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27/03/2018

Ossip Mandelstam,Œuvres poétiques

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Combien m’est cher ce vivant qui peine,

qui compte pour un siècle une année,

qui met au monde, qui dort, qui crie,

tout ce peuple cloué à sa terre.

 

Ton oreille se tient aux frontières —

elle se satisfait de tout bruit —

un ictère, un ictère, un ictère !

dans ce trou moutardier et maudit !

 

                                               octobre 1930

 

Ossip Mandelstam, Œuvres complètes I, Œuvres

poétiques, traduction Jean-Claude Schneider,

Le Bruit du temps / La Dogana, 2018, p. 351.

Ossip Mandelstam,Œuvres poétiques

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Combien m’est cher ce vivant qui peine,

qui compte pour un siècle une année,

qui met au monde, qui dort, qui crie,

tout ce peuple cloué à sa terre.

 

Ton oreille se tient aux frontières —

elle se satisfait de tout bruit —

un ictère, un ictère, un ictère !

dans ce trou moutardier et maudit !

 

                                               octobre 1930

 

Ossip Mandelstam, Œuvres complètes I, Œuvres

poétiques, traduction Jean-Claude Schneider,

Le Bruit du temps / La Dogana, 2018, p. 351.

25/03/2018

Robert Marteau, Mont-Royal

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Un jeune étourneau trille à la tête d’un chêne, de ses rémiges battant l’air et l’ennuageant de suis, puis, les ailles fixes et tendues pour former avec le fuselage un triangle, il pointe son fin bec et lance une crépitement de brèves, de longues et d’aiguës vers celle qui va venir et dont l’absence comme la proche venue visiblement l’enivrent.

 

L’ombre de l’été déjà sur les derniers pans de neige isolés autour du marais et maintenus par l’abri des sapins. Dans la vasque encombrée de chevelure et de mirages, les grenouilles concertent, chanteuses sorties des cryptes noires, chœur tout occupé de son gloussement comme poussée annonciatrice des pontes, des flottages de gélatine en dérive sous le vent et sur les eaux laquées.

 

Le monde n’a pas attendu d’être nommé pour vivre / la roulette du carouge et cri du corbeau sont plus perpétuels que l'anapeste, le psaume, le verset. l  

Robert Marteau, Mont-Royal, Gallimard, 1981, p. 50.

 

24/03/2018

Walter Benjamin, Sur le haschich

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29 septembre [1928] samedi Marseille

 

   À 7 heures du soir j’ai pris du haschisch après avoir longuement hésité. La journée, j’avais été à Aix. Je ne note ce qui va éventuellement suivre que pour constater que si des effets se produisent, étant donné que ma solitude ne me permet pour ainsi dire pas d’autre contrôle. À côté de moi, un petit enfant pleure, ça me dérange. Je pense que trois quarts d’heure se sont déjà écoulés. Mais pourtant c’est seulement une demi-heure. Par conséquent… Car abstraction faite d’un très léger malaise, je ne sens rien. J’étais sur le lit, je lisais et je fumais. En face de moi, toujours cette vue sur le centre de Marseille. (À présent les images commencent à exercer leur emprise sur moi.) La rue que j’ai vue si souvent est pour moi comme la coupure qu’un couteau a tracée. [...]

   Je dois remarquer ici de manière générale : la solitude de telles ivresses a son revers. Pour ne parler que de l'aspect physique, il y a eu un instant dans le café du port où une violente pression sur le diaphragme a cherché apaisement dans un chantonnement. Et en outre il ne fait aucun doute que beaucoup de choses belles et éclairantes ne se sont pas éveillées. Mais par ailleurs la solitude agit ensuite comme un filtre ; ce qu'on rédige le jour suivant est davantage qu'une énumération d'expériences vécues de quelques secondes ; l'ivresse se distingue dans la nuit de l'expérience de jour par ses beaux contours prismatiques, elle forme une sorte de figure et elle est plus mémorable que d'ordinaire.

Walter Benjamin, Sur le haschisch, traduction Jran-François Poirier, Titres / P.O.L, 2011, p 42 et 49.

22/03/2018

Colette, Lettres à sa fille, 1916-1953

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1944 [Janvier ?], Lundi soir

 

C’est beaucoup de temps sans lettre de toi, chérie. Ce bout de papier n’est que pour te rassurer, te dire que nous allons bien, que nous mangeons assez mal, que je te blâme pourtant de m’avoir fait apporter des choses si précieuses. Un soir un peu maigre, nous avons tordu le cou à une boîte qui contenait un merveilleux morceau de cochon, et nous l’avons mangé chaud avec des pommes de terre. Un mets des dieux, chérie ! Mais pas de gaspillage ! Je cache les autres. Car la vie et la ville sont idiotes. Plus d’eau chaude électrique. Une heure de gaz. Défense de. Interdiction de. Le métro se résorbe mais les barrages prolifèrent. Pas de lumière de 7 h 30 matin à 8 h 30 du soir, etc., etc. Et par là-dessus un froid ! Tourbillons glacés de poussière, vent du nord-est.

