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09/06/2017

Dominique Maurizi, La lumière imaginée

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Tais-toi mon cœur, tais-toi ! Des voix dans ma gorge. Mes lèvres sont rouge sang, ma bouche, maman, comme bouton de mon enfance, c’est ça, je vois et je joue ensemble, comme les fleurs je bois, je bois, comme le vent je danse dans les lauriers et les jasmins.

 

Aux aguets je m’attache à ma promesse, vous entendre et vous sentir, nuits !, les blancs, les noirs et les autres chevaux de la terre. Les animaux nous parlent-ils ? On me dit non, moi je dis oui. Mes jours, mes nuits les voient, les sentent et les entendent ensemble —

 

Sur le chemin des chiens mon âme a trouvé mon cœur.

Sur le chemin des chiens, là ou personne ne veut aller.

 

Dominique Maurizi, La lumière imaginée, Faï fioc, 2016, p. 23.

08/06/2017

Pierre Bergounioux, Raconter

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                                         Un enfant est né

 

   Ce qui se donne à nous pour la réalité a très certainement un fondement extérieur à notre perception. Mais cette réalité tient, en partie, à l’idée qu’on s’en fait. Notre esprit n’est pas une pure surface sensible sur laquelle s’imprimerait ce qui lui fait face. Il contribue activement à donner sens et forme au monde.

   Celui que nous habitons diffère de ceux qui l’ont précédé parce qu’il porte le sceau de la civilisation contemporaine, de l’équipement puissant dont l’humanité s’est dotée en l’espace de deux siècles. La révolution industrielle a engendré l’abondance. Internet a ouvert à tous l’accès à la totalité de l’information archivée.

   Mais ce bouleversement du contexte objectif, matériel a pour répondant une mutation du facteur subjectif.

   Les Temps Modernes, c’est l’exploration de la terre, du ciel, de l’intérieur du corps humain. Elle s’accompagne, dans les fractions dominantes des États-nations européens, d’une nouvelle attitude existentielle, rationnelle. Les hommes de ce temps sont conduits à faire retour sur eux-mêmes, à examiner cette chose qu’ils sont. On peut dater de cete époque l’apparition de l’individu conscient de soi auquel nous nous évertuons toujours à prêter âme et souffle. C’est notre propre naissance qu’enregistre le texte de la Renaissance.

[…]

 

Pierre Bergounioux, Raconter, William Blake and Co, 2016, p. 27-28. © Photo Tristan Hordé

07/06/2017

Anne Portugal, et comment nous voilà moins épais

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grosse époque de sensualité

 

de mon vivant comme document

se jeter sous la lame

photocopier l’inversion simple

y’a eu qu’à demander

du mieux du bien être sous la mécanique

je me glisse enlève aussi

les coussins sont produits par le champ scientifique

entraîne à tout moment

à tout le monde dans sa répétition

non mais nous nous non mais nous nous

l’air comprimé de son

passe encore sur le point d’être validé

 

@ronsard

 

Anne Portugal, et comment nous voilà moins épais,

P.O.L, 2017, p. 59.

06/06/2017

Henri Thomas, Carnets, 1934-1948

               henri thomas, carnet, expérience, misère, patience lucidité,

Lundi 25 mai 1942

 

   Il fallait choisir une existence, une expérience — une forme, afin de ne pas être tourmenté et détruit par un mélange de formes et d’existences dont je n’aurais pas été maître.

   Cela n’est pas un appauvrissement. La misère n’est pas dans le calme, elle est dans le trouble qui empêche de rien voir dans l’horizon.

   Il faut à présent que le travail soit cet horizon où je trouve tout ce que l’existence définie semble vouloir me dérober. Le développement des pensées — avec tout ce qu’il y faut de patience et d’humilité.

   J’ai ressaisi mon bien le plus précieux. Apparemment, il n’est rien ; il est la négation de toute richesse réelle, — mais va plus loin : il est l’affirmation de la lucidité et de la légèreté qui font que je dispose de moi-même et de tout sans jamais me croire plus riche.

   Il est l’attention et la joie ; l’accord avec soi-même et avec la vie.

