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25/09/2019

Julien Bosc, Je n'ai pas le droit d'en parler

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En hommage à Julien Bosc, décédé le 24 septembre 2018

 

(...)

De tant devoir me perdre, voyez : j’ai tiré un trait sur ma voix. Pour cette raison, ce soir, j’aimerais que quelqu’un me parle, me raconte une histoire, vraie ou fausse, cruelle ou tendre, de cape et d’épée ou de compagnon maçon, n’importe, mais à voix haute, que j’en entende au moins une. Et sinon une histoire : un mot, d’une langue vivante ou morte , une injure ou un reproche, sans souci de ma vanité, je les mérite tous ; un cri, sans qu’il me fût ensuite fait grief d’avoir cogné , un sanglot, s’il est un obstacle pour l’écho. Ou comme il vous plaira. Je ne suis pas difficile. Cependant pitié ! pas le vent, pas le bruit des vagues, pas la chute des pierres, pas le grillon ou la pie. Rien qui ne soit pas ta voix.

 

Julien Bosc, Je n’ai pas le droit d’en parler, Atelier La Feugraie, 2008, p. 22-23.

© Photo Chantal Tanet

24/09/2019

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils

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En hommage à Julien Bosc, décédé le 24 septembre 2018

 

(...)

— Puis-je vous faire le récit d’un rêve ?

— D’un rêve ?

— Disons cela comme ça

— Oui

 

— J’étais assis, au bas de ce mur, mais un autre lui faisait pendant de telle sorte que j’étais dans un couloir... Je ne sais où le rêve avait commencé, je n’ai que la mémoire parcellaire de ce qui m’en reste, aussi ne puis-je pas vous dire qui ou quoi m’avait projeté dans ce couloir, si même on m’y avait projeté... J’y étais, seul, ni bien ni mal — il s’agissait d’autre chose... —, je ne pensais à rien de particulier mais confusément à tout lorsque soudain des chiens, je crois deux, oui deux chiens m’ont sauté à la figure, je veux dire au visage... Faible comme je l’étais après le trajet qu’on m’avait fait souffrir, je ne pus me défendre, vous vous en doutez. Et, en aurais-je eu la force, qu’aurais-je pu faire contre ces chiens dressés pour la haine ?... Je vous épargne les détails — à vous de même qu’à moi... je ne veux plus m’en souvenir... je dois m’en souvenir... je ne sais pas — mais j’eus le visage dévoré. Mon corps, non ! mes mains, non ! ma tête, non ! Ils n’avaient dévoré que mon visage. Mon visage et mon nom. Et je n’étais pas mort, pas même blessé.

 

Julien Bosc, De la poussière sur vos cils, éditons la tête à l’envers, 2015, p. 22-23. © Photo Tristan Hordé

23/09/2019

Georges Perros, Papiers collés

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L’homme s’appartient quand il ne se compare plus à aucun homme.

La discipline, c’est d’aimer ce qu’on aime.

Écrire c’est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous.

L’amythié.

Le drame de la vie c’est qu’il peut ne rien s’y passer.

Georges Perros, Papiers collés, Gallimard, 1960, p. 63, 65, 67, 100, 104.

21/09/2019

Ambrose Bierce, Épigrammes

 

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Il n’y a jamais eu de génie qu’on n’ait pas pris pour un imbécile jusqu’à ce qu’il se dévoile ; alors que c’est uniquement à ce moment-là que c’est un imbécile.

Une patte de lapin peut vous porter chance, mais elle ne l’a pas portée au lapin.

Des deux types de folie passagère, l’une s’achève dans le suicide, l’autre dans le mariage.

