30/03/2026
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve

Aux arbres
Vous qui vous êtes effacés sur son passage,
Qui avez refermé sur elle vos chemins,
Impassibles garants que Douve même morte
Sera lumière encore n’étant rien.
Vous fibreuse matière et densité,
Arbres, proches de moi quand elle s’est jetée
Dans la barque des morts et la bouche serrée
Sur l’obole de faim, de froid et de silence.
J’entends à travers vous quel dialogue elle tente
Avec les chiens, avec l’informe nautonier,
Et je vous appartiens par son cheminement
À travers tant de nuits et malgré tout ce fleuve.
Le tonnerre profond qui roule sus vos branches,
Les fêtes qu’il enflamme au sommet de l’été
Signifient qu’elle lie sa fortune à la mienne
Dans la médiation de votre austérité.
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité
de Douve, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 64.
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04/04/2023
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve

Derniers gestes VI
Sur un fangeux hiver, Douve, j’étendais
Ta face tumultueuse et basse de forêt.
Tout se défait, pensais-je, tout s’éloigne.
Je te revis violente et riant, sans retour,
De tes cheveux au soir d’opulentes saisons
Dissimuler l’éclat d’un visage livide.
Je te revis furtive. En lisière des arbres
Paraître comme un feu quand l’automne resserre
Tout le bruit de l’orage au cœur des frondaisons.
Ô plus noire et déserte ! enfin je te vis morte,
Inapaisable éclair que le néant supporte,
Vitre sitôt éteinte et d’obscure maison.
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité de Douve,
Dans Œuvres poétiques, Pléiade/Gallimard, 2013, p. 67.
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21/12/2016
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve

Vrai nom
Je nommerai désert ce château que tu fus,
Nuit cette voix, absence ton visage,
Et quand tu tomberas dans la terre stérile
Je nommerai néant l’éclat qui t’a porté.
Mourir est un pays que tu aimais. Je viens
Mais éternellement par tes sombres chemins.
Je détruis ton désir, ta forme, ta mémoire,
Je suis ton ennemi qui n’aura de pitié.
Je te nommerai guerre et je prendrai
Sur toi les libertés de la guerre et j’aurai
Dans mes mains ton visage obscur et traversé,
Dans mon cœur ce pays qu’illumine l’orage.
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité de Douve,
Mercure de France, 1954, p. 41.
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