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29/04/2020

Oskar Pastior, Poèmepoèmes

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Le poème frisson frissonne à l’idée qu’il consisterait en un processus de langue qui pourrait affirmer qu’un processus s’est tellement autonomisé en lui qu’il frissonne à l’intérieur de son processus de langue à l’idée de frissonner le poème frisson est insensé de penser cela car comment frissonner déjà à l’idée de frissonner.

 

Oskar Pastior, Poèmepoèmes, traduction Alain Jadot, préface Christian Prigent, NOUS, 2013, p. 84.

28/04/2020

Leopoldo Maria Panero (1948-2014), Le dernier homme (poésie 1980-1986)

 

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Troubadour j’ai été, je ne sais qui je suis

 

Ce n’est que dans la nuit que je trouve mon aimée

dans la nuit, esseulé

dans la plaine sans personne

sauf une femme qui hurle

la tête dans la main

ce n’est que dans la nuit que je trouve mon aimée

la tête dans la main

 

Je lui offre comme l’encens

que d’autres rois lui offrent

mes propres souvenirs

en lui tendant la main

puis elle me tend sa tête

et avec son autre main

elle m’indique la nuit

 

Seul dans la nuit, à neuf heures

je sors chercher mon aimée

et dans la plaine comme cerfs

galopent les souvenirs

 

J’eus la voix, troubadour,

j’ai été, aujourd’hui sans chant

je ne sais qui je suis et

j’entends un fantôme dans la nuit

j’entends les morts réciter mes vers.

 

Leopoldo Maria Panero, Le dernier homme,

traduction de l’espagnol Rafael Garido,

Victor Martinez et Cédric Demangeot,

Fissile, 2020, p. 141.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Franz Kafka, Journaux, traduction Robert Kahn

Robert Kahn, traducteur de Kafka, avec À Milena (2015), les Derniers cahiers (2017) et, cette année, les Journaux, tous livres publiés aux éditions NOUS, est mort le 6 avril 2020.

Quatrième extrait des Journaux pour lui rendre hommage.

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  Troisième cahier

 

J’ai rêvé aujourd’hui d’un âne ressemblant à un lévrier qui était très réservé dans ses mouvements. Je l’observai avec précision parce que j’étais conscient de la rareté de l’apparition, mais je ne conservai que le souvenir que de ce que sess pieds étroits, ceux d’un humain, ne purent me plaire à cause de leur longueur et de leur symétrie. Je lui offris des bottes de cyprès frais, vert foncé, que je venais juste de recevoir d’une vieille dame de Zürich (toute la scène se passait à Zürich), il n’en voulait pas, es reniflant à peine ; mais dès que je les eus posées sur la table il les dévora si complètement qu’il n’en resta qu’un noyau semblable à une châtaigne et à peine reconnaissable. On raconta plus tard que cet âne n’était jamais allé sur ses quatre pattes, mais qu’il se tenait toujours debout comme un homme et qu’il montrait sa poitrine brillante et argentée, ainsi que son petit bedon. Mais en fait cela n’était pas exact .

 

Franz Kafka, Journaux, traduction Robert Kahn, NOUS, 2020, p. 178.

27/04/2020

Franz Kafka, Journaux, traduction Robert Kahn

Robert Kahn, traducteur de Kafka, avec À Milena (2015), les Derniers cahiers (2017) et, cette année, les Journaux, tous livres publiés aux éditions NOUS, est mort le 6 avril 2020.

Troisième extrait des Journaux pour lui rendre hommage.

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Quatrième cahier

 Quand on s’arrête sur un livre de lettres ou de mémoires, quelle que soit la personne concernée (...), qu’on ne le fait pas pénétrer en soi par sa propre force, car pour cela il faut déjà de l’art et celui-ci se suffit à lui-même, mais que cela  vous est donné — pour celui qui n’oppose pas de résistance cela arrive vite — de se séparer de l’étranger ainsi constitué et de consentir à en faire un membre de sa famille, alors ce n’est plus quelque chose de spécial quand, en refermant le livre on se retrouve face à soi-même, et que, après cette excursion et ce délassement, on se sent à nouveau mieux dans son être propre, renouvelé et secoué à neuf d’avoir été pendant un moment vu de loin, et on reste avec une tête plus libre.

 Franz Kafka, Journaux traduction Robert Kahn, NOUS, 2020, p. 247.

26/04/2020

Franz Kafka, Journaux, 2, traduction Robert Kahn

Robert Kahn, traducteur de Kafka, avec À Milena (2015), les Derniers cahiers (2017) et, cette année, les Journaux, tous livres publiés aux éditions NOUS, est mort le 6 avril 2020.

Second extrait des Journaux pour lui rendre hommage.