 

Henri Thomas, Carnets, 1931948, édition Nathalie Thomas, préface Jérôme Prieur, notes Luc Autret, éditions Claire Paulhan, 2008, p. 323.

04/06/2017

Jacques Lèbre, L'immensité du ciel

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                            Bêtes

 

Du milieu d’un pré elles s’approchent de la clôture

lorsque nous nous arrêtons pour leur adresser la parole,

dans l'illusion de je ne sais quelle entente,

alors que nos voix ne font jamais, pour elles,

que le petit bruit d'un ruisseau dans l'air

(dans l'eau des voyelles : les galets des consonnes).

Les bêtes aiment ceux qui leur parlent.

Elles écoutent une musique qui n'a pas de sens,

une musique qui crépite comme un feu de paille

(sans doute ce que durent nos vies dans l'éternité).

Du bord d'une clôture, en pleine campagne,

lassées, elles retournent, lentes, au milieu du pré.

 

Jacques Lèbre, L'Immensité du ciel, La Nouvelle Escampette, 2016, p. 26.

 

 

03/06/2017

John Donne, Poésie : L'infini des amants

                    

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                  L’infini des amants

 

         Si je n’ai pas encore tout ton amour,

         Très chère, jamais je ne l’aurai entier ;

Pour t ‘émouvoir il ne me reste un seul soupir

Et je ne peux verser une larme de plus ;

J’ai dépensé ce qui aurait dû t’acheter,

Tout mon trésor : soupirs, serments, pleurs et lettres.

         Et cependant il ne peut m’être dû

         Plus que prévu dans le marché conclu ;

Si donc de ton amour tu me fis don partiel,

Le partageant entre moi-même et quelques autres,

Très chère, jamais je ne t’aurai entière.

 

         Ou bien si tu me donnes tout alors,

         Tout n’est que tout ce qu’alors tu avais ;

Mais si nouvel amour depuis lors dans ton cœur

Est né, ou bien naissait, créé par d’autres hommes

Dont le trésor intact leur permet d’enchérir

Sur moi en pleurs, soupirs, épîtres et serments,

         Cet amour neuf suscité craintes nouvelles

Car il ne fut compris dans ton serment,

Et pourtant il l’est bien, car tu fis don de tout

Et si le sol, ton cœur, est mien, rien n’y croîtra,

         Très chère, qui ne m’appartienne en entier.

 

John Donne, Poésie, traduction Robert Ellrodt, Imprimerie

Nationale, 1993, p. 147 et 149.

02/06/2017

Izumi Shikibu, Poèmes de cour

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Suis-je un être humain

moi qui dors sans m’étonner

de ce monde de rêve

que je vois, réellement, éphémère

 

J’ôte ma robe teinte couleurs de cerisier

Attendons dès aujourd’hui l’arrivée du coucou

 

Comme je désire ne pas tant penser

durant ce temps où j’attends

le terme d’une vie qui ne prend pas fin

 

Je contemple la trace

de celui qui se levant est parti

laissant à l’aube

la Lune, cette consolation

 

Izumi Shikibu, Poèmes de cour, traduction

Fumi Yosabo, Orphée/La Différence,

1991, p. 33, 39, 47, 51.

31/05/2017

Karel Čapek, Lettres à Véra

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Prague, le 30/1/1924

 

Madame Věra,

À vrai dire, j'ai voulu adresser cette lettre à votre membre inférieur malade mais il ne me semblait pas opportun de commencer ma lettre par "Madame la Jambe" ou bien par "Membre très estimé", je dois donc renoncer à mon intention d'entamer un dialogue avec ladite partie de votre corps. Maintenant, je tiens à vous féliciter pour votre résurrection et à exprimer en même temps ma profonde surprise face à la source mystérieuse de l'intoxication de votre jambe. Peut-être qu'un serpent, déguisé en cheville de bois dans votre soulier, a choisi votre talon pour cible. Vous avez bien fait d'avoir enduit sa tête ; il ne faut jamais se laisser faire. — J'ai oublié de vous signaler que, récemment, mon chat Vasek avait fini ses jours remplis d'espoir ; lui aussi avait été empoisonné. Pour le remplacer, le bon Dieu des chats m'a envoyé une chatte errante qui, d'après certains signes, semble enceinte. Ne savez-vous pas ce qu'on est censé faire de ses petits ? Ma bonne affirme que les noyer porte malheur ; je ne voudrais pas être malheureux, surtout pas en hiver.

