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03/08/2019

Giuseppe Ungaretti, Vie d'un homme

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                  Du soir

 

Dans les soupirs humides de ta nudité

Tu dérobes un secret. Souriant,

 

Rien, retenant son souffle, n'est plus doux

Que de t'entendre consumer

Au soleil moribond

L'ultime flamboiement de l'ombre, terre !

 

                 Soir

 

Aux pieds des pas du soir

Coule une eau claire

Couleur d'olive,

 

Jusqu'au feu bref et sans mémoire.

 

À cette heure dans la fumée j'entends rainettes et grillons,

 

Où tremblent tendres les herbes.

 

Giuseppe Ungaretti, Vie d'un homme, Poésie 1914-1970, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie / Gallimard, 2005 [1973], p. 158 (traduction Ph. Jaccottet), 163 (traduction Jean Lescure).

02/08/2019

Pierre-Albert Jourdan, Ajouts pour une édition revue et augmentée de Fragments

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Ceci est ma forêt. J'entretiendrai cette exubérance de piliers, mais que pourraient-ils soutenir, ô maçons ! Et que l'on ait pris soin de balayer le sol quand le feu vient d'en haut, qu'il plonge sur ma forêt !

Ceci est ma forêt. Est-ce ma maison ? Cela ne se règle pas par un jeu d'écriture. Et si c'est ma maison, elle est ouverte. Non pas cette porte en face de moi, ces silhouettes. Ouverte à tout autre chose. À ce tout autre qui est là, que les piliers ne peuvent contenir. Ouverte, simplement ouverte comme une déchirure de lumière. Une déchirure, oui. Les piliers ne sont là, qui paraissent soudain s'épanouir, vivre, que pour m'épauler. « Suis-moi... » Je retrouve en moi ce début de phase. Je m'arrête à ce début. Si encore je pouvais m'accomplir en tant qu'homme, me hausser un tout petit peu. Leçon de piliers sans doute. Si encore j'étais capable de me repêcher, n'est-ce pas ?

 

Pierre-Albert Jourdan, Ajouts pour une édition revue et augmentée de Fragments, éditions Poliphile, novembre 2011, p. 19.

01/08/2019

Ghérasim Luca, Paralipomènes

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Les cris vains

 

Personne à qui pouvoir dire

que nous n’avons rien à dire

et que le rien que nous nous disons

continuellement

nous nous le disons

comme si nous ne disions rien

comme si personne ne nous disait

même pas nous

que nous n’avons rien à dire

personne à qui pouvoir le dire

même pas à nous

 

Personne à qui pouvoir dire

que nous n’avons rien à faire

et que nous ne faisons rien d’autre

continuellement

ce qui est une façon de dire

que nous ne faisons rien une façon de ne rien faire

et de dire ce que nous faisons

 

Personne à qui pouvoir dire

que nous ne faisons rien

que nous ne faisons

que ce que nous disons

c’est-à-dire rien

 

Ghérasim Luca, Paralipomènes, dans Héros-

Limite suivi de…, Poésie / Gallimard, 2001,

                1. 212-213.

31/07/2019

Georges Fourest, La Négresse Blonde

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La Négresse Blonde

 

               I

Elle est noire comme cirage

comme un nuage

au ciel d’orage,

et le plumage du corbeau,

et la lettre A, selon Rimbaud,

comme la nuit,

comme l’ennui,

l’encre et la suie !

Mais ses cheveux,

ses doux cheveux,

soyeux et longs

sont plus blonds, plus blonds

que le soleil

et que le miel

doux et vermeil,

que le vermeil,

plus qu’Ève, Hélène et Marguerite,

que le cuivre des lèchefrites,

qu’un épi d’or

de Messidor,

et l’on croyait d’ébène et d’or

la belle Négresse, la Négresse Blonde !

 

Georges Fourest, La Négresse Blonde,

José Corti, 1937, p. 21-22.

