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30/06/2026

La Fontaine, Fables, La Fortune et le jeune Enfant

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                La Fortune et le jeune Enfant

 

                  Sur le bord d’un puits très profond

                 Dormait étendu de son long

                  Un Enfant alors dans ses classes.

Tout est aux Écoliers couchette et matelas.

                  Un honnête homme en pareil cas

                  Aurait fait un saut de vingt brasses.

                  Près de là tout heureusement

La Fortune passa, l’éveilla doucement,

Lui disant : mon Mignon, je vous sauve la vie.

Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.

Si vous fussiez tombé, on s’en serait pris à moi ;

                  Cependant c’était votre faute.

                  Je vous demande de bonne fois

                  Si cette imprudence si haute

Provient de mon caprice. Elle part à ces mots.

                  Pour moi, j’approuve son propos.

                  Il arrive rien dans le monde

                  Qu’il ne faille qu’elle en réponde

                  Nous la faisons de tous échos.

Elle est prise à garant de toutes aventures.

Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;

On pense en être quitte en accusant son sort.

                  Bref la Fortune a toujours tort.

 

La Fontaine, Fables, VI,11, édition Jean-Paul

Collinet, Pléiade/Gallimard, 1991, p. 337.

        

29/06/2026

La Fontaine, Fables

 

       

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        Le chien qui lâche sa proie pour l’ombre

 

                  Chacun se trompe ici-bas.

                  On voit courir après l’ombre

                  Tant de fous, qu’on n’en sait pas

                  La plupart du temps le nombre.

 

Au Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.

Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée

La quitta pour l’image, et pensa se noyer ;

La rivière devint tout à coup agitée.

À toute peine il regagna les bords

          Et n’eut ni l’ombre ni le corps.

 

La Fontaine, Fables, VI, 17, édition Jean-Paul Collinet,

Pléiade/Gallimard, 1991, p. 413.

28/06/2026

La Fontaine, Fables, VI, 7

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Le Mulet se vantant de sa  généalogie

 

Le Mulet d’un prélat se piquait de noblesse,

                  Et ne parlait incessamment

                  Que de sa Mère la jument,

                  Dont il contait mainte prouesse.

Elle avait fait ceci, puis avait été là.

                  Son fils prétendait pour cela

                  Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.

Il eût cru s’abaisser servant un Médecin.

Étant devenu vieux on le mit au moulin.

Son père l’Âne alors lui revint en mémoire.

 

                  Quand le malheur ne serait bon

                  Qu’à mettre un sot à la raison,

                  Toujours serait-ce à juste cause

                  Qu’on le dit bon à quelque chose.

 

     La Fontaine, Fables, VI, 7, édition Jean-Paul

     Collinet, Pléiade/Gallimard, p. 389.

27/06/2026

La Fontaine, Fables, Le Renard et le Buste

 

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              Le Renard et le Buste

 

Les Grands, pour la plupart, sont masques de théâtre :

Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.

L’Âne n’en sait juger que par ce qu’il voit.

Le Renard au contraire à fond les examine,

Les tourne de tous sens ; et quand il aperçoit

                  Que leur fait n’est que bonne mine,

Il leur applique un mot qu’un Buste de héros

                  Lui fit dire fort à propos.

C’était un buste creux, et plus grand que nature.

Le. Renard, en louant l’effort de la sculpture :

Belle tête, dit-il, mais de cervelle point.

Combien de grands Seigneurs sont Bustes en ce point !

 

La Fontaine, Fables, IV, 14, édition Jean-Paul Collinet,

Pléiade/Gallimard, 1991, p. 279.

26/06/2026

La Fontaine, Fables

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Les deux Taureaux et une Grenouille

 

Deux taureaux combattaient à qui possèderait

 Une Génisse avec l’empire.

Une grenouille en soupirait.

Qu’avez-vous ? se mit à lui dire

Quelqu’un du peuple coassant.

Et ne voyez-vous pas, dit-elle,

Que la fin de cette querelle

Sera l’exil de l’un ; que l’autre le chassant

Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?

Il ne règnera plus sur l’herbe des prairies,

Viendra dans nos marais régner sur les roseaux,

Et nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,

Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse

Du combat qu’a causé Madame la Génisse.

 

     Cette crainte était de bon sens ;

      L’un des taureaux en leur demeure

       S’alla cacher à leurs dépens.

       Il en écrasait vingt par heure.

       Hélas ! on voit que de tout temps

     Les petits ont pâti des sottises des grands.

 

La Fontaine, Fables, II, 4, édition Jean-Pierre Collinet,

Pléiade/Gallimard, 1991, p. 121.