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   Onzième Cahier

Être dans un train, l’oublier, vivre comme chez soi, se souvenir subitement, sentir la force motrice du train, devenir un voyageur, sortir la casquette de la valise, aller à la rencontre de ses compagnons de  voyage de façon plus libre, plus cordiale , plus insistante, être porté sans mérite vers son but, le ressentir comme un enfant, devenir le chéri de ces dames, se trouver sous la force d’attraction continuelle de la fenêtre, avoir toujours au moins une main posée sur la planchette de la fenêtre. Situation esquissée de manière plus aiguë : oublier que l’on a oublié, devenir d’un coup un enfant qui voyage seul dans un train rapide comme l’éclair, enfant autour duquel le wagon tremblant se hâte se déploie de manière étonnante dans les plus petits détails comme dans la main d’un prestidigitateur.

 

Franz Kafka, Journaux, traduction Robert Kahn, NOUS, 2020, p. 705.

25/04/2020

Franz Kafka, Journaux, traduction Robert Kahn

 

Robert Kahn, traducteur de Kafka, avec À Milena (2015), les Derniers cahiers (2017) et, cette année, les Journaux, tous livres publiés aux éditions NOUS, est mort le 6 avril 2020.

Plusieurs extraits des Journaux pour lui rendre hommage.

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Quatrième cahier

   On ne peut éviter dans une autobiographie que, très souvent, là où l’on devrait utiliser l’expression « une fois », qui correspond à la vérité, on la remplace par « souvent ». Car on reste toujours conscient du fait que le souvenir va chercher dans cette obscurité que l’expression « une fois » fait éclater et que le mot « souvent » n’épargne pas non plus totalement, mais qu’elle est au moins conservée dans la vision de celui qui écrit et qu’elle le porte au-delà des parties de sa vie qui ne se sont peut-être pas du tout produites mais qui remplacent pour lui celles qu’il ne peut plus, et même avec un doute, effleurer dans son souvenir.

Franz Kafka, Journaux, traduction Robert Kahn, NOUS, 2020, p. 296.

23/04/2020

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies

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Ou soit que la clarté du soleil radieux

Reluise dessus nous, ou soit que la nuict sombre

Luy efface son jour, et de son obscure ombre

Renoircisse le rond de la voulte des cieux ;

 

Ou soit que le dormir s’escoule dans mes yeux,

Soit que de mes malheurs je recherche le nombre,

Je ne puis eviter à ce mortel encombre,

Ny arrester le cours de mon mal ennuyeux.

 

D’un malheureux destin la fortune cruelle

Sans cesse me poursuit, et tousjours me martelle :

Ainsi journellement renaissent tous mes maux.

 

Mais si ces passions qui m’ont l’ame asservie,

Ne soulagent un peu ma miserable vie,

Vienne, vienne la mort pour finir mes travaux.

 

Étienne Jodelle, Les Amours et autres poésies, édition

Ad. Van Bever, E. Sansot, 1907, p. 66-67.

22/04/2020

Pontus de Tyard, Le livre des erreurs amoureuses

 

               

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XXVII

 

Je fus contraint (grace à ma destinée)

   En toy vivement trespasser,

   Quand je te veis toute femme passer

   En vertu haute, & douce beauté née.

Je trespassay, car mon ame estonnée

   De ta grandeur, pour librement penser,

   Te voulut suivre, & le mien corps laisser,

   Où elle fut long temps emprisonnée.

Dont maintenant vivant sans avoir vie,

   Sinon ce peu, que desireuse envie

   Pour te servir ardemment m’en enflame :

Il n’est estrange (ô Dame) si ce corps

   Te va suivant par tant & tant de mors,

   Comme sepulchre où repose son ame.

 

Pontus de Tyard, Le livre des erreurs amoureuses, dans

Les œuvres poétiques de —, Galiot du pré, 1573, p. 25-26

(Gallica)

21/04/2020

Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques

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                       Misères

Financiers, justiciers, qui opprimez de faim

Celui qui vous faict naistre ou qui defend le pain,

Sans qui le laboureur s’abreuve de ses larmes,

Qui souffrez mendier la main qui tient les armes,

Vous, ventre de la France, enflez de ses langueurs,

Faisant orgueil de vent, vous monstrez vos rigueurs.

Voyez la tragedie, abaissez vos courages.

Vous n’estes spectateurs, vous estes personnages ;

Car encor’ vous pourriez contempler de bien loin

Une nef sans pouvoir lui aider au besoin,

Quand la mer l’engloutit, et pourriez de la rive,

En tournant vers le ciel la face demi-vive,

Plaindre sans secourir ce mal, oisivement,

Mais quand, dedans la mer, la mer pareillement

Vous menace de mort, courez à la tempeste :

Car avec le vaisseau vostre ruine est preste.

 

Théodore Agrippa. D’Aubigné, Les TragiquesJannet, 1857, p. 36.

20/04/2020

Théophile de Viau, Après m’avoir fait tant mourir

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                       Sonnet

 

Ministre du repos, sommeil père des songes,

Pourquoi t’a-t-on nommé l’Image de la Mort ?

Que ces faiseurs de vers t’ont jadis fait de tort,

De le persuader avecque leurs mensonges !

 

Faut-il pas confesser qu’en l’aise où tu nous plonges,

Nos esprits sont ravis par un si doux transport,

Qu’au lieu de raccourcit, à la faveur du sort,

Les plaisirs de nos jours, sommeil tu les prolonges.

