06/02/2026
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

Échange de lettres entre deux personnes qui ne s’aiment pas, mais dont chacune voudrait rendre l‘autre amoureuse d’elle, au point qu’elles mourraient d’amour ou se suicideraient. Une telle chose pourrait être drôle.
Une secte qui ne cracherait pas serait certes préférable à une autre qui ne mangerait pas de haricots.
Il est assez triste que, de nos jours, la vérité doive soutenir sa cause par des fictions, des romans ou des fables.
Cet homme avait tant d’intelligence qu’il n’était presque plus bon à rien dans la vie.
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, Denoël, 1985, p. 221, 224, 225, 228.
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05/02/2026
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

La super-intelligence est une des forces les plus méprisables de la sottise.
Celui qui a moins que ce qu’il désire doit savoir qu’il a plus que ce qu’il est digne d’avoir.
Il aimait bien être couché à l’antipode de sa femme dans le lit.
On peut parfaitement vivre dans le monde en faisant des prophéties, mais non pas en disant des vérités.
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, Denoël, 1985, p. 208, 209, 210, 220.
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04/02/2026
Pierre Silvain,

Photo T. H.
Wannsee
L'été avant de prendre congé mijote de l'orage
Pour la fin de l'après-midi comme il y a longtemps dans la ville thermale
Où tu traînais parmi les curistes une vacance d'âme
Sous l'étagement poum ! poum ! des feuillages énormes
Décrits par Pierre Jean Jouve alors qu'ici au bord du lac
Tu attends l'appareillage du bateau
La grosse femme avec ses trois mouflets derrière
Te poussant jusqu'au pied de la passerelle
Bercée par une corde et toute l'escouade vacancière
Shorts tee-shirts jambes brunes poils blonds
Comme elle poussant pressée d'atteindre la destination
Finale (sans rien de commun avec la solution du même nom
C'est si loin maintenant aussi ténu que la brume de chaleur
Sur le miroitement de strass des vagues)
Qui pour la plupart est la plage et pour les autres
L'île des Paons. Les vers que tu te récitais
Sous les frondaisons Death is so permanent
Drive carefully te reviennent tandis que le bateau
Quitte l'appontement avec le léger tangage
Presque berceur
D'un convoi plombé.
Sarrebruck (1958)
Portrait du Hauptsturmfürher de la Waffen SS
Dans son cadre. Installé près du poste monumental
Diffusant du Bach en sourdine sur la commode. La rose
Ne tient pas à cause de la chaleur du poêle
Qui tire à fond. Elle se défeuille sans bruit
Longuement pétale à pétale devant l'absent.
La tasse de vieux saxe que la femme porte à ses lèvres
Est décorée de motifs champêtres
Aux tons passés. Dehors c'est presque la nuit. Neige. Odeur de houille
Dans les rues. Des particules noires sur les congères.
Sait-on à quoi pense la femme. Guten Abend
(Lance le locataire étranger en traversant le couloir)
Auf Vierdersehen
Frau Krabbe.
Pierre Silvain, Allemande (suite), dans la revue Conférence, n° 15, automne 2002, p. 389 et 395.
1 "Death is so permanent. Drive carefully" : signal routier des Forces américaines en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale (note de T. H.)
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03/02/2026
Henri Thomas, La joie de cette vie

Non, je n’ai pas peur de la mort, ce qui m’effraie, me gêne, m’ennuie, me fait honte, c’est que les hommes ont fait de la mort : une horreur privée, un embarras public.
Je n’avais pas de conversation comme on en a partout, comme j’en écoutais ici et là, sans pouvoir vraiment y participer ; c’était comme de regarder les gens jouer aux cartes quand on est incapable de prendre part au jeu.
Une bonne pat des ennuis de la vieillesse vient des autres, jeunes ou vieux ; ils vous retirent, par prudence ou par indulgence ou par mépris, les outils de la vie, les armes, les fonctions, « dont vous n’avez plus besoin. Reposez-vous, ce serait risqué, ne vous exposez pas… ».
Goût d’écrire suffisant pour noter ce dégoût de vivre alors que je n’aurais pas vécu, ou que j’aurais oublié ce que c’est, ce que ce fut ; tout, sauf la vie ainsi créée — et le poids du vécu-disparu.
Henri Thomas, La joie de cette vie, Gallimard, 1992, p. 49, 50, 53, 55.
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02/02/2026
Pierre Reverdy, Le livre de mon bord

