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21/05/2019

Philippe Jaccottet, Exemples

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                           L'habitant de Grignan

 

   Parfois, un tel poids est sur nous que nous décidons de ne rien faire, et en particulier de ne rien écrire, qui ne l'allège, mais encore ne l'allège qu'à bon droit. Cela se peut-il en parlant simplement d'un lieu ? C'est la question que je me suis posé devant ce texte. Provisoirement, en tout cas, rien d'autre ne m'intéresse, et tant pis si je m'égare.

   Il semblerait donc que je dispose d'une règle qui me permette de choisir entre le pire et le mieux, c'est-à-dire de quelque absolu ? Non ; mais comment s'expliquer ? C'est un peu comme si le mouvement de l'esprit vers une vérité pressentie révélait cette vérité, ou l'alimentait ; comme si nous devions une bonne fois partir, puisque quelque chose nous y pousse, et que la voie créât, ou plutôt découvrît le but. Marche difficile aux étapes dérobées.

   En route donc encore une fois ! Je suis un marcheur voûté par ses doutes. Mais il arrive que des souffles bienheureux m'emportent.

 

Philippe Jaccottet, Exemples, dans Œuvres, édition établie par José-Flore Tappy, Pléiade, Gallimard, 2014, p. 90.

20/05/2019

Leonor Fini, Rogomelec

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   Je savais qu'il ne fallait pas se laisser tenter. Qu'il faudrait savoir rester chez soi, éviter les voyages dans cette époque barbare, les affreuses bousculades, l'humiliation de ce que l'on appelle les "villégiatures".

« Le vain travail de voir divers pays », Maurice Scève l'avait écrit ; je me le répétais.

   Mais on m'avait parlé de ce lieu solitaire, de ce climat assoupissant. Imaginant un bien-être particulier, je suis donc parti rejoindre le navire.

   C'était le Port Saïd.

   D'autres navires hurlaient déjà très fort. Pour le Port Saïd, il y avait encore du temps ; au moins une heure. Passaient des chariots avec des ballots d'odorantes épices — safran peut-être, cannelle — une bonne odeur et de la poussière jaune or tout autour. Cette poussière voilait parfois ces groupes d'humains vociférants, tous habillés de mêmes couleurs, me semblait-il.

   Il n'y avait qu'un homme différent et peu recommandable. Mais à l'observer plus attentivement, je lui trouvai davantage l'aspect d'un assassiné que celui d'un assassin. Il se frayait un chemin pour rejoindre une jeune femme blonde qui parut surprise en l'apercevant et certainement ne le connaissait pas. Lui se baissa un peu et murmura quelque chose à l'oreille de la femme qui, contre le soleil, apparaissait d'une transparence fragile. Puis elle baissa le regard vers cette main ouverte, tendue à la hauteur de sa taille ; elle poussa un petit cri, mais le passage d'un chariot chargé de ballots qui sentaient le safran et la cannelle la fit disparaître à mes yeux.

   Je ne la voyais plus.

   La foule s'épaississait.

   Je m'apercevais que je suivais cet homme.

 

Leonor Fini, Rogomelec, éditions Stock, 1979, p. 9-11.

19/05/2019

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires

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[après la publication de Gel]

 

   [...] lorsque le déluge de critiques, incroyablement violent et complètement contradictoire, des éloges les plus embarrassants aux descentes en flèche les plus féroces, a pris fin, je me suis senti d'un seul coup comme anéanti, comme si je venais de tomber sans rémission dans un épouvantable puits sans fond. J'étais persuadé que l'erreur d'avoir placé tous mes espoirs dans la littérature allait m'étouffer. Je ne voulais plus entendre parler de littérature. Elle ne m'avait pas rendu heureux , mais jeté au fond de cette fosse fangeuse et suffocante d'où l'on ne peut plus s'échapper, pensai-je à l'époque. Je maudissais la littérature et ma dépravation auprès d'elle et j'allais sur des chantiers pour finalement me faire engager en tant que chauffeur-livreur pour la société Christophorus, située sur la Klosterneuburgerstrasse. Pendant des mois j'ai fait des livraisons de bière pour la célèbre brasserie Gösser. Ce faisant, j'ai non seulement très bien appris à conduire des camions, mais aussi à connaître encore mieux qu'avant la ville de Vienne tout entière. J'habitais chez ma tante et je gagnais ma vie comme chauffeur de poids lourds. Je ne voulais plus entendre parler  de littérature, j'avais placé en elle tout ce que j'avais, et elle m'avait récompensé en me jetant au fond d'une fosse. La littérature me dégoûtait, je détestais tous les éditeurs et toutes les maisons d'édition et tous les livres. Il me semblait qu'en écrivant Gel, j'avais été victime d'une escroquerie gigantesque. J'étais heureux quand, dans ma veste de cuir, je m'installais au volant du vieux camion Steyr et sillonnais la ville en faisant vrombir le moteur. C'est là que se montrait toute l'utilité pour moi d'avoir appris à conduire des camions depuis longtemps, c'était une des conditions pour  obtenir un poste en Afrique auquel je m'étais porté candidat, des années auparavant, ce qui finalement ne s'était pas fait, en raison d'un concours de circonstances en réalité très heureux, comme je sais aujourd'hui.