 

Colette, Lettres à sa fille, 1916-1953, édition Anne de Jouvenel, Gallimard, 2003, p. 448.

21/03/2018

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer

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         Nuit

 

La nuit a séparé

l’un de l’autre

et recroquevillé les pétales

sur le dos de la tige

et dessous en rangs crépus :

 

dessous, sans défaillir,

dessous, jusqu’à ce que les peaux se fendent,

et sur le dos de la tige, jusqu’à ce que chaque feuille

s’en détache à force de pencher ;

 

dessous, avec sévérité,

dessous, jusqu’à ce que les feuilles

soient recourbées,

jusqu’à ce qu’elles tombent sur le sol,

courbées jusqu’à ce qu’elles soient brisées.

 

Ô nuit,

tu prends les pétales

des roses dans ta main,

mais tu laisses le cœur nu

de la rose

périr sur la branche.

 

H(ilda) D(oolittle), Le jardin près de la mer, traduction

Auxeméry, Orphée/La Différence, 1992, p. 99.

 

20/03/2018

Eugène Savitzkaya, Portrait de famille

 

                           eugène savitzkaya,portrait de famille,mère,guêpe,exil      

   Une guêpe rend visite à mère couchée dans sa chambre. La guêpe est véritablement dorée et striée de suie. Son abdomen n’est séparé du thorax que par un filament mince comme un cheveu et qui semble très près de se rompre. La guêpe dit à ma mère : » Je connais cette chambre, j’y suis déjà venue à trois reprises et j’ai bu dans ton verre de sirop de cassis une bonne quantité de sucre, les parois de cette chambre sont beaucoup trop rapprochées et la vitre, froide et dure comme le haut ciel. » La guêpe dit encore : «  Je suis une femme que tu as rencontrée dans le train qui te conduisait à travers l’Allemagne, c’est moi qui, t’ayant mise en confiance — toi bouleversée et triste — t’ai volé l’enveloppe contenant toutes tes photographes, mon cœur et mes nerfs sont dans mon thorax, et mon abdomen contient le reste, et cette division nette me rend invincible. »

 

Eugène Savitzkaya, Portrait de famille, Bruxelles, Tropismes, 1992, p. 7-8.

 

19/03/2018

Sylvie Durbec, (bien difficile de) Transformer la jalousie en ballon rond

               Durbec.jpeg         

Bien difficile

 

s’asseoir café des Miroirs

en face de Dino Campana

en espérant que n’entre pas

celle que je n’attends pas

grise mais les yeux ouverts

là où je suis assise

Caffè degli Specchi

à me demander quoi voir

ce soir

à part elle à part moi

dans le noir

bien difficile

et ensuite y aller d’un bon pas

en revenir en repartir

avec un ballon

sous le bras

 

c’est une maison

qui commence

son histoire

ici

 

Sylvie Durbec, (bien difficile de) transformer

la jalousie en ballon rond, Le phare du cousseix,

2018, p. 5.

 

nouvelle publication des éditions

        le phare du cousseix

                                Sylvie Durbec, (bien difficile de) transformer  la jalousie en ballon rond, café, dino campana, reprise

Vous pouvez découvrir & commander ce recueil sur le site des éditions
                               www.lephareducousseix.com
 

 

 

18/03/2018

Cole Swensen, Si riche heure

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Mars 1432

 

Gela si cruellement et les eaux gagnèrent

la Place Maubert puis la Place de Grève     défirent    

                   la moitié du Marché au Pain. Nous fûmes stupéfaits.

Nous connaissions la suite.

et c’était des mains vides

                        Question : là : un mal est fait     et vengé

           plus loin                  

de la Place Saint-Antoine à la Porte Saint-Martin

                                                                         de Noël à Pâques

                                             où rien

de vert ne vint sur les marchés

 

soixante centimètres de glace sur une rivière grosse

 

d’une crue après gel et encore crue les rois parlent entre eux de paix

 

Cole Swensen, Si riche heure, Corti, 2007, p. 45.