 

Dans ce petit moment, ô songes ravissants !

Qu’Amour vous a permis d’entretenir mes sens,

J’ai tenu dans mon lit Élise toute nue.

 

Sommeil, ceux qui t’ont fait l’Image du trépas,

Quand ils ont peint la mort ils ne l’ont point connue :

Car vraiment son portrait ne lui ressemble pas.

 

Théophile de Viau, Après m’avoir fait tant mourir,

Œuvres choisies, Poésie/Gallimard, 2003, p. 117.

19/04/2020

La Rochefoucauld, Maximes

 

        1. On n’est jamais si heureux ni si malheureux qu’on s’imagine.

 

        1. Il n’y a point de déguisement qui puisse longtemps cacher l’amour où il est, ni le feindre où il n’est pas.

 

        1. Il en est du véritable amour comme de l’apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.

 

        1. Le vrai moyen d’être trompé, c’est de se croire plus fin que les autres.

 

        1. On ne loue d’ordinaire que pour être loué.

 

La Rochefoucauld, Maximes, Garnier/Flammarion, 1977, p. 49, 51, 51, 56, 57.

18/04/2020

Maurice Scève, Délie

VII.  Celle beaulté, qui embellit le Monde Quand naſquit celle en qui mourant ie vis, A imprimé en ma lumiere ronde Non ſeulement ſes lineamentz vifz : Mais tellement tient mes eſprits rauiz, En admirant ſa mirable merueille, Que preſque mort, ſa Deité m’eſueille, En la clarté de mes deſirs funebres, Ou plus m’allume, & plus, dont m’eſmerueille, Elle m’abyſme en profondes tenebres. Maurice Scève, Délie, objet de plus haulte vertu, E. Scheuring, Lyon, 1862. merveille, désir

VII

Celle beaulté, qui embellit le Monde
Quand naſquit celle en qui mourant ie vis,
A imprimé en ma lumiere ronde
Non ſeulement ſes lineamentz vifz :
Mais tellement tient mes eſprits rauiz,

En admirant ſa mirable merueille,
Que preſque mort, ſa Deité m’eſueille,
En la clarté de mes deſirs funebres,
Ou plus m’allume, & plus, dont m’eſmerueille,
Elle m’abyſme en profondes tenebres.

Maurice Scève, Délie, objet de plus haulte vertu,

E. Scheuring, Lyon, 1862, p.8.

 

 

17/04/2020

Joachim du Bellay, Recueil de sonnets

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À M. Le Sçeve, Lyonnois

 

Gentil esprit, ornement de la France,

   Qui d’Apollon sainctement inspiré

   T’es le premier du peuple retiré,

   Loin du chemin tracé par l’ignorance.

Sçeve divin, dont l’heureuse naissance

   N’a moins encore son Rosne décoré

   Que du Tuscan le fleuve est honnoré

   Du Tronc qui prend à son bord accroissance,

Reçoy le vœu qu’un devot Angevin

   Enamouré de ton esprit divin,

   Laissant la France à sa grandeur dedie ;

Ainsi tousjours le Rosne impetueux,

   Ainsi la Sône au sein non fluctueux,

Sonne tousjours et Sçeve et sa Delie.

 

Joachim du Bellay, Poésies française et latines de

J du B, Garnier, 1918, p. 145.

 

 

15/04/2020

Pierre de Marbeuf, Le Miracle d'amour

                     Sonnet

 

Et la mer et l’amour ont l’amer en partage,

Et la mer est amère, et l’amour est amer,

On s’abîme en l’amour aussi bien qu’en la mer ;

Car la mer et l’amour ne sont point sans orage.

 

Celui qui craint les eaux, qu’il demeure au rivage,

Celui qui craint les maux qu’on souffre pour aimer

Qu’il ne se laisse pas à l’amour enflammer,

Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

 

La mère de l’amour eut la mer pour berceau,

Le feu sort de l’amour, sa mère sort de l’eau,

Mas l’eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

 

Si l’on pouvait éteindre un brasier amoureux,

Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,

Que j’eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

 

Pierre de Marbeuf, Le Miracle d’amour, Obsidiane,

1983, p. 130.

14/04/2020

Louise Labé, Œuvres, Sonnets

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                       Sonnet VII

On voit mourir toute chose animée,

   Lors que du corps l'âme futile part :

   Je suis le corps, toi la meilleure part ;

   Ou es tu donc, dame vie aimée ?

Ne délaissez pas si longtemps pamée

   Pour me sauver après viendrais trop tard,

   Las, ne mets point ton corps en ce hazard ;

   Rens lui sa part & moitié estimée.

Mais fais, Ami, que ne sois dangereuse

   Cette rencontre & revue amoureuse,

   L'accompagnant, non de severite,

Non de rigueur : mais de grâce amiable,

   Qui doucement me rende sa beauté,

   Jadis cruelle, a present favorable. 

Louise Labé, Œuvres, Slatkine, 1981, p. 114.