 

Thomas Bernhard, Mes prix littéraires, traduit de 'allemand par Daniel Mirsky, "Du Monde entier", Gallimard, 2009, p. 41-42.

18/05/2019

Jean-Yves Masson, Neuvains du sommeil et de la sagesse

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Je n'ai pas eu à la chercher longtemps, la maison grise. Soudain

   près du grand pont de pierre, au bout de cette rue trop noire,

      elle était là. Et si je l'avais imaginée différente,

 

passé le bref étonnement je crus l'avoir connue depuis toujours.

   Enfant, à l'une ou l'autre de ces fenêtres

      tu te penchais. Mais point de jardin, point d'allée :

 

le bruit seulement de la rue — carrioles, chevaux et voitures —

   et l'heure au clocher de l'église, les cris d'enfants au loin...

      Plus rien ici ne se souvient de ton sourire.

 

Jean-Yves Masson, Neuvains du sommeil et de la sagesse, éditions Cheyne,

2007, p. 63.

17/05/2019

Sylvia Plath, Arbres d'hiver

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                                  Mort-nés 

Ces poèmes ne vivent pas : c’est un triste diagnostic.

Ils ont pourtant bien poussé leurs doigts et leurs orteils,

Leur petit front bombé par la concentration. S’il ne leur a pas été donné

D’aller et venir comme des humains

Ce ne fut pas du tout faute d’amour maternel.

 

Ô je ne peux comprendre ce qui leur est arrivé !

Rien ne leur manque, ils sont correctement constitués.
Ils se tiennent si sagement dans le liquide formique !

Ils sourient, sourient, sourient, sourient de moi.

Et pourtant les poumons ne veulent pas se remplir ni le cœur s’animer.

 

Ils ne sont pas des porcs, ils ne sont pas même des poissons,

Bien qu’ils aient un air de porc et de poisson —

Ce serait mieux s’ils étaient vivants, et ils l’étaient.

Mais ils sont morts, et leur mère presque morte d’affolement,

Et ils écarquillent bêtement les yeux, et ne parlent pas d’elle.

  

                                Stillborn

These poems do not live: it’s a sad diagnosis.

They grew their toes and fingers well enough,

Their little foreheads bulged with concentration.

If they missed out on walking about like people

It wasn’t for any lack of mother-love.

 

O I cannot understand what happened to them!

They are proper in shape and number and every part.

They sit so nicely in the pickling fluid!

They smile and smile and smile and smile at me.

And still the lungs won’t fill and the heat won’t start.

 

They are not pigs, they are not even fish,

Though they have a piggy and a fishy air —

It would be better if they were alive, and that’s what they were.

But they are dead, and their mother near dead with distraction.

And their stupidly stare, and do not speak of her.

 

Sylvia Plath, Arbres d’hiver, précédé de La Traversée, édition bilingue, traduction Françoise Morvan et Valérie Rouzeau, Poésie/Gallimard, 1999, p. 88 (texte anglais) - 89.

 

16/05/2019

Lord Byron, Oraison vénitienne (Ode on Venice)

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                 Oraison vénitienne

                   (Ode on Venice)

 

Ô Venise ! Venise ! Quand tes murs de marbre

     Seront gagnés par les eaux, il y aura

 Un cri des nations devant tes salons engloutis,

Une forte lamentation le long de la mer vorace !