25/06/2026

La Fontaine, Le Lion abattu par L'Homme

 

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        Le Lion abattu par l’Homme

 

         On exposait une peinture

         Où l’artisan avait tracé

         Un Lion d’immense stature

         Par un seul homme terrassé.

Un Lion en passant rabattit leur caquet.

         Je vois bien, dit-il, qu’en effet

         On vous donne ici la victoire.

         Mais l’Ouvrier vous a déçus :

         Il avait liberté de feindre.

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

         Si mes Confrères savaient peindre.

 

La Fontaine, Fables, III, 10, édition Jean-Paul

Collinet, Pléiade/Gallimard, 1991, p. 201.

 

        

23/06/2026

La Fontaine, L'ivrogne et sa femme

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          L’ivrogne et sa femme

 

Chacun a son défaut où toujours il revient :

           Honte ni peur n’y remédie.

         Sur ce propos d’un conte il me souvient :

           Je ne dis rien que je n’appuie

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus

Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.

Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course

           Qu’ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci plein du jus de la treille

Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,

Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.

           Là les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent à loisir. À son réveil il treuve

L’attirail de la mort à l’entour de son corps.

         Un luminaire, un drap des morts.

Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ?

Là-dessus, son Épouse en habit d’Alecton

Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.

L’époux alors ne doute en aucune manière

           Qu’il ne soit citoyen d’Enfer.

Quelle personne es-tu, dit-il à ce fantôme.

           Le cellerière du royaume

De Satan, reprit-elle, et je porte à manger

           À ceux qu’enclôt la tombe noire.

           Le mari repart sans songer :

           Tu ne leur portes rien à boire ! 

 

La Fontaine, Fables, III, 7, édition Jean-Paul Collinet,

Pléiade/Galimard, 1991, p. 197.

 

 

 

22/06/2026

La Fontaine, Fables

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     Le vieux chat et la jeune souris

 

Une jeune souris de peu d’expérience

Crut fléchir un vieux Chat implorant sa clémence,

Et payant de raison le Raminagrobis :

         Laissez-moi vivre : une Souris

         De ma taille et de ma dépense

         Est-elle à charge en ce logis ?

         Affamerai-je, à votre avis

         L’Hôte et l’Hôtesse, et tout leur monde ?

         D’un grain de blé je me nourris

         Une noix me rend toute ronde.

À présent je suis maigre : attendez quelque temps

Réservez ce repas à Messieurs vos Enfants.

Ainsi parlait au Chat le Souris attrapée.

         L’autre lui dit : Tu t’es trompée

Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?

Tu gagnerais autant de parler à des sourds.

Chat et vieux pardonner ? cela n’arrive guères.

         Selon ces lois descends là-bas,

         Meurs, et va-t’en tout de ce pas

         Haranguer les sœurs Filandières.

Mes enfants trouveront assez d’autres repas.

         Il tint parole ; et pour ma fable,

Voici le sens moral qui peut y convenir :

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir.

         La vieillesse est impitoyable.

 

La Fontaine, Fables, XII, 5, édition Jean-Pierre Collinet,

Pléiade/Gallimard, 2021, p. 771.

        

 

 

           

20/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

               

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                 Sonnet

 

Qu’il est dommage que ton existence,

ce qu’elle est devenue pour moi, la mienne,

n’ait pu le devenir pour toi aussi.

… Combien de fois dans le vieux terrain vague

n’ai-je lancé dans le cosmos des câbles

mon sou de cuivre armorié, dans un

effort désespéré pour magnifier

l’instant de communication. Hélas

 

à celui qui ne sait à lui tout seul

remplacer l’univers, que reste-t-il

que de faire tourner le vieux cadran

comme un spirite fait tourner les tables,

jusqu’à ce qu’un fantôme fasse écho

aux derniers pleurs de l’appel dans la nuit.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 30.

19/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres noires

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Nature morte

 

Choses et gens nous

entourent. Et les deux

déchirent l’œil.

Mieux vaut vivre dans le noir.

 

Je suis assis sur un banc

du parc et je suis des yeux

une famille qui passe.

La lumière me répugne.

 

C’est janvier. L’hiver,

selon le calendrier.

Quand le noir me répugnera,

alors je parlerai.

 

Voilà. Je suis prêt. Commencer.

Peu importe par où. Ouvrir

la bouche. Et peut-être me taire.

Mais mieux vaut que je parle.

 

De quoi ? Des jours, des nuits,

ou bien encore de rien.

Ou encore des choses.

Des choses et non des

 

gens. Ils mourront.

Tous. Je mourrai aussi.

