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08/05/2019

Bernard Delvaille, Poèmes 1951-1981

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                            Désordre, 3

 

Il en va souvent des itinéraires de la passion

Comme de ces vents d’octobre qui fleurent la fougère

Ils bercent en silence le sommeil de notre maison

Et se retranchent dans les tranchées et les domaines du mystère

 

L’amour vient de la mer et y retourne Nous le savons ô fable

Immortelle et complice À chaque amour suffit sa peine

Lorsque les vagues auront effacé votre nom sur le sable

Il m’a soudain semblé que toute plainte serait vaine

 

Quand viendra le moment précis de votre mort je serai là

Douloureux et retrouvé fidèle muet et amoureux

Nous partirons alors vers ces plats pays où au ras

De l’eau volent quelques oiseaux malhabiles au creux

 

Des falaises du soir sous un ciel en lutte aux embruns

Vous savez qu’il sera trop tard que je ne serai plus jaloux

Que de ces pays brûlés nous soyons ou non riverains

Sachez simplement que ce grand jardin ravagé est à vous

 

Bernard Delvaille, Poèmes (1951-1981), Seghers, 1982, p. 107.

07/05/2019

Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles

                                       Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles, habitat humain, nature

Raisons d’une fidélité

 

L’habitat humain dans le cadre naturel constitué par le paysage pourrait sembler totalement accidentel, sans signification, ou même néfaste comme une plaie. La tentation revient encore à notre époque de le considérer de cette manière : s’il le voyait « de Sirius » ou Micromégas dégoûté de l’homme et de ses méfaits, ou de son grouillement inexplicable, le déblaierait peut-être volontiers de la présence corruptrices des fourmilières humaines, libérant la pureté du vert et du bleu, du doré et du brun, les couleurs de la gemme terrestre dans sa configuration originelle. Mais si l’on a l’orgueil et l’humilité qu’il faut pour se situer sur le plan humain (tel est le postulat implicite de tout propos venant de l’homme), la présence humaine dans le cadre naturel doit nécessairement retrouver un sens. On ne peut débattre des signes laissés par cette présence que dans la tension qui se fait « mesure de toutes choses ».  L’habitat plaie disparaît alors pour laisser place à l’habitat floraison qu’un milieu terrestre doit être prêt à recevoir — qu’il est même, en un sens, destiné à recevoir. On ne peut échapper à ce pari : l’homme en tant que moment le plus ardent de la réalité naturelle, se situe en elle à sa juste place, la remet en ordre selon ses lois et en révèle par cela même la pré-humanité, cette attente où elle se préparait à sa réussite la plus complexe pour ne pas dire la plus haute. (…)

 

Andrea Zanzotto, Le paysage, illusions anciennes et nouvelles, traduction Christophe Garraud, dans Conférence, n°47, hiver 2018-printemps 2019, p. 443-444.

05/05/2019

Samuel Beckett, Cap au pire

                 samuel beckett,cap au pire,traduction Édith fournier,dire

Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’à plus mèche encore. Soit dit plus mèche encore.

 

Dire pour soit dit. Mal dit. Dire désormais pour soit mal dit.

 

Dire un corps. Où nul. Nul esprit. Ça au moins. Un lieu. Où nul. Pour le corps. Où être. Où bouger. D’où sortir. Où retourner. Non. Nulle sortie. Nul retour. Rien que là. Rester là. Là encore. Sans bouger.

 

Samuel Beckett, Cap au pire, traduction Édith Fournier, éditions de Minuit, 1991, p. 7.

04/05/2019

Malcolm Lowry, Le Vendredi-Saint de M. Lowry...

Malcolm Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain, esbroufe, ennui

Le Vendredi-Saint de M. Lowry

   sous un véritable cactus

 

Parce que je suis un esbrouffeur

Parce que je suis un effrayé

Parce que je dois éluder

La sentence du Seigneur

Puis à nouveau m’en moquer

Et encore une fois être crucifié à son côté

Parce que je dois décider

Parce que je ne le fais point

Étant comme Crusoé

Naufragé sur un îlot de douleur

Je suis mort, je crève d’ennui

Parce que je suis un esbrouffeur

Parce que je suis un effrayé.