   Si moi, voyageur du nord, je pleure sur toi,

 Que devront faire tes fils ? tout sauf sangloter

Et pourtant ils ne font que gémir dans leur sommeil.

          Par contraste avec leurs pères,

     Ils sont aux disparus ce que le limon,

   Ce que la vase verdâtre des flots refluant,

 Est à l’écume impétueuse qui ramène au port

Le marin sans navire. ; ce sont des crabes rampants

          Répandus dans leurs rues étayées.

(…)

 Lord Byron, Le corsaire et autre poèmes orientaux, traduction

Jean Pavans, édition bilingue, Poésie/Gallimard, 2019, p. 27.

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15/05/2019

Charles Péguy, Les Tapisseries

                     charles péguy,les tapisseries,paris

                        Paris

Sept villes se vantaient d’avoir cerné la Ville :

Auteuil voulait en faire un jardin potager ;

Grenelle en voulait faire’ un énorme verger ;

Bercy, des entrepôts ; Montmartre, un vaudeville.

 

Passy faillit en faire un immeuble servile,

Un caravansérail pour le noble étranger ;

Vaugirard, la Villette à ce peuple léger

Faisaient des abattoirs pour sa guerre civile.

 

Mais la dame a mangé les sept petites sœurs,

Elle a mis pour toujours la liberté de l’âme,

Et tous ces fourniments, et tous ces fournisseurs,

 

Le négoce, l’amour, et la cendre, et la flamme,

Et tous ces boniments et tous ces bonisseurs,

Et les gouvernements gendres et successeurs

 

Sous le commandement des tours de Notre-Dame.

                                      Vendredi 20 septembre 1912

Charles Péguy, Les Tapisseries, Poésie / Gallimard, 1957, p. 91.

 

14/05/2019

George Oppen, Poésie complète

 

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Chambre d’enfant

 

Un ami a visité les chambres

De Keats et de Shelley

Près du lac, observant « qu’il s'agissait de simples

Chambres d’enfant », ce qui a eu le don

 

De l’émouvoir. Certes la chambre d’un poète

Est toujours une chambre d’enfant

Et j’imagine que les femmes le savent.

 

Peut-être une femme sera-t-elle excitée par

Un banquier d’une grande laideur, un homme

Et non pas un enfant qui cherche à retrouver

Son souffle sur le corps d’une fille.

 

George Oppen, Poésie complète, traduction Yves di Manno,

José Corti, 2011, p. 141.

13/05/2019

Bashô, Jours d'hiver

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Une ombre noire

dans le petit matin blême

attise la flamme

(Bashô)

 

Entre chien et loup

incliné sur l’horizon

un mince croissant

Tokoku)

 

Papillons sur le houblon

et la voilà qui se mouche

(Bashô)

 

De notre malheur

ne résoudra le mystère

le chant du coucou

(Yasui)

 

Jusqu’aux fleurs des champs

butine le papillon

aux ailes froissées

(Bashô)

  

Bashô,Jours d’hiver, traduction René

Sieffert, Presses orientalistes de France,

1987, p. 17, 17, 19, 21, 25.

12/05/2019

René de Obaldia, Innocentines

rené de obaldia,innocentines,nom,homophonie,humour

Dimanche

 

Charlotte

Fait de la compote.

 

Bertrand

Suce des harengs.

 

Cunégonde

Se teint en blonde.

 

Épaminondas

Cire ses godasses

 

Thérèse

Souffle sur la braise.

 

Léon

Peint des potirons.

 

Brigitte

S’agite, s’agite.

 

Adhémar

Dit qu’il en a marre.

 

La pendule

Fabrique des virgules.

 

Et moi dans tout cha ?

Et moi dans tout cha ?

 

Moi, ze ne bouze pas

Sur ma langue z’ai un chat.

 

René de Obaldia, Innocentines,

Grasset, 1989, p. 81-82.

11/05/2019

Bernard Vargaftig, Distance nue

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Cailloux murs pivoines

Et l’ombre

Des sorbiers

N’est plus qu’un mouvement

 

L’aveu me fait face

Accourir

Était

Une page muette

 

Paysage comme

Sans rien

Déchirer

L’air touchait où je tremble

 

Où les chiens se jettent

Où dans l’aube

Les places

Ont le nom d’un instant

 

Bernard Vargaftig, Distance nue,

André Dimanche, 1994, np.

