08/03/2026
Étienne Paulin, Là

Dans l’ombre
vivement que je meure
tu m’aimeras mieux
murmureras
par grappes à mon visage
de jolis mots sauvages
puis remarquant les ponceaux
tu ne sauras
de tout ce paysage
ce qui vraiment t’empêche
de l’adorer
Étienne Paulin, Là, Gallimard,
2019, p. 44.
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07/03/2026
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance, 1904-1960

(la mer) Aspect fantastique : d’énormes collines roulent, s’avancent, marchent, ondoient, avec le balancement gracieux des mammouths — viennent su plus profond lointain, se suivent, s’approchent lourdement. Puis, tout à coup, comme une colère anime la flamme des yeux, autour du bateau, elles ouvrent des gueules immenses, dardent des langues infernales d’écume, cratères, crachent des laves bouillantes de furie. Et elles se précipitent, de brisent en trombes éternuées d’eau, en clapotis ruisselants et furibonds. En faisant le gros dos, elles passent, elles passent quand même et câlinent sous le bateau qui s’élève —, puis de l’autre côté reprennent leur défilé impassible de [mouettes] tandis que le navire sombre en des abymes. — C’est, comme sortant du chaos, la suite inéluctable des siècles, vagues d’apocalypse déferlant autour du front de l’homme.
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960, éditions Zoé, texte établi, annoté et présenté par Jehanne Denogent et Christine Quellec Cottier, Zoé, « Cendrars en toutes lettres », 2025, p. 269.
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06/03/2026
Blaise Cendrars,Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960

Je veux exprimer tout le monde d’aujourd’hui, la vie de tous les jours, les annonces des journaux, les étiquettes des boîtes de conserve, les marques de fabriques, les horaires, ma vie avec toutes ces adresses, une rage de dents, l’eau, la psychiatrie, toi, moi, les saisons, tout ce qui est concret, qui se voit, se touche, se sent, les couleurs, les échelles dans la lumière, le bois, le marbre, les tapis, tout ce que chacun possède enfin aujourd’hui : ce qu’il a asservi à son emploi de tous les jours ; en un mot : nos richesses. Ma poésie telle que les éléments merveilleux de la matière se prêtent à toutes les créations.
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance 1904-1960, éditions Zoé, 2025.
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05/03/2026
Blaise Cenrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance, 1904-1060

Tu riais une fois que je te disais que j’étais désabusé de tout ! Pour qui sait voir, chaque homme est réduit, comme dans les dessins des grands maîtres, à 3-4 traits principaux, lesquels s’expriment par 5-6 actions significatives et tout le reste est indifférent. Et lorsqu’on retourne au [fond de] soi-même, on a vite fait de détendre ces ressorts principaux, de sorte qu’il ne reste bientôt plus rien à contempler et l’on frémit du vide que l’on entend en soi. Il y a bien encore quelques liens invisibles et aimés qui nous lient à nos proches, mais je suis sûr, que si ceux-ci savaient dans quels fers douloureux on est enchaîné, ils seraient les premiers à les rompre.
Blaise Cendrars, 22/10/1908
Blaise Cendrars, Georges Sauser-Hall, Correspondance, 1904-1960, éditions Zoé, 2025, p. 132.
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04/03/2026
Jean Tortel, Relations

Ici le massif, éclat.
Sa couleur, son volume sont
Étonnants, sombres aussi.
Quand on avance avec l’outil
(Mais la terre était grise)
On imagine, on ne devine pas
Ce que sera l’opacité vermeille
Du massif chaud, ni quels insectes
Il nourrira vers la fin de l’été.
Par le vent et la pluie
Les fleurs deviennent noires
(Noircissent uniformément).
C’est exact, il est donc
Inutile de détailler.
Le zinnia, la rose d’Inde, le glaïeul
Sont noirs et pour brûler.
Jean Tortel, Relations, Gallimard,
1968, p. 63.
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03/03/2026
Jean Tortel, Instants qualifiés

Ce qui traverse
Est peut-être le vert
Ou les branches maigres
Rayant ce vent toutes ensemble
Ou ce corps maigre aussi
Dans l’ombre qu’il suscite
Dérange les brefs espaces
À traverser.
Jean Tortel, Instants qualifiés,
Gallimard, 1973, p. 59.
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26/02/2026
André Frénaud, Nul ne s'égare

Retour d’enfant prodigue
Le vieux père est gâteux, il m’embrasse dès l’aube
et salit mon jabot avec ses yeux chassieux.
Mes frères je les hais, qui mentent comme je mens
pour sauver l’héritage dont il veut leur reprendre
les plus beaux bœufs pour la brebis perdue,
retournée au bercail en posture de repentance.
Qu’ils gardent les troupeaux, mais l’argent je le veux,
et ma sœur Adeline en tunique brodée,
qu’attisent ma misère et mon moignon verveux,
chemineau sur d’autres routes que leur niais chemin
qui mène de la maison natale au cimetière
par des comptes, par des amours, croient-ils,
parfaisant leur néant de vertu en vertu.
J’en ai assez déjà, je veux brûler les meubles
et la famille, eux tous. L’incendie est exquis,
Quand je repartirai gueniller par les villes.
Cette vie me plaît seule, de qui rien n’appartient
que trouble et que fureur à défaut d’avoir pu
être un autre ou m’aimer.
André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 2006, p. 269.
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25/02/2026
André Frénaud, Nul ne s'égare