30/07/2019

Paul Claudel, Vézelay

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                                                Vézelay

(…)

Il n’y a qu’à lever la tête pour devenir conscient de tout un peuple qui, au sommet de chaque colonne, se livre à l’occupation mystique. Sur deux étages se superposent et se prolongent les rangées de ces canéphores barbares, qui, au lieu d’acanthes et de la gerbe éleusienne, supportent, sur les quatre faces de cette coiffure que leur fait le chapiteau un trophée confus d’événements. Toute l’Histoire sainte s’y mêle au rêve, à la légende et à cette liturgie campagnarde qu’on pourrait appeler le Propre du Temps. Des quatre côtés, sous le poids du sens inclus, cela se penche et se déverse sur nous. On fauche, on presse la vendange, on dort, on fait de la musique, on ramasse les grappes et les essaims, Adam et Ève voisinent avec la punition de l’avare et du calomniateur, les Israélites adorent le Veau d’or, Absalon s’accroche par les cheveux à son chêne, le cor de saint Eustache répond à celui de saint Hubert, et le son en parvient jusqu’à nous, mêlé à celui incessant du mailler qui tape sur le ciseau. Car tout cela est sorti prodigieusement du même atelier, de la même imagination et de la même piété. (…)

 

Paul Claudel, Vézelay, dans Œuvres en prose, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 319.

29/07/2019

Jacques Borel, Un voyage ordinaire

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(…) Se trouver, se découvrit, on n’ose plus les employer, ces mots, ça fait sourire, si on en est loin de tout ça ! N’empêche… S’approcher, mettons, se rapprocher. Et voilà ce dont, toi, tu t’es approché. Rongé, pourrissant, le continent englouti que tu avais cru d’abord, quand il a enfin commencé à émerger, à t’apparaître, découvrir plein et rayonnant. Et quand cela serait… Tu accèdes plus tard à ce que les autres et toi-même ne peuvent désormais que rejeter. Raison de plus pour toi de te répéter le mot de Novalis que tu ne cesses, lancinant, obsédant, une espèce d’ordre, de plus en plus, qui se précise, d’entendre résonner en toi : « C’est à présent seulement que je commence à me connaître et à jouir de ce que je suis… c’est pourquoi justement je dois partir. »

— Seulement je ne jouis pas, moi, de ce que je suis. De cela aussi, empêché. Et quand bien même peut-être il n’y aurait pas le lieu d’où je reviens et dont je ne m’éloigne jamais que pour, honteux, accablé, y retourner.

 

Jacques Borel, Un voyage ordinaire, Le temps qu’il fait, 1993, p. 33-34.

28/07/2019

Paul Éluard, Médieuses

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Au premier mot limpide

 

Au premier mot limpide au premier rire de ta chair

La route épaisse disparaît

Tout recommence

 

La fleur timide la fleur dans air du ciel nocturne

Des mains voilées de maladresse

Des mains d’enfant

 

Des yeux levés vers ton visage et c’est le jour sur terre

La première jeunesse close

Le seul plaisir

 

 

Foyer de terre foyer d’odeurs et de rosée

Sans âge sans liaisons sans liens

 

L’oubli sans ombre

 

Paul Éluard, Médieuses, dans Œuvres complètes, I,

Pléiade / Gallimard, 1968, p. 911.

27/07/2019

Jean Genet, Un chant d'amour

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Un chant d’amour

 

Berger descends du ciel où dorment tes brebis !

(Au duvet d’un berger bel Hiver je te livre)

Sous mon haleine encor si ton sexe est de givre

Aurore le défait de ce fragile habit.

 

Est-il question d’amour au lever du soleil ?

Leurs chants dorment encor dans le gosier des pâtres,

Écartons nos rideaux sur ce décor de marbre ;

Ton visage ahuri saupoudré de sommeil.

 

O ta grâce m’accable et je tourne de l’œil

Beau navire habillé pour la noce des Iles

Et du soir. Haute vague ! Insulte difficile

O mon continent noir ma robe de grand deuil !

(…)

 

Jean Genet, Un chant d’amour, dans Le condamné à mort (…),

L’Arbalète, 1966, p. 81.

26/07/2019

Bashô seigneur ermite

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Elles mourront bientôt

et pourtant n’en montrent rien —

Chant des cigales

 

Obscurité de la nuit —

Un pluvier pleure

son nid perdu

 

Jour après jour

les orges rougissent —

Chant d’alouettes

 

Souffle le vent d’automne —

Mais les bogues des châtaignes

encore vertes

 

Invisible printemps _

Des fleurs de pruniers dessinées

au revers du miroir

 

 

Bashô, seigneur ermite, édition bilingue

par Makoto Kemmoku et Dominique Chapot,

La table ronde, 2012, p. 255, 272, 276, 285, 293.

