               alcool

 

Tourmenté de ce regard plongé à travers moi dans le

   temps aveugle et pénétrant cette trame

        indéchiffrable d'images fugitives

               et de sonneries

 

Presque illisible où s'inscrivaient des souvenirs qui

   ne me laissaient jamais reposer et j'allais

 

        perpétuellement agité de l'auberge

               au gibet

 

Aisni qu'une barque amarrée roulant au fil des eaux

   enfermé dans la spirale des rues nouant et

        dénouant l'écheveau de cette

               Ville ancienne

 

Paul Louis Rossi, La Voyage de sainte Ursule, Gallimard, 1973, p. 19.

© Photo Chantal Tanet, 2011.

 

07/02/2013

Alexis Pelletier, Comment ça s'appelle

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                                 Revenir aux oiseaux

 

Des mois sans oiseaux

je veux dire le mot oiseau

 

Et d'y revenir c'est comme un grand dépaysement

 

Je me suis souvent demandé pourquoi les oiseaux

et la question est aussi bête que

pourquoi le bleu ou pourquoi peindre

le même motif et pourtant la question

reste même si la réponse la modifie progressivement

 

Ce n'est pas vraiment le mot oiseau qui m'arrête

ni l'oiseau en général mais un oiseau particulier

ou un vol d'oiseaux particulier en ville surtout

des étourneaux mais pourquoi pas

en bord de Seine des bernaches cravants

avec les changements irréguliers de leur troupe ou

bruit grondant

 

Cela fonctionne par glissements

le mot oiseau porte en lui l'appel d'une précision

plus grande et alors de prendre dans

le réservoir percé de la mémoire

 

Et les souvenirs mobilisent un espace

un corps fluctuant je me souviens très bien

d'un eider observé à la jumelle

en plaine d'Alsace je ne sais sur quel lac

et photographié et de l'immense

bonheur intérieur au télescopage du

canard plongeur et de l'édredon de mon enfance

celui d'un marron foncé et que je n'ai jamais

oser déchirer pour voir comment les plumes à l'intérieur

j'en voyais un enfin ce n'était pas des blagues

l'histoire des plumes

 [...]

Alexis Pelletier, Comment ça s'appelle, Tarabuste, 2012, p. 76-77. 

17/08/2012

Jean-Jacques Viton, comme ça

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ce qui est troublant dans l’orage

ce sont ses poses avant reprises

éclairs grêle vents crépitements

un tournoiement de signes embrouillés

sur un lointain de paysages convulsifs

dans la crème acide des foules

 

peut-on dans cet état excentrique se rappeler

les trois derniers mots que l’on a prononcés

trouver précisément en quelle saison on est

le jour de la semaine ... et sa date

quel département quelle province

et puisqu'on y est quel pays

 

pour réussir à se dénouer de l’orage

répéter quelques mots sans rapport

polyphonie rebours géométrie aztèque

ils trouveront des récepteurs secrets

s’infiltreront comme des filets d’irrigation

dans la peau du paisible

 

Jean-Jacques Viton, comme ça, P. O. L., 2003, p. 48.

03/07/2012

Luis Mizón, Terre brûlée

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Mémoire du corps absent.

Le joueur d'échecs

travaille la géométrie de l'écho.

L'éclat des vagues de pierre noire

et le geste qui devine

les moralités du vent.

 

Je caresse des lèvres de bronze vert

des masques de plâtre.

Je lance des parcelles de soleil

contre murs et angles

forteresses et bateaux de guerre

soldats et marins amnésiques.

J'attaque d'une main souriante avec furie

le raisin vert de l'éclipse.

 

Je m'assieds sur les traces de l'arbre musicien

pour écouter des histoires de personne

échos anciens.

Histoire et rêve.

La passion du corps invisible

murmure

en effeuillant les grappes

de la fleur de la plume.

 

Le puits des musiciens

éveille et ressuscite

des scories brillantes

dans la mémoire des enfants

et il guérit de son lait d'ombre

la pierre malade de ton visage

et son ivresse muette.

Le puits pulvérise le ciel.

Arbre de clarté blanche.

Bouche qui murmure

sur la terre brûlée.

