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14/10/2026

Étienne Faure, Vues prenables

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Sous des balcons ventrus en fer forgé

où sèchent les pavillons de quarantaine,

l’eau stagne, habite ici,

au soleil se dépouille de son odeur

quand sous les ponts, linteaux morts

au ras de l’eau pourris, ils entrent dans la cité,

par un mouvement d’exil inhabituel à ces bêtes

regagnent le navire, non, la ville qui va couler

bientôt sans soutien, désunie par le temps,

sous les affiches qui l’admettent, annoncent

après ratification par les autorités,

l’avance du mal

et qu’à la fin Aschenbach

dégouline sous le masque où le mena

à mort la beauté qui lui montre du doigt encore

le large

— et coule la musique

 tout coule

 Étienne Faure, Vues prenables, Champ Vallon,

2009, p. 75. Photo C. Tanet, 2011

13/10/2026

Étienne Faure, Légèrement frôlée

étienne faure, légèrement frôlée, terre

Aux champs dans les kermesses,

cérémonies et fêtes, c’est la fusion

des corps, des âmes, feux et foyers

avec le tintamarre des cloches

à la volée, en concordance avec les oiseaux migrateurs

et les canards dans le ciel incendié, les fanfares

et les drapeaux des jours fériés traversés de soleil

et des lois qui les ont institués :

toutes les générations présentes,

à venir, passées, hantent les lieux à la cantonade,

à bouche ouverte au rire, mégot, cigare ou pétard à mèche,

au boire et au manger,

fêtant leurs saints patrons, plastronnent

avec la certitude éternelle d’être au cœur

du monde et de l’instant (à peine à cette heure sait-on qu’elle est ronde

et tourne, ignorant,

par une sorte d’application de la théorie des vases,

où va le soleil qui s’abat, s’engloutit en silence,

comme étranger aux clameurs du canton).

 

le ventre du monde en plein champ

 

Étienne Faure, Légèrement frôlée, Champ Vallon, 2007, p. 65.

11/10/2026

Marianne Moore, Licornes et sabliers

marianne moore, licornes et sabliers, visage

                        Un visage

 

« Je ne suis pas cauteleux, haineux, envieux, superstitieux,

dédaigneux, venimeux ou absolument hideux » :

   étudiant encore et encore son expression,

   le désespoir exacerbé,

     bien que dans nulle impasse réelle,

     briserait volontiers le miroir ;

 

quand l’amour de l’ordre, l’ardeur, la simplicité sans détour

 avec une expression interrogatrice, sont tout ce dont on a

   besoin pour exister !

   Certains visages, quelques-uns, un ou deux — ou un visage    photographié de tête —

     pour mon esprit, pour ma vue,

     doivent rester un grand plaisir.

 

Marianne Moore, Licornes et sabliers, traduction (anglais des États-Unis) Thierry Gillybœuf, éditions Corti, 2026, p. 159.

10/10/2026

Marianne Moore, Licornes et sabliers

marianne moore, licornes et sabliers, comprendre

Il

y a quelqu’un que je puis supporter —

   « un maître de l’indignation…

pour un soldat, s’entend,

converti aux lettres », qui pouvait

 

jeter

un homme par la fenêtre,

   et pourtant se montrer tendre avec les plantes, s’écrier :

« Bon dieu,

les violettes » (plus bas)

   « Doué en

style

et en nuance » — examinant entretemps

    l’infinité et l’éternité,

il ne pouvait que dire « Je

parlerai d’elles quand je les comprendrai ».

 

Marianne Moore, Licornes et sabliers, traduction anglais États-Unis Thierry Gillybœuf, éditions Corti, 2026, p. 235.

08/10/2026

Marianne Moore, Licornes et sabliers

marianne moore, licornes et sabliers, escargot

                   À un escargot

 

Si "la concision est la première grâce du style", 

alors tu la possèdes bien. La contractilité est une vertu

tout comme la modestie.

Ce n’est pas l’acquisition de tout ce

qui peut embellir,

ni la qualité fortuite qui arrive

comme un corollaire de quelque chose de bien dit,

dont nous apprécions le style,

mais le principe qui y est caché :

dans l’absence de pied, "une méthode de conclusion" ;

"une connaissance des principes",

dans le phénomène curieux de ta corne occipitale.

 

Marianne Moore, Licornes et sabliers, édition et traduction

(anglais États-Unis) Thierry Gillybœuf, éditions Corti, 2026, p. 99.