Le style, ce ne doit pas être tellement l’homme qu’on l’a dit – car l’on se complaît bien plus à sa personnalité qu’en ce qu’on écrit. On se désespère d’écrire mal, et rien ne concorde entre ce que l’on sent et ce que l’on écrit. On se relit, on retouche ce style répugnant, rien ne vient mieux. Je crois que ce qui est vraiment l’homme c’est le plaisir ou le dégoût qu’il prend à l’effort pour écrire mieux. C’est-à-dire qu’il n’y ait pas plus de vulgarité dans le style que dans la pensée.
L’homme ne se réalise que dans la connaissance. Les frontières de sa connaissance sont les frontières de son être. Plus il connaît, plus il est vaste et étendu, moins il connaît, plus il est étroit et restreint. Mais il y a aussi le parti qu’il tire et l’usage qu’il fait de ces connaissances et qui le font grand ou petit.
Le style, bon ou mauvais, je parle de ce qui caractérise un écrivain, ce n’est pas le premier jet, mais l’état où il laisse la chose écrite, celui auquel il n’éprouve plus le besoin de rien changer. Et ce n’est pas la moindre révélation du caractère que de ne jamais tenir pour définitive l’expression formelle de sa pensée.
Pierre Reverdy, Le livre de mon bord, Mercure de France, 1948, p. 47-48, 162, 210.
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01/02/2026
Daniil Harmes, Le Samovar

Les chats
Un jour, d’un joyeux pas
Je revenais chez moi
Soudain je vois des chats
Qui m’tournent le dos, ma foi.
Je crie, hé-ho, les chats !
Ne restez pas comme ça,
Suivez-moi de ce pas
Je vous emmène chez moi.
Suivez-moi donc les chats,
Je vais vous mitonner
De suite un fameux plat,
Il y aura du soufflé.
Non, non ! répondent les chats,
On préfère rester là !
Les voilà donc assis,
Aucun ne m’a suivi.
Daniil Harms, Le Samovar, traduction
du russe Eva Antonniko, Héros-Limite,
2015, p. 41.
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31/01/2026
Daniil, Harms, Le Samovar