La femme qui pleure, de Picasso (1939)
La femme avait si violemment vu le sang
qu’elle en demeura sans larmes,
et ses yeux se trouvèrent tout à coup dessaisis,
et les seins et le nez et les mains prirent tout
notre difformité calamiteuse
et — si l’on se souvient de ce jour-là —
c’est chacun de nous, qui portions au cœur
l’Espagne du peuple,
dont les yeux interdits se désaccordèrent,
morceaux déviés, agrandis,
devant un monde que l’on ne pourrait désormais
FIXER
André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 2006, p. 194.
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24/02/2026
André Frénaud, Nul ne s'égare

Une distribution absurde ou Champ d’accueil
Arrivage de nouveaux morts. Des tombes fraîches
maintiendraient en vie notre communauté.
Mais de nouveaux vivants, il en faut
pour faire ces défunts auxquelq on rend hommage.
On devrait obliger tous les originaires
à revenir ici passer leurs derniers jours.
Enfance irrecouvrable. Mais qui cherche le secret, les émois éclairants
qu’il retrouverait peut-être au début du fil ?
On se dépenserait dans son jardin.
On s’y appartient. On s’y plaît.
On donne les fruits qui vont se perdre. On échange
les graines en trop. On laisse… Et déjà
la cérémonie terminale, terre ouverte,
ultime charroi, l’irrémédiable permet
de colorer le chagrin adieu tous.
André Frénaud, Nul ne s’égare, Poésie/Gallimard, 206, p. 230.
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23/02/2026
André Frénaud, Hæres

Qui perdure ?
La lecture des signes dans les almanachs,
les dictons propitiatoires,
les serments et les interdits,
l’émoi profond qui restera tu,
les imprécations et les égarements,
les recettes perdues, l’avidité aride,
la rumeur de la fête se perpétuant,
les imputations calomnieuses, les aveux perfides,
l’imprévisible que l’on ne peut conjurer,
l’obscurcissement des saisons,
l’obstination et le délaissement,
la récolte et la promise, qu’en reste-t-il ?
André Frénaud, Hæres, Gallimard, Poésie/Gallimard, 2006, p. 143.
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22/02/2026
André Frénaud, Hæres

Rêveuse cuisine
Les gras s’assemblent au mitan,
le gris s’assimile toute la boutique,
la grosse balance pèse les moustiques
et joue toute seule en maugréant.
La carence de la légume fait mine misérable à la resserre
où l’endive blanchit dans la solitude.
Ô temps des gigots et des châteaubriants,
pourquoi scander encore
ces scandaleux jours de famine, s
onge l’horloge des hrands-parents ? Ô temps
des chaudrons qui chantaient, des chandelles…
Dort la bonne, elle a des envies`
de perdre sa place :
dans la nuit de la fête
le petit veau froid a mangé l’oie,
dans le frigidaire.
André Frénaud, Hæres, Poésie /Gallimard, 2006, p. 113.
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21/02/2026
André Frénaud, Hæres

Incertitudes des rus et rivières
Le Vau ou la Vau, une autre, ou le même,
qui se fond dans l’Oze, et l’Oze on dirait,
— Ou si c’était l’Oise, ou c’est l’Ozerain —
qui allait se mêler à l’Armançon.
Et si l’Armançon rencontrait la Brenne,
en fait-elle son lit ou bien s’y confond ?`
Qui saurait dire avec ces rus et rivières ?
Qui peut savoir qui s’accroît ou se perd ?
Divaguant tous les jours entre les saules,
— les eaux multiples, l’unique flux qui poursuivait…
Les prés sont émaillés de leurs beaux noms.
Elles n’ont rien à trouver, elles ne prouvent rien.
Que fonderait-il, qui s’écoule ? Nous de même
qui déambulons par ci, par là.
André Frénaud, Hæres, Poésie/Gallimard, 206, p. 140-141.
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20/02/2026
Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

Le mot porte en lui le livre, comme l’homme l’univers.
Ton monde et le mien se séparent dans nos yeux.
Chaque fenêtre défend son paysage.
Les désirs sont peuplés d’objets qui nous épellent.
L’aurore crée le coq.
Edmond Jabès, Du blanc des mots et du noir des signes, dans
Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 304, 305, 308, 308, 309.
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19/02/2026
Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

La nuit est dans le creux de la main (Dans l'éclat des yeux, aussi bien)
Bornes de l'univers : chacune est germe d'infini.
La pluie martèle le ventre rond de l'amour. (L'orage est plein de reproches.
Je t'ai trouvée sur le chemin immaculé qui conduit à l'arrière-pays des cimes.
Les souvenirs voient leur emprise sur l'homme grandir à mesure que s'estompe le but.
Edmond Jabès, Du blanc des mots et du noir des signes, dans Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 281, 281, 283, 283, 284.
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18/02/2026
Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

Miroir
Au dortoir des ressemblances
les feuilles ont leurs pensées
Les pierres savent le bruit
doré que font les abeilles
Le jour est intimement lié
à leur désespoir, à leur oreille
Pour l’eau l’air du temps
la nature danse
L’herbe dans la terre a
un pied nu qui avance
Mais tu n’entendras jamais
un murmure de fatigue
Edmond Jabès, L’écorce du monde, dans
Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 202.
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