Ce qu’une femme admire le plus chez un homme c’est qu’il se distingue des autres hommes. Ce qu’un homme admire le plus chez une femme c’est la dévotion qu’elle lui témoigne.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, Alia, 2014, p. 9, 14, 15, 17

19/09/2019

Michel Deguy, Poèmes de la Presqu'île

                                                                                                                         michel-deguy_1.jpg

                                        Le vent

 

    Du vent sur le village ! Stères des maisons qui branlent, et les flaques gelées des vitres craquent sous ses pas puissants. Tout est ébauche de fable, et moi de rares poèmes. Sous les yeux dessertis tourne le documentaire.

   Comment être à ce nouveau monde

   Arbre et tête de sang et vent et trous et vides et murmures, l’oreille bat sous le vent du sang.         

   Tête à tête bruissant, deux arbres hagards aux ocelles de vide, grands ossuaires aux mille orbites. Un souffle fait bruire les rets de dendrites.

   Un souffle... il attise une parole.

 

   Le vent, là-bas !

   Un vent qui tente la racine, inventant à l’aveugle l’espace !

   Passant le souffle érige les oreilles

   Il plante au sol l’arbre de ma stupeur et va se ruer sous l’essieu de la nuit.

 

Michel Deguy, Poèmes de la Presqu’île, Gallimard, 1961, p. 18.

18/09/2019

Robert Desnos, Domaine public

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Au mocassin le verbe

 

Tu me suicides, si docilement.

Je te mourrai pourtant un jour.

Je conaîtrons cette femme idéale.

Et justement je neigerai sur sa bouche.

Et je pleuvrai sans doute même si je fais tard, même si je fais beau  temps.

Nous aimez si peu nos yeux

et s’écroulerai cette larme sans

raison bien entendu et sans tristesse.

Sans.

 

Robert Desnos, Domaine public, Gallimard, 1953, p. 83.

17/09/2019

Pierre Reverdy, La lucarne ovale

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En ce temps-là le charbon était devenu

aussi précieux et  rare  que  des pépites

d’or et j’écrivais  dans un  grenier où la

neige, en tombant par les fentes du toit,

devenait bleue.

 

Pierre Reverdy, La  lucarne ovale dans Œuvres

complètes, I, édition É.-A. Hubert, Flammarion,

2010, p. 77.

16/09/2019

Jacques Réda, Derniers prénoms du vers

jacques réda,derniers prénoms du vers,dans catastrophes (revue en ligne),arthur rimbaud

                     Arthur
                     (sursonnet)

Un dimanche, les mains dans les poches, ainsi
Que Cingria l’a vu d’un œil extra-lucide,
Rimbaud rôde à travers Charleville et décide
D’en finir avec tout : il a donné, merci.
Merde au vieux vers latin qui radote et s’oxyde.
Alexandrin n’est plus qu’un pesant proboscide :
Il va vous l’amputer de son pauvre souci
De comptable, et le faire danser, tant de ci
Que de là ; le pousser enfin au suicide.
Puis s’en ira, l’ouvrage fait, toujours ailleurs,
L’abandonnant aux soins d’horribles travailleurs
Désormais sans outil. C’était dans le programme
De la langue : trouver l’acteur assez puissant
Pour incarner le roi tragique d’un tel drame.
Arthur, c’était parfait. Il paya de son sang
Le Graal inaccessible au poète qui brame.

Jacques Réda, Derniers prénoms du vers, dans Catastrophes (revue en ligne), 11 septembre 2019.

15/09/2019

Joseph Joubert, Carnets, II

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Pour bien présider un corps d’hommes médiocres et mobiles, il faut être mobile et médiocre comme eux.

 

Il vaut mieux être voyant que dialecticien ou tâtonneur.

 

Virgile n’eût été, au temps de Numa, qu’un villageois joueur de chalumeau.

 

Pour bien faire, il faut oublier qu’on est vieux quand on est vieux et ne pas trop sentir qu’on est jeune quand on est jeune.

 

Joseph Joubert, Carnets, II, Gallimard, 1994, p. 462, 481, 483, 491.

14/09/2019

Paul Nougé, Fragments

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Pourquoi m’as-tu

      reconnu ?