07/10/2026

Marianne Moore, Licornes et sabliers

marianne moore, licornes et sabliers, oiseau

À un oiseau de grande valeur

 

Tu me conviens bien, car tu peux me faire rire,

la paille ne t’aveugle pas

     que le vent fait tournoyer en soufflant dans la meule.

 

Tu sais penser et ce que tu penses tu le dis

avec la fierté et la froide irrévocabilité

     de Samson, et nul n’ose t’ordonner de te taire.

 

L’orgueil te va bien, oiseau fier et imposant.

Aucune basse-cour ne te donne l’air absurde ;

     tes serres d’airain demeurent fermes face à la défaite.

 

Marianne Moore, Licornes et sabliers, édition et traduction

(anglais États-Unis) Thierry Gillybœuf, éditions Corti, 2026, p. 39.

06/10/2026

Emily Brontë, Cahier de poèmes

charlotte brontë, cahier de poèmes, musique

                 À A.G.A.

 

De qui pinçait ta corde étrangère

Il semble que ce cœur n’ait plus souci

Alors d’où vient l’émoi que tu fais naître

Vieille guitare, en mon âme triste ?

 

C’est comme si une chaude lumière

Au fond d’un val s’attachait à loisir

Quand dans leurs nues l’orage et la nuit

Auraient voilé le globe père —

 

C’est comme si le ruisseau en son miroir

Gardait le reflet de ses beaux saules

Bien que sous la hache voici longtemps

Leurs cheveux lustrés aient mordu la poussière ;

 

De même, ô guitare, tes sons magiques

Ont tiré des larmes, éveillé des soupirs,

Ont fait resurgir le torrent ancien

Dont pourtant la source même est tarie !

 

Emily Brontë, Cahier de poèmes, traduction

Claire Malroux, éditions Corti, 2026 (1995), p. 103.

04/10/2026

Emily Brontë, Cahier de Poèmes

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Pour toi le désespoir n’a pas lieu d’être

Tant que la nuit les étoiles brûlent -

Tant que le soir répand sa rosée muette

Ou que le soleil dore le matin –

 

Le désespoir n’a pas lieu d’être - les larmes

Dussent-elles couler comme un fleuve –

Tes années les plus chères ne sont-elles pas

Pour toujours autour de ton cœur ?

 

On pleure – tu pleures – C’est la règle –

Les vents soupirent avec tes soupirs

Et l’hiver épanche son chagrin en neige

Où les feuilles d’automne gisent

 

Pourtant elles revivent – et de leur destin

Ton destin est inséparable

Alors, homme, avance sinon jubilant

Du moins jamais le cœur brisé –

 

Emily Brontë, Cahiers de poèmes, traduction

Claire Malroux, éditions Corti, 2026 (1995), p.50.

 

03/10/2026

Emily Brontë, Cahiers de poèmes

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Ô rêve, où es-tu à présent ?

De longues années ont passé

Depuis que sur ton visage d’ange

J’ai vu la lumière s’altérer -

 

Hélas, hélas pour moi,

Si radieuse était ta beauté,

Je ne savais pas que ton souvenir

Ne me livrerait que tourment !

 

Le rayon de soleil et l’orage,

La soirée d’été divine,

La nuit silencieuse au calme solennel

La clarté pure de la pleine lune

 

Jadis entrelacés à toi

Le sont aujourd’hui au lourd chagrin -

Vision perdue il me suffit -

Tu ne peux plus resplendir –

 

Emily Brontë, Cahier de poèmes, bilingue,

traduction Claire Malroux, éditions Corti,

2026 (1995), p. 45.

02/10/2026

Emily Brontë, Cahier de poèmes

emily brontë, cahier de  poèmes, églantier, houx

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L’amour est comme l’églantier,

L’amitié comme le houx

Le houx est sombre quand l’églantier fleurit,

Mais lequel fleurit le plus constamment ?

 

L’églantier au printemps a du charme,

L’été ses fleurs embaument l’air

Mais attends que revienne l’hiver

Qui trouvera beau l’églantier ?

 

Lors dédaigne sa futile guirlande

Et pare-toi du luisant du houx

Ainsi, quand décembre flétrira ton front

Au moins il laissera verte ta couronne –

 

Emily Brontë, Cahier de poèmes, édition bilingue,

traduction Claire Malroux, éditions Corti,

2026 (1995), p. 49.

01/10/2026

Henri Michaux, Épreuves, exorcismes

henri maichaux, épreuves, exorcismes

                                                  Alphabet

 

Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai pour la dernière fois les êtres, profondément.

Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.

Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même la Mort ne pût desserrer.

Ils s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.

Par là, je me soulageai de la peur qu’on m’arrachât tout entier l’univers   où j’avais vécu.

Raffermi par cette prise, je le contemplai invaincu quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artères et mes veines, lentement je  regrimpai le versant ouvert de la vie.

 

Henri Michaux, Épreuves, exorcismes, dans Œuvres complètes, I, édition R. Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, p. 781-782.

30/09/2026

Henri Michaux, Mes Propriétés

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                                                 Persécution

 

Autrefois mes ennemis avaient encore quelque épaisseur ; mais maintenant ils deviennent filants. Je suis touché au coude (toute la journée je suis bousculé). C’est eux. Mais ils s’éclipsent aussitôt.

Depuis trois mois, je subis une défaite continue : ennemis sans visage ; de la racine, de la véritable racine d’ennemis.

Après tout, ils dominèrent déjà toute mon enfance. Mais… je m’étais imaginé que maintenant je serais plus tranquille.

 

Henri Michaux, Mes propriétés, dans Œuvres complètes, I, édition R. Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, p. 472.

 

 

29/09/2026

Henri Michaux, En marge de Qui je fus

henri michaux, en marge de qui je fus

 

  1. Les escargots qui ont perdu leurs cornes deviennent tout à fait bêtes.

 

  1. Les arbres morts ne cessent pas de se tenir comme il faut.

 

  1. Un poirier qui porte des pommes est un autre arbre.

 

  1. Les poissons qui sautent s’ennuient.

 

  1. Les poules ne pondent pas d’œuf. Personne ne pond. Il n’y a pas moyen. Elles les déterrent.

 

  1. Les guêpes viennent juger comment chez nous on fait de la confiture.

 

  1. Les léopards myopes ne font plus que de petits bonds.

   Henri Michaux, En marge de « Qui je fus », dans Œuvres complètes, I,

édition R.Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, P. 131 et 132.

 

 

26/09/2026

Henti Michaux, Épreuves exorcismes

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                                         Les craquements

 

À l'expiration de mon enfance, je m'enlisai dans un marais. Des aboiements éclataient partout. « Tu ne les entendrais pas si bien si tu n'étais toi-même prêt à aboyer. Aboie donc. » Mais je ne pus.

   Des années passèrent, après lesquelles j'aboutis à une terre plus ferme. Des craquements s'y firent entendre, partout des craquements, et j'eusse voulu craquer moi aussi, mais ce n'est pas le bruit de la chair.

   Je ne puis quand même pas sangloter, pensais-je, moi qui suis devenu presque un homme.

   Ces craquements durèrent vingt ans et de tout partait craquement. Les aboiements aussi s'entendaient de plus en plus furieux. Alors je me mis à rire, car je n'avais plus d'espoir et tous les aboiements étaient dans mon rire et aussi beaucoup de craquements. Ainsi, quoique désespéré, j'étais également satisfait. 

   Mais les aboiements ne cessaient, ni non plus les craquements et il ne fallait pas que mon rire s'interrompît, quoiqu'il fît mal souvent, à cause qu'il fallait y mettre trop de choses pour qu'il satisfît vraiment.

   Ainsi, les années s'écoulaient en ce siècle mauvais. Elles s'écoulent encore...

 

Henri Michaux, Épreuves exorcismes, dans Œuvres complètes I,  édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé tran, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1998, p. 781-782.

 

 

25/09/2026

Élisée Reclus, Francs voyageurs et Bohémiens

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élisée reclus, francs voyageurs et bohémiens

                                     Francs voyageurs et bohémiens

 

[…] De nos jours, on ne peut que difficilement se rendre compte de la part que prirent les tribus marchandes dans l’histoire de l’humanité car les colporteurs et industriels errants ont singulièrement décru en importance comme porteurs de nouvelles depuis que les courriers, les estafettes, la poste, les télégraphes et les téléphones les ont remplacés ; ils ne représentent plus que la survivance méprisée ou même haïe d’une classe jadis vénérée ; mais autrefois ils eurent dans le développement de l’humanité une influence capitale, car c’est grâce à eux que les hommes apprirent leur origine commune. Il fut un temps où ces passants, allant de peuple en peuple à travers la terre, représentaient par leurs allées et venues la circulation sanguine et nerveuse dans l’immense corps social. […]

 

Élisée Reclus, dans Des Pays habitables, présentation de Myriam Peinist, mars 2026, n° 13, p. 22.