 

Malcolm Lowry, Poèmes, traduction Jean Follain,

dans"Malcolm Lowry", Les lettres nouvelles,

1950, p. 89.

03/05/2019

Jean Tardieu, Une Voix sans personne

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Le monde immobile

 

Puits de ténèbres

fontaine sourde

lac sans éclat

 

présence épaisse 

battement faible

l’instant est là

 

rien ni personne

une ombre lourde

et qui se tait

 

j’attends des siècles

rien ne résonne

rien n’apparaît

 

sur ce tombeau

l’espace bouge

c’est ma pensée

 

pour nul regard

pour nulle oreille

la vérité.

 

Jean Tardieu, Une Voix sans

personne, Gallimard, 1954,

              1. 38-39.

02/05/2019

Jules Renard, La Lanterne sourde

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Programme d’Éloi en société

 I. Défier les complimenteurs ; les écouter sans leur venir en aide ; compter mentalement jusqu’à trente pour leur donner le temps de barboter dans les louanges ; tourner le dos.

 II. Sourire aux dames, et, dès qu’elles sourient, ne plus sourire. Ensuite, éclater de rire.

 III. De préférence, cultiver les vieux des vieux, ceux dont les ongles même ne poussent plus.

 IV. Expliquer, inlassable, pourquoi on ne fume pas, on ne boit pas, on n’a pas de défaut. Démontrer que ce n’est point par genre.

V. Devant les portraits de famille, mâcher patiemment le mot qui fera balle dans la vanité des maîtres…Ne pouvoir jamais s’enthousiasmer qu’à blanc.

(…)

XII. S’en aller, mais habile, se  brouiller avec ses hôtes, pour n’avoir rien à leur rendre. Mieux : n’être pas venu.

 Jules Renard, La Lanterne sourde, dans Œuvres, I, Pléiade / Gallimard, 1970, p. 620-622.

30/04/2019

Pascal Quignard, Les Larmes

                                      Pascal Quignard, "(Le Livre du poète Virgile)", dans Les Larmes, marche, ventre, femme          

      Virgile

 

  Virgile a écrit dans En. VI, 179 : On marche en direction de l’antique forêt qu’on a perdue, jadis, dès l’instant où on s’est agroupé pour tuer en imitant les essaims et ls meutes, en préparant des pièges, en dressant des filets, en entassant des pierres sur les morts, en assemblant des armées pour tuer, en constituant des nations qu’on borne de frontières imaginaires, verbales, brumeuses, impitoyables, terribles.

   En latin : Itur in antiquam silvam.

   Les Francs marchèrent le long du Rhin, le long de la Meuse, le long de la Moselle, le long de la Somme, le long de la Seine, le long de l’Yonne, le long de la Loire, le long de la Garonne.

   On marche vers les cris qu’on a entendus dans le ventre noir des mères jusqu’au jour où on a commencé à se mettre debout et à tituber en direction de ce qu’on interprétait comme des tendres sourires, de ce qu’on découvrait comme des beaux visages aux lèvres peintes qui devenaient comme des leurres sous des grandes chevelures creuses, des grandes robes creuses, comme des lettres étranges, magiques, qui ensorcellent.

(…) 

Pascal Quignard, "(Le Livre du poète Virgile)", dans Les Larmes, Folio / Gallimard, 2016, p. 173-174.

29/04/2019

Paul Éluard, Cours naturel,

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                     Novembre 1936

 

Regardez travailler les bâtisseurs de ruines

Ils sont riches patients ordonnés noirs et bêtes

Mais ils font de leur mieux pour être seuls sur terre

Ils sont au bord de l’homme et le comblent d’ordures

Ils plient au ras du sol des palais sans cervelle.

                               *

(…)

                               *

Parlez du ciel le ciel se vide

L’automne nous importe peu

Nos maîtres ont tapé du pied

Nous avons oublié l’automne

Et nous oublierons nos maîtres

 

Paul Éluard, Cours naturel, dans Œuvres complètes, I,

Pléiade / Gallimard, 1968, p. 801.

28/04/2019

Marie de Quatrebarbes, Voguer

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Prière pour Pepper LaBeija, mère de la Maison LaBeija, décédé au Roosevelt Hospital de Manhattan en 2003.