 

 

16/03/2018

Reinhard Priessnitz, 44 poèmes

priessnitz.jpg

premier jet d’un projet

 

glisser perturbé dans la chaleur

patiner confus vers l’équarri

flotter affolé vers l’agenouillé

 

le bourdon harcèle l’après-fête

amortir l’achevé contaminé

refouler des douleurs incongrues

 

gicler tremblant sur le rivé

parsemer terrifié le pompé

débouler étonne l’ déjà donné

 

fendre bluffé sur l’ancré

dériver pâle dans l’immergé

asperger frissonnant le méconnu

 

Reinhard Priessnitz, 44 poèmes, traduction

Alain Jadot, préface Christian Prigent,

NOUS, 2015, p. 135.

15/03/2018

Francis Ponge, L'Atelier contemporain

                Ponge.JPG

Braque

 

[…] Lorsqu’on entre dans l’atelier de Braque, c’est vraiment, qu’on m’en croie, comme chez un de ces mécaniciens de village, auxquels bien des automobilistes ont eu à faire, qui s’en sont généralement bien trouvés.

   Plusieurs voitures déjà sont au fond, immobiles pour l’instant encore. L’homme va posément de l’une à l’autre, selon l’urgence et le bon emploi de son temps.

   Il ne s’agit, bien évidemment, ni de virtuosité, ni de délectation. Il ne s’agit que de les remettre en route, avec les moyens du bord, souvent réduits.

   C’est alors qu’un esprit inventif se montre, inventif mais rien moins que maniaque et sans nulle inclination au système. Jamais il ne s’agit que de cas d’espèce. Et tout, bien sûr, commence à chaque fois par une émotion. Mais aussitôt… « J’aime, dit Braque dès 1917, la règle qui corrige l’émotion. »

 

Francis Ponge, L’Atelier contemporain, dans Œuvres complètes, II, Pléiade / Gallimard, 2002, p. 587.

14/03/2018

Ceija Sojka, Nous vivons cachés, Récits d'une Romni à travers le siècle

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[Les camps]

 

J’en rêve tout le temps. Des barbelés, des gémissements, des cris des gens. Des cauchemars. […] Parfois, quand j’ouvre les yeux le matin, mon Dieu, j’ai encore l’odeur des crémations dans le nez. Oui, les rêves, ils viennent tout seuls, sans rien faire, et on ne peut pas les balayer comme ça : j’ai juste rêvé. Je l'ai vraiment vécu, moi, et avec une peur bleue, chaque jour. Chaque jour là-dedans, c’était comme un an, chaque heure durait une éternité. Souvent on se demandait : où sont les gens tout autour ? Est-ce que l’Autriche, elle n’existe plus ? il n’y a plus que nous, et tout le reste, ça n’existe plus ?

Et aussi après 1945, c’était très dur. On a échappé et maintenant tu arrives dans la ville, avec des gens qui ne savent rien de tout ça. Cette personne ne sait même pas ce que je ressens, ce que j’ai enduré, où j’étais. C’est pas facile. Mais il faut quand même se mettre debout, sinon tu dépéris, il faut quand même vivre. Donc il faut faire face à la vérité. Ça a eu lieu. Dieu soit loué, tu as encore tes pieds, tes mains, tu sais penser. Et — on travaille, on vit, on fait ce qu’on a à faire chaque jour ; Auschwitz ou Ravensbrück ou Bergen-Belsen, c’est toujours là.

 

Ceija Stojka, Nous vivons cachés, Récits d’une Romni à travers le siècle, isabelle sauvage, 2018, p. 181.

13/03/2018

Joseph Joubert, Carnets, I

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On aime qu’une fois, disent les chansons : c’est-à-dire qu’il n’y a qu’un seul âge qui soit véritablement propre à l’amour.

 

Entendez-vous ceux qui se taisent ?

 

Par le souvenir, on remonte le temps, par l’oubli on en suit le cours.

 

Nous sommes, dans le monde, ce que sont les mots dans un livre. Chaque génération en est comme une ligne, une phrase.

 

C’est ici le désert. Dans ce silence, tout me parle : et dans votre bruit tout se tait.

 

Joseph Joubert, Carnets, I, Gallimard, 1994, p. 110, 130, 135, 139, 155.

 

 

                           Le retour

 

Joseph Joubert, Carnets, I, aimer, souvenir, oubli, mot, désert

12/03/2018

Jean Daive, 1, 2, de la série non aperçue

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Mort jusqu’au cri poussé

dans la matière

si je regarde

parmi les meubles

du jugement

la tombe externe.

 

Jean Daive, 1, 2, de la série non

aperçue, textes/Flammarion,

1976, p. 63.

11/03/2018

Rose Ausländer, Pays maternel

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Seule

 

Je vis solitaire

Avec le chant

 

Mes questions

Demeurent toutes inachevées

 

Le cel répond

Non

Oui

 

Je ne sais

Où la fin commence

Et le début s’achève

 

Rose Ausländer, Pays maternel, traduction

Edmond Verroul, Héeos-Limite, 2015, p. 18.