Karel Čapek, Lettres à Věra, traduction Martin Daneš, éditions Cambourakis, 2016.

30/05/2017

Georges Navel, Travaux

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La jeunesse des usines, plus belle qu'autrefois, plus intelligente, plus vivante, se délivrait de la déchéance physique du travail claustré, dans les jeux de plein air, le camping, grâce aux quarante heures. Malgré la fatigue des fins de journée, l'usine me semblait appartenir à un monde déjà neuf, à un monde plus gai. L'usine un jour serait à nous. Nous ne travaillerions plus pour la guerre. Je me sentais lié aux hommes qui m'entouraient par une communauté d'esprit. Ils étaient sortis de leur indifférence, de leur passivité. Comme jamais, je me sentais enfin avec des semblables, des ouvriers devenus conscients. Il y a une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par la participation politique. Moralement, j'étais d'accord avec ma classe.

 

Georges Navel, Travaux (dernières lignes)

Texte communiqué par Jacques Lèbre que je remercie chaleureusement.

 

29/05/2017

Antonio Rodriguez, Après l'union

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ee rêve revient par la marche, pas à pas parmi les ronces mêlées se décompose la suite empêtrée, la tuyauterie sylvestre enfouit une trachée ouverte, parle, la terre livre un chemin de mains brunes, parle, le rythme des pieds qui fondent au sol et déambulent sur une foule, « le siècle », j’ai écrit cela dans un carnet, était-ce en piétinant un corps, une branche, me reviennent les tombes proches de la chapelle, enfants nous nous dissimulions pour ne pas être attrapés, cache-cache se finissant derrière des stèles, et toujours montait ce trouble de les piétiner, je titube à présent, subitement irrité par ces barbelés, des ronces accrochées aux mollets, pointes retirées délicatement, réitérées une à une, c’étaient des ombres

 

Antonio Rodriguez, Après l’union, Tarabuste, 2017, p. 78.

28/05/2017

Boris Pasternak, L'an 1905

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           L’an 1905

 

Dans notre prose pleine de laideur

Dès octobre, l’hiver se glisse.

Le rideau du ciel de ses franges

Vient frôler la terre.

 

Prémices de neige, confuse encore,

Encore subtile, troublante comme un message,

Dans la nouveauté céleste de ce jour

Révolution, tu es là tout entière.

 

Jeanne d’Arc des bagnes de Sibérie,

Captive et chef, tu es de celles

Qui se jetaient dans le puits de la vie

Trop ardentes pour mesurer leur élan.

 

Socialiste du crépuscule tu faisais jaillir la lumière

En battant des monceaux de briquets

Tu sanglotais, et ton regard de basilic

Nous illuminait et nous glaçait à la fois.

 

Absorbée par le grondement des champs de tir

Qui là-bas, au loin, s’éveillaient

Tu faisais vaciller les feux dans la solitude

Comme si la rue tournoyait autour de ta main.

 

Et dans l’égarement des flocons noceurs

Toujours le même geste fier de refus

Tel un artiste rongé par le doute

Tu t’écartes des triomphes.

 

Tel un poète, la pensée consumée,

Tu marches pour oublier.

Tu ne fuis pas seulement les gros écus

Mais tout le mesquin te répugne aussi.

 

Boris Pasternak, L’an 1905, Debresse, traduction

Benjamin Goriely, 1958, p. 27-28.

27/05/2017

Max Ernst, Écritures

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La Laïcité

 

Ne pas confondre

le baiser de la fée

avec

la fessée de l’abbé.

 

Soliloque

 

Pour apprendre à lire et à écrire

Ignorer la poule aux œufs durs

Pour apprendre à boire et à manger

Inaugurer la pêche au soleil levant.

 

Max Ernst, Écritures, Gallimard,

1970, p. 374-375.