 

Une maison est faite pour y vivre. Une maison est une famille pour ceux qui n’ont pas de maison. C’est une réalité quand on n’a pas de famille. C’est comme ça que naissent les maisons, là où une mère accueille les enfants rejetés par leurs parents biologiques. C’est important pour moi d’être la mère. Aussi, je mène ma maison d’une main de velours. Je prends soin de mes enfants, mes filles et mes fils. J’ai remporté tous les trophées. Et tant que je vivrai, mes filles et mes fils seront protégés, et je mènerai ma maison d’une main de velours. C’est comme traverser le miroir d’Alice. Comme se préparer pour un grand événement. Je me vois sur un lit de roses. Je me vois dans une robe de roses qui s’adapte à chacun de mes gestes. Je me déplace en montgolfière et je jette par-dessus bord des poignées de pétales chiffonnés. C’est mon état d’esprit. Je vais quelque part. Je peux être agressive, mais la plupart du temps je reste calme. Je veille sur mes enfants, mes filles et mes fils. Je me consacre à l’observation des oiseaux et au sport. J’étudie la parade nuptiale des moineaux et leurs stratégies d’accouplement.

[…]

 Marie de Quatrebarbes, Voguer, P. O. L, 2019, p. 29-30.

27/04/2019

Claude Chambard, Carnet des morts

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IV

 

Dans le miroir nous ne nous connaissons pas

C’est le sauvage qui est dans le grain.

Mieux vaut être sauvage qu’aveugle.

S’il n’y a pas de buée sur le miroir, c’est la mort.

La mort est invisiblement visible dans le miroir.

 

Le livre est le lieu de la ressemblance.

Même si le livre ne ressemble pas au livre, il est la ressemblance.

Nous ressemblons à ce que nous lisons dans le livre.

Même si ce que nous lisons est exécrable. Notre visage alors se tord & marque sa répugnance. Nous effaçons le livre de notre visage le live, nous nous écartons de la ressemblance ;

 

Claude Chambard, Carnet des morts, Le bleu du ciel, 2011, p. 36-37.

26/04/2019

E. E. Cummings, Paris

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                Notre Dame

 

Paris ; ce couchant d’avril totalement s’exprime ;

s’exprime sereine et silencieuse une cathédrale

 

devant le magnifique visage décharné qui

des rues sous la pluie rajeunissent,

 

des hectares de volutes bouffies de rose

lovées dans de cobalt kilomètres de ciel

s’inclinent attentionnés devant

le mauve

               de crépuscule (qui descend tout en sveltesse,

portant coquette aux yeux les dangereuses premières étoiles)

les gens vont aiment courent sous gentiment

 

arrivant la pénombre et

vois ! (la nouvelle lune

emplit tout à coup de soudain argent

ces poches nouées d’une mendiante couleur boiteuse) tandis

qu’ici et là ondule indolente la prostituée

Nuit, elle tente de convaincre

 

certaines maisons

 E. E. Cummings, Paris, Seghers, 2014, p. 27.

 

25/04/2019

Luc Bénazet, Rainal ! : recension

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Rainal !, "renard" en langue d’oc, se présente comme un conte et est précédé d’une annonce : « Nous avons recueilli par des méthodes clairement définies et selon un plan précis, des témoignages directs et véridiques sur le personnage du film de court métrage de Chiama Malta et Sébastien Laudenbach, Les Yeux du renard » — film de 2012. Manière de dire « Ceci n’est pas un conte », ou de prévenir le lecteur qu’il ne lira pas un conte traditionnel. Le personnage du film, que je n’ai pas vu, est représenté sur une affiche et une photo par un humain avec une tête stylisée de renard ; le synopsis propose seulement des questions : « Et si le chien n’avait pas pissé ? Si le renard n’avait pas traversé la forêt ? S’il n’était pas passé par la caverne ? Aurait-il pu regarder avec ses yeux vrais ? » Plusieurs de ces éléments sont présents dans Rainal ! : outre l’humain à tête de renard, le chien, la forêt, la caverne, les "yeux vrais", mais Luc Bénazet les introduit en jouant avec les règles précises attachées au conte. La mise en forme de ces contraintes par Vladimir Propp dans Morphologie du conte (1928 en russe, traduction en 1965), ont été critiquées et amendées par divers structuralistes, laissons-là le débat et retenons les principes.