10/05/2019

Norge, Le Stupéfait

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             Une fête

 

La folle mouche d’octobre

Qu’exaltait l’amour de vivre,

Sent déjà pincer le givre

Qui va lui blanchir la robe.

 

Mais elle ne gémit pas

Et nous zézaie à tue-tête

Mordant au raisin muscat

Que la mort est une fête.

 

Norge, Le Stupéfait, Gallimard,

1988, p. 99.

09/05/2019

Franck Guyon, une cérémonie

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rejoindre ses semblables, terre et cendre et poussière, heure venue, et tu ressembleras bientôt à ce qui n’a jamais eu lieu, jamais, sans pourtant jamais te défaire tout à fait de ce mouvement perdu sur le lac et le grain de l’ombre : rejoindre ses semblables, à n’oublier que l’alphabet des choses, le lierre, le lilas mauve ou blanc, le blé, la coquille et l’écorce, les animaux du monde, le ver, le cerf, l’hirondelle à manier les anneaux de l’air, et ce bleu sur le dos des sardines, et ces vents qui montent dans les plis du large : rejoindre ses semblables et retrouver cette longue absence de laquelle autrefois nous avions cru peut-être un peu nous dégager : mais le vin nouveau qui viendra bientôt n’apaisera rien du cœur : et le cœur est plus dur et plus vert que les plus mauvaises lunes

 

Franck Guyon, une cérémonie, le phare du cousseix, 2018, p. 11.

08/05/2019

Bernard Delvaille, Poèmes 1951-1981

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                            Désordre, 3

 

Il en va souvent des itinéraires de la passion

Comme de ces vents d’octobre qui fleurent la fougère

Ils bercent en silence le sommeil de notre maison

Et se retranchent dans les tranchées et les domaines du mystère

 

L’amour vient de la mer et y retourne Nous le savons ô fable

Immortelle et complice À chaque amour suffit sa peine

Lorsque les vagues auront effacé votre nom sur le sable

Il m’a soudain semblé que toute plainte serait vaine

 

Quand viendra le moment précis de votre mort je serai là

Douloureux et retrouvé fidèle muet et amoureux

Nous partirons alors vers ces plats pays où au ras

De l’eau volent quelques oiseaux malhabiles au creux

 

Des falaises du soir sous un ciel en lutte aux embruns

Vous savez qu’il sera trop tard que je ne serai plus jaloux

Que de ces pays brûlés nous soyons ou non riverains

Sachez simplement que ce grand jardin ravagé est à vous

 

Bernard Delvaille, Poèmes (1951-1981), Seghers, 1982, p. 107.

07/05/2019

Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles

                                       Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles, habitat humain, nature

Raisons d’une fidélité

 

L’habitat humain dans le cadre naturel constitué par le paysage pourrait sembler totalement accidentel, sans signification, ou même néfaste comme une plaie. La tentation revient encore à notre époque de le considérer de cette manière : s’il le voyait « de Sirius » ou Micromégas dégoûté de l’homme et de ses méfaits, ou de son grouillement inexplicable, le déblaierait peut-être volontiers de la présence corruptrices des fourmilières humaines, libérant la pureté du vert et du bleu, du doré et du brun, les couleurs de la gemme terrestre dans sa configuration originelle. Mais si l’on a l’orgueil et l’humilité qu’il faut pour se situer sur le plan humain (tel est le postulat implicite de tout propos venant de l’homme), la présence humaine dans le cadre naturel doit nécessairement retrouver un sens. On ne peut débattre des signes laissés par cette présence que dans la tension qui se fait « mesure de toutes choses ».  L’habitat plaie disparaît alors pour laisser place à l’habitat floraison qu’un milieu terrestre doit être prêt à recevoir — qu’il est même, en un sens, destiné à recevoir. On ne peut échapper à ce pari : l’homme en tant que moment le plus ardent de la réalité naturelle, se situe en elle à sa juste place, la remet en ordre selon ses lois et en révèle par cela même la pré-humanité, cette attente où elle se préparait à sa réussite la plus complexe pour ne pas dire la plus haute. (…)

 

Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles, traduction Christophe Garraud, dans Conférence, n°47, hiver 2018-printemps 2019, p. 443-444.