24/05/2017

Jean Paulhan-Georges Perros, Correspondance 1953-1967

 

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Cher Georges                          

                                     Mardi [8 mars 1960]

(…)

   Voici ce qui m’a toujours intrigué, irrité : un Monsieur quelconque fait un discours : de préférence un discours populaire (un peu chaleureux) dans une assemblée populaire (un peu agitée — mais, après tout, la scène peut aussi bien se passer dans un salon). Eh bien, une bonne part des assistants vont penser : « Tout ça c’est des lieux communs, des clichés, des-mots-des-mots » (comme disait l’autre). Mais une autre bonne part : « Quels beaux sentiments, quelles pensées justes, sincères, fondées ! » Or le discours est le même pour tous. Cependant un lieu commun est le contraire d’une forte pensée, un mot est le contraire d’une idée.

   Imaginez cent, mille exemples analogues. Les analyses les plus subtiles n’y pourront rien : il faut bien qu’il y ait un lieu de notre esprit où le mot ne soit pas autre chose que la pensée, et les contraires soient indifférents.

   À cela rien d’impossible. C’est ce que Nicolas de Cues, Blake, Hölderlin, cent autres, n’ont pas arrêté de dire, d’une part. Et de l’autre : notre esprit ne peut observer qu’à faux : en prélevant sur lui-même la part qui va l’observer. Donc rien ne s’oppose à ce qu’un esprit entier (et donc invisible) soit apte à confondre les contraires, se meuve dans une sorte d’âge d’or où l’action soit le rêve, où le ciel soit la mer : et l’erreur, la vérité.

 

Jean Paulhan, Georges Perros, Correspondance 1953-1967, édition Thierry Gillybœuf, éditions Claire Paulhan, 2009, p. 221-222.

 

23/05/2017

Georges Perec, La clôture et autres poèmes

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                   Un poème

 

Est-ce que j’essayais d’entourer ton poignet

avec mes doigts ?

 

Aujourd’hui la pluie strie l’asphalte

Je n’ai pas d’autres paysages dans ma tête

Je ne peux pas penser

aux tiens, à ceux que tu as traversés dans le noir et

dans la nuit

Ni à la petite automobile rouge

dans laquelle j’éclatais de rire

 

L’ordre immuable des jours trace un chemin strict

c’est aussi simple qu’une prune au fond d’un compotier

ou que la progression du lierre le long de mon mur.

 

Mes doigts ne sont plus ce bracelet trop court

Mais je garde l’empreinte ronde de ton poignet

Au creux de mes mains ambidextres

Sur le drap noir de ma table.

 

Georges Perec, La clôture et autres poèmes, dans Œuvres, II,

édition Christelle Reggiani, Pléiade / Gallimard, 2017, p. 800.

21/05/2017

Samuel Beckett, Pour en finir encore et autres foirades

 

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                      Au loin un oiseau

 

   Terre couverte de ruines, il a marché toute la nuit, moi j’ai renoncé frôlant les haies, entre chaussée et fossé, sur l’herbe maigre, petits pas lents, toute la nuit sans bruit, s’arrêtant souvent, tous les dix pas environ, petits pas méfiants, reprenant haleine, puis écoutant, terre couverte de ruines, j’ai renoncé avant de naître, ce n’est pas possible autrement, mais il fallait que ça naisse, ce fut lui, j’étais dedans, il s’est arrêté, c’est la centième fois cette nuit, environ, ça donne l’espace parcouru, c’est la dernière, il est couché sur son bâton, je suis dedans, c’est lui qui a crié, lui qui a vu le jour moi je n’ai pas crié, je n’ai pas vu le jour, les deux mains l’une sur l’autre pèsent sur le bâton, le front pèse sur les mains, il a repris haleine, il peut écouter, le tronc à l’horizontale, les jambes écartées, les genoux fléchis, même vieux manteau, les basques raidies se dressent par–derrière, le jour point, il n’aurait qu’à lever les yeux, qu’à les ouvrir, qu’à les lever, il se confond avec la haie, au loin un oiseau […]

 

Samuel Beckett, Pour en finir encore et autres foirades, éditions de Minuit, 1976, p. 47-48.