Comment c’est, déjà ?
Un anglais ne parvenait pas à se rappeler le nom de cet oiseau.
Ceci, dit-il, est une rondelle. Non, que dis-je, pas une rondelle, mais une haridelle. Ou bien non, pas une haridelle, mais une ribambelle Zut ! pas une ribambelle, mais rimbiballe. Non, c’est pas ça, pas rimbiballe, rimbibouballe.
Voulez-vous que je vous raconte l’histoire de cette rondelle ? Je veux dire, pas de cette rondelle mais de cette haridelle. Ou bien non, pas cette haridelle, mais ribambelle. Zut alors ! pas ribambelle mais rimbiballe.
Non pas rimbiballe, mais rimbibouballe ! Sapristi, c’est toujours pas ça ! Roumbibaballe ? Non, pas roumnibaballe ! Rimbibouballe ? Mais non ! Bref, j’ai oublié le nom de cet oiseau. Mais si je ne l’avais pas oublié, alors je vous raconterais séance tenante l’histoire de cette rimbibouboubabarondelle.
Daniil Harms, Le Samovar, traduction
du russe Eva Antonniko, Héros-Limite,
2015, p. 20.
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29/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Les planches se sont adoucies sous le soleil printanier,
le mouvement s’est accéléré avec l’exclamation rouge.
Au nord Birko a viré brique — le rivage n’est pas le nôtre !
Tu espère encore t’améliorer, tu tresses tes cheveux
et je sens comme une tempête de soleil !
Tramway, samovar, sémaphore,
le passage du Nord-Ouest est en moi !
Joyeuse tempête, tu ne vaincras pas,
tu ne me vaincras pas !
Sous l’échelle le ponton tremble.
Dans la brasserie de Courlande
il y a une fille avec des tresses noires.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction
du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 86.
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27/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Je touche la vie avec des mots affectueux, plein de chaleur, car comment toucher autrement ce qui est blessé ? Il me semble que toutes les créatures ont froid, tellement froid.
Voyez-vous, je n’ai pas d’enfants — c’est peut-être pour cela que j’aime de façon si insupportable tout ce qui est vivant.
J’ai parfois l’impression d’être la mère de tout.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages, 2025, p. 77.
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26/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Soir rose
Ici, dans le paradis épuré d’une mer rosissante, d’inexplicables bandes vertes ont commencé à scintiller et à flotter. Je me suis désolée de toute cette clarté et de l’impossibilité d’exprimer ce qui n’avait pas d’explication. L’ondoiement du vert éclatant de jeunesse restait sans réponse. Ce qui s’offrait à mes yeux restait irrévocable. Un insoutenable paradis de lumière et d’eau.
Pourquoi est-il d’une absolue nécessité que quelque chose en nous se tende, se déchire et geigne d’un bonheur ineffable — sans jamais trouver de résolution.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages, 2025, p. 68.
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25/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Oiseau tempête, diablotin déluré —
La forêt en furie t’attend !
Leurs frères couronnes hissées dans les nuages,
Ce sont les frères qui feront rage !
Tu n’entends plus la voix de ton chagrin
Quand ils entonnent un chant farouche
Et agitent leurs branches dans le ciel turbulent.
Oh ces frères ! Pattes dressées,
Ils ébouriffent follement leurs aiguilles.
Oiseau-tempête, tendre rêveur,
Tu attrapes les étoiles,
Dans les travées des sapinières…
Tu ramasses des airelles rubis
Dans les filets de ta merveilleuse idiotie
Et répands les perles de canneberge
En larges tapis, puis relâches vers le ciel
Ce que ton œil saisit.
Si tu écartes un peu les doigts
Un flocon de chaude lumière
S’en échappera.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction
du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 55.
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24/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Le monde était aussi simple et doux qu’une colombe. Si on l’avait caressé, il aurait pris son vol.
Mais il a été attelé à la charrue, jeté aux fers, il est devenu une place de négoce et de supplice commercial pour les pacifiques, les simples d’esprit et les cœurs aimants.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 39.
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21/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Les allumettes
J'ai frotté ensemble toutes les allumettes Minerva pour plonger mon regard plein d’ennui dans leur éclair de souffre, de bleu et d’or.
Mes collègues de bureau se sont précipités vers moi, alarmés par ce gaspillage.
Je m’attendais à ce qu’ils me tâtent le pouls.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, Rehauts, 2025, p. 51.
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20/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Averse
Le frottoir de l’averse a donné un leste coup de neuf au paysage : il a lavé le visage des maisons, ravivé les montagnes pâlies.
Même l’air est net. On apprécie maintenant toutes les nuances de vert.
Jeunes villageoises vêtues pour une fête, les maisons font ensemble un tissu de carrés, de rectangles de toutes les couleurs. Ce jaune ! L’ingénuité de ce bleu !
Au levant, une lampe au magnésium éblouit la scène.
Les toits miroitent.
Là où il y avait une ride, la montagne laisse paraître un fil d’argent.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, traduction de l’italien Jean-Baptiste Para, éditions Rehauts, 2025, p. 55.
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19/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Les lichens
(…) ce qui m’émeut le plus c’est leur force de vie. Ils sont si nombreux à se disputer le moindre espace ! Divers par leur forme, leur couleur, leur allure et, pour la science, leur espèce (donc par leur genre, leur famille, leur tribu…), ils se serrent sur le même petit morceau d’écorce ou de pierre et foisonnent au point d’être contraints de se chevaucher ou de s’envahir tour à tour. Et plus bouleversante est la fécondité grâce à laquelle, dans cette foule, ils trouvent le moyen de se garantir une descendance, se couvrant — jusqu’à disparaître dessous – de cupules ou de verrues, ou d’autres réserves de semences gages d’avenir : une fécondité qui, si la nature ne la bornait pas, finirait par habiller et bigarrer la terre.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, traduction de l’italien Jean-Baptiste Para, Rehauts, 2025, p. 37.
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