25/07/2019

Albane Prouvost, Ne tirez pas camarades

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Bien reste immobile

ne bouge pas

ou tu vas te faire tirer dessus

 

nous partons dans des directions opposées

 

en poussant des cris dans la plaine

ou en arrivant à toute vitesse

nous nous éloignons

nous sommes lourds

 

On traverse la rivière

c’est la débâcle

je pense au poète Victor Chklovski

en traversant la rivière

pendant que je traverse la rivière en me frayant

un passage à travers les blocs de glace

 

Je décide de vous faire confiance

c’est ma décision

je vous vois vous éloigner

sous les branches et le vent léger

nous sommes déjà loin et le vent rougit nos joues

le froid est très vif

(…)

 Albane Prouvost, Ne tirez pas camarades, éditions Unes,

2000, p. 19-20.

 

 

23/07/2019

Jean Queval, En somme

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                            Classique moderne

 

Dans les bordels les hangars les cartes postales grattées à la guerre

Dans l’usure au crépuscule des us ridicules

Dans les minéraux insondés des anciennes terres

 

Avec ces matériaux délaissés des héritages délaissés

Tout ce qu’ils avaient dans l’oreille sous les yeux dans la main

Avec leur main d’écrivain quelques-uns n’avaient peur de rien

 

Dans de vastes canevas aux arcanes subtils aux cavernes vidées

Dans comme tout le discours en récapitulé, ils écrivirent

Les mythologies des anciens temps dans la lumière de ce jour

                              assez triste, évidemment

 

Jean Queval, En somme, Gallimard, 1970, p. 206.

20/07/2019

René Char, La fontaine narrative

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                               Le martinet

 

Martinet aux ailes trop larges, qui vire et crie sa joie autour de la maison. Tel est le cœur.

 

Il dessèche le tonnerre. Il sème dans le ciel serein. S’il touche au soleil, il se déchire.

 

Sa repartie est l’hirondelle. Il déteste la familière. Que vaut dentelle de la tour ?

 

Sa panse est au creux le plus sombre. Nul n’est plus à l’étroit que lui.

 

L’été de la longue clarté, il filera dans les ténèbres, par les persiennes de minuit.

 

Il n’est pas d’yeux pour le tenir. Il crie, c’est toute sa présence. Un mince fusil va l’abattre. Tel est le cœur.

 

René Char, La fontaine narrative, dans Œuvres complètes, La Pléiade / Gallimard, 1983, p. 276.

19/07/2019

Jules Supervielle, La Fable du monde

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La mer secrète

 

Quand nul ne la regarde

La mer n’est plus la mer,

Elle est ce que nous sommes

Quand nul ne nous voit.

Elle a d’autres poissons,

D’autres vagues aussi.

C’est la mer pour la mer

Et pour ceux qui en rêvent

Comme je fais ici.

 

Jules Supervielle, La Fable du monde,

dans Œuvres poétiques complètes, édition

Michel Collot, Pléiade /Gallimard,

1996, p. 402.

18/07/2019

Jues Renard, Journal, 1887-1910

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Si, au lieu de gagner beaucoup d ‘argent pour vivre, nous tâchions de vivre avec peu d’argent ?

 

Il y a les bons écrivains, et les grands. Soyons les bons.

 

Il faut être honnête et modeste, mais il faut dire qu’on l’est.

 

Aller parfois dans le monde pour avaler un verre de bile.

 

Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu.

 

Jules Renard, Journal 1887-1910, Pléiade / Gallimard, 1965, p. 254, 263, 264, 273, 277.

 

17/07/2019

Samuel Beckett, Peste soit de l'horoscope

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                  Précepte

 

Passe les années d’études à gaspiller

Le courage qu’il faut pour les années d’errance

Dans un monde qui se détourne poliment

Des incongruités de l’érudition

 

                                               Gnome, 1934

 

Samuel Beckett, Peste soit de l'horoscope, traduction

Édith Fournier, éditions de Minuit, 2012, p. 27.