 

Le vent parcourt la mémoire

cherchant les mots

d'un poème ancien échoué dans les vagues

il peint un autre labyrinthe

de pierre transparente

et d'ombre illuminée.

[...]

 

Luis Mizón, Terre brûlée, traduit de l'espagnol (Chili)

par Claude Couffon, Obsidiane, 1984, p. 55 et 57.

 

01/04/2012

Jules Renard, Journal, 1887-1910

 

imgres.jpegLa tombe : un trou où il ne passe plus rien.

Sans son amertume, la vie ne serait pas supportable.

Je ne me lie avec personne à cause de la certitude que j'ai que je devrai me brouiller avec tout le monde.

Famille. La recevoir du bout des lèvres, du bout des doigts et, enfin, du bout du pied.

Le paysan est peut-être la seule espèce d'homme qui n'aime pas la campagne et ne la regarde jamais.

La vie n'est pas si longue ! On n'a pas le temps d'oublier un mort.

Paris : de la boue, et toujours les mêmes choses. Les livres ont à peine changé de titres.

La vie est la mine d'où j'extrais la littérature qui me reste pour compte.

Il a perdu une jambe en 70 : il a gardé l'autre pour la prochaine guerre.

Dans l'ombre d'un homme glorieux, il y a toujours une femme qui souffre. 

Les eaux vertes de la mémoire, où tout tombe. Et il faut remuer. Des choses remontent à la surface.

La sagesse du paysan, c'est de l'ignorance qui n'ose pas s'exprimer.

 La vie est courte, mais l'ennui l'allonge. Aucune vie n'est assez courte pour que l'ennui n'y trouve pas sa place.

 Résumer mes notes année par année pour montrer ce que j'étais. Dire : « J'aimais, je lisais ceci, je croyais cela. » Au fond, pas de progrès.

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, texte établi par Léon Guichard et Gilbert Sigaux, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965, p. 971, 979, 981, 991, 993, 1004, 1008, 1011, 1023, 1032, 1033, 1034, 1038, 1039.

12/11/2011

Pierre Bergounioux, Le Matin des origines

  
IMG_0198.jpg   Je ne devrais pas me souvenir. D'ailleurs je ne me rappelle pas que la Corrèze dont je suis originaire et où j'ai vécu dix-sept années durant, ait été à aucun moment revêtue d'azur et d'or comme le Lot où j'ai pu passer une quinzaine de jours en six ans, les premiers. Elle a dû l'être, portant, mais les jours, les années, la clarté pâle et froide où nous nous avançons, l'habitude ont oblitéré, emporté le lustre éclatant dont une puissance mystérieuse pare d'abord toute chose afin que nous restions. Et si le Quercy se dresse, dans ma mémoire, comme ma demeure véritable et la terre des merveilles, c'est parce que je l'ai quitté sans retour avant que le temps, l'âge ne le dépouillent, lui aussi, de la splendeur que je suppose uniformément répandue sur la terre aux yeux de ceux dont les yeux s'ouvrent.

   Je possède quelques images de l'époque où s'éveille en nous le sentiment de l'existence. Plus exactement, le sentiment de la vie, de la mienne, à ce qu'il paraît, a fixé l'image de lieux où je ne devais plus revenir, de l'instant où l'on s'éveille aux lieux, aux instants.

   Elle n'est que pour moi. Ceux qui étaient alors dans la force de l'age n'ont rien vu que d'habituel. Ils n'ont rien vu. Je n'ai même pas la ressource d'obtenir d'eux — les survivants — un élément de preuve, une confirmation. La vie réelle, la leur, alors, a traversé ces éblouissements sans en garder trace. Ils n'ont pas transfiguré, pour elle, une fleur en forme de balustre, une odeur, un chemin à midi qui, maintenant encore, malgré l'éloignement et la destruction, m'exaltent parce que je les ai découverts à l'instant critique où l'on est tenté de ne pas vouloir, de dormir toujours. Alors la vie s'avance à notre rencontre dans sa gloire et sa magnificence pour nous éveiller tout à fait.

 

Pierre Bergounioux, Le Matin des origines, éditions Verdier, 1992, p. 9-11.

© photo Chantal Tanet