Vaine entreprise.

Comme d’écrire au vent.

 

[…] Traduction Michel Aucouturier

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 94-95

 

18/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres

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— Que dis-tu, oiselle, sur ta branche brune

pas rassurée d ‘être une cible ?

que le monde, bien sûr, est ton infortune

mais que la vie est possible ?

 

— Du tout. Quand les gosses jouent à la fronde,

j’assume, fût-ce à quitte ou double.

C’est quand tu t’interroges sur le cours du monde

Que j’ai comme un trouble.

 

J’entends et je crains qu’une cage méchante,

pas dorée, non, te tente, oiselle.

Chante plutôt sur ta branche. C’est dur quand on chante

à tire-d’aile.

 

Tu te goures, mon vieux, et sur toute la ligne.

C’est l’éternité, ma nature.

Et l’inhumanité en est le premier signe :

Où tu perds figure.j’habite

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 392.

 

16/06/2026

Joseph Brodsky, Comme n flambeau dans ces ténèbres noires

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              Partie du discours

 

                             I

 

De nulle part, avec amour, martobre, le tant

honoré et non moins cher ma chérie, mais peu importe

qui, vu que les traits du visage, il est temps

de l’admettre, sont fluctuants, ces quatrains qui portent

un salut du fidèle, pas à vous - à qui donc ? -, de l’un

des cinq continents dont la matrice reste l’aventure ;

t’aimant plus que les anges et moi-même, me voici plus loin

de toi que ces deux autres genres de créatures ;

tard, dans la nuit, dans la vallée ronflante, tout en bas,

dans un bled engelé de congères jusqu’aux vitres,

me tortillant, la nuit, dans une paire de draps,

géographie réservée au milieu de ladite présente épître,

la tête sous l’oreiller je meugle « … mour… »

d’outre toutes les mers qui n’ont pour limite

et de tout le temps te cherchant jusqu’au jour

en miroir un peu dingue, je t’imite.

 

                        (traduction André Markowicz)

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 161.

15/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres

                          joseph brodsky, comme un flambeau

         Partie du discours

 

                  XIII

 

Pas précisément la folie, mais l’été fatigue.

Chercher sa chemise dans l’armoire, jour de perte pure.

Vivement l’hiver peut-être, que son poids prodigue

Recouvre les villes, les gens — surtout la verdure.

Je vais m’étendre tout habillé dans le lit, je vais lire

à dieu sait quelle page à dieu sait quel livre,

tant que les restes d’années comme un chien qui se vire

de chez l’aveugle ne rentent dans les clous. Vivre libre

c’est ne plus penser à comment le tyran s’appelle,

c’est le vin de Chiraz plus mauvais que ta propre salive,

et bien que semblable à la corne de bélier, ta cervelle

tente encore de saler son iris, mais plus rien n’arrive.

 

[traduction André Markowicz]

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 169.

14/06/2026

Joseph Bodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

joseph brodsky, comme un flambeau, florence

Décembre à Florence

 

                  I

Les portes inspirent l’air et soufflent la vapeur ; mais

toi tu ne reviendras pas ici où deux par deux

cheminent au-dessus de l’Arno sableux,

quadrupèdes d’un nouveau genre Les portes

luttent, sur la chaussée sortent des bêtes.

Quelque chose, c’est vrai rappellent la forêt

dans l’atmosphère de cette ville. C’est une belle ville

où, à l’âge qu’on sait, on cesse simplement de regarder

en remontant le col de sa veste.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 185.

13/06/2026

Joseph Brodsky, Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires

joseph brodsky, comme un flambeau, souhait

En développant Platon

 

               I

 

Je voudrais vivre. Fortuitement dans une ville, où la rivière surgirait de dessus le pont, comme de la manche la main, et s’en irait au golfe en écartant les doigts, comme Chopin, sans montrer à quiconque le poing.

 

Qu’il y ait un opéra, et qu’un ténor vétéran y chante

consciencieusement le soir l’air de Mario ;

         que le Tyran dans sa loge l’applaudisse, tandis que moin au parterre,

je soufflerai, les dents serrées de haine : « Le veau ».

 

Dans cette ville

il y aurait un club de voile et un club de football,

L’absence de fumée aux cheminées de brique des usines proclamerait la venue du dimanche

et je serais chahuté dans le bus en froissant fort un rouble dans  ma main

 

J’associerais ma voix au grand rugissement

là où le pied relie ce qu’entreprend la tête

 

De toutes les lois édictées par Hammourabi les principales sont corner et penalty.

 

Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans

ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,

édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,

2026, p. 193-194.