La nuit tombait

 

Et en fin de compte

 les lèvres sèches

   nous sommes

      tombés là

    dans le sable

    (si l’on veut)

       Exténués

 

   Je ne dis `

 que ce que

    tu penses

 

Il pleuvait ce jour-là

      ô chérie

sur un monde inconnu

 

      Je crois

   ce que tu es

 

Paul Nougé, Fragments, éditions

Labord, 1983, p. 20, 21, 21, 24.

13/09/2019

Laurent Fourcaut, Or le réel est là...

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La mer semée de bouées jusques à l’horizon

c’est Grandcamp port romain comme son nom l’indique

on le trouve pas dieu merci sur Amazon

c’est au bout de la terre un demi-dieu sadique

 

fit breveter la lame à couper le gazon

marin depuis ici jusqu’à l’orient indique

l’eau se confond au ciel entrons en oraison

priant que vienne enfin le moment fatidique

 

où le haut et l’envers se conjoignent en bas

le ciel est somptueux châle bleu sur la chose

dont les trous flous donnent sur le rien caramba

de la même façon les mots du sonnet causent

 

vire le bleu au noir d’un monde indifférent

comment sur ce décor ne pas finir errant

 

Laurent Fourcaut, Or le réel est là..., Le Merle

moqueur, 2017, p. 62.

12/09/2019

Novarina, Le Théâtre des paroles

 

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Tout acteur qui entre en scène, c’est un qui veut quitter l’homme, un qui passe devant tous pour y détruire ses chairs, ses verbes, ses corps et ses esprits. L’homme avance sur le théâtre pour ne plus s’y reconnaître. L’acteur émet des figures négatives, détruit les gestes qu’on nous prête et les mots qu’on prétend.

 

Valère Novarina, Le Théâtre des paroles, P. O. L, 2017, p. 173.

11/09/2019

Jean-Baptiste Para, Une semaine dans la vie de Mona Grembo

 

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Sommeil du temps, de l’espace. Des entailles de corde, des cordes de poussière. Si loin déjà le soir, où gorge et couteau face à face se cabrent.

Oiseau, l’oiseau des cahiers d’enfance. Les ailes étaient une accolade. Mais aucun vol ne se bâtit dans le regret.

 Si je dois dédier mon vol, est-ce aux hommes nus, poings fermés, qui cherchent des poches dans leurs flancs ?

Mieux que les poings, le vent s’engouffre.

Jean-Baptiste Para, Une semaine dans la vie de Mona Grembo, Arcane 17, 1985, p. 50, 51, 57.

 

10/09/2019

Yannis Ritsos, Erotica

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Dans le miroir

tu es deux

dans l’autre trois

onze quinze vingt-quatre

la maison en est pleine

le monde en est rempli

et pas un seul miroir

un lac seulement

et dedans la grande roue

et une de tes sandales

sur la table

près du cendrier

                                    

                                    Athènes, 11.11. 80

 

Yannis Ritsos, Erotica, traduction

Dominique Grandmont, Gallimard,

1984, p. 33.

09/09/2019

Jacques Dupin, Gravir

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                        Grand vent

 

Nous n’appartenons qu’au sentier de montagne

Qui serpente au soleil entre la sauge et le lichen

Et s’élance à la nuit, chemin de crête,

À la rencontre des constellations.

Nous avons rapproché des sommets

La limite des terres arables.

Les graines éclatent dans nos poings.

Les flammes rentrent dans nos os.

Que le fumier monte à dos d’hommes jusqu’à nous !

Que la vigne et le seigle répliquent

À la vieillesse du volcan !

Les fruits de l’orgueil, les fruits du basalte

Mûriront sous les coups

Qui nous rendent visibles.

La chair endurera ce que l’œil a souffert,

Ce que les loups n’ont pas rêvé

Avant de descendre à la mer.

 

Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 23.