Doivent être d’abord présentés le cadre et les personnages ; un événement ou un personnage vient défaire une situation stable : l’action peut commencer et met en scène un "héros", qui doit surmonter diverses épreuves (réparer un méfait, par exemple, avec ou sans aide) et le récit s’achève, avec un retour, ou non, à la stabilité, quand toutes les difficultés sont résolues — par exemple, l’ogre ne continuera pas à manger des enfants. Dans Rainal !, le lecteur est vite déçu, le conte s’ouvre immédiatement par un discours du personnage principal ("je") qui coupe court à tout récit développé : « Je suis sorti ce matin. Qu’est-ce qu’il y a à dire d’autre ? » ; seule concession aux contraintes, une précision sur le moment, « C’était le printemps ». Cependant, le cadre général est donné plus loin, sous forme de réponses à des questions que pose un "tu" — lecteur curieux insatisfait des maigres données ?… ; d’où, après l’indication « Je suis d’un pays de France », un ensemble de précisions : « (Tu me demandes où […], pourquoi […], avec qui […], si je suis allé avec eux […], qui m’a amené dans la maison […],  ce que je veux faire plus tard […] », et d’autres éléments et personnages apparaissent alors : « les Mandras », — "mandra", mot désignant le renardeau en langue d’oc (cf.  mandrat dans Mistral, Tresor dou Felibrige), le costume (le masque de renard ?), la maison (que l’on découvre au début du conte).

Relisons ce début. Dans une maison — il y en a plusieurs — il reçoit un livre illustré qui rapporte l’histoire d’un roi malade qui guérit : c’est là un conte classique, mais notre héros ne fait que le lire. Dans les autres maisons, un enfant se déclare le maître et une mère reconnaît ce rôle à notre héros ; plus loin dans le texte, c’est la séparation d’avec la mère qui est relatée — elle pleure le départ — et le héros se substitue au père : nous lisons (ce qu’est régulièrement un conte) une histoire d’initiation. Il rencontre un chien affamé à qui il cède son croissant ; l’animal, pour le récompenser lui offre le don de voir les choses « en vrai », mais il doit ne jamais en parler (comme dans Les Yeux du renard), amis nous ne saurons pas s’il fait usage de ce don.

Il y aura d’autres déceptions. Grimpant au sommet d’un épicéa pour dénicher des pigeons, le héros, effrayé par les cris des petits qui attendent leur nourriture, est « ivre de peur » et erre jusqu’à ce qu’il puisse se cacher dans une grotte, puis une autre. Il a marché, dit-il, « jusqu’à ce que je sois arrivé », et le récit perd alors toute cohérence : au "je" se substitue un "on" (pour les renardeaux ?), qui cherche et trouve « une laisse de chien » et le "je", à nouveau présent, clôt le conte en invitant un "tu" à lui « raconter une histoire. »

Rainal ! n’est pas ce que l’on classe habituellement dans le genre « conte », ne serait-ce que par sa forme : le texte a plus la forme d’une suite de vers libres que de prose continue — même si les contes en vers existent, ce n’est pas la forme courante ; d’autre part, les divers moments du récit sont fort peu reliés entre eux, c’est au lecteur de reconstruire un fil : le personnage ne part sans doute jamais autrement que dans les livres. C’’est ce voyage dans l’imaginaire que nous découvrons.

 

Luc Bénazet, Rainal !, Éric Pesty éditeur, 2019, 16 p., 9 €. Cette note a été publiée dans Sitaudis le 2 avril  2019.

 

24/04/2019

Jean Ristat, Le théâtre du ciel, une lecture de Rimbaud

                 

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                Acte III, I rouge

                     Scène 1

 

Forêts de la mémoire quel monstre masqué

Rôde sous vos futaies et sans cesse m’appelle

Et me tourmente à la fin du jour les dieux

Harassés s’en vont dans un exil sans retour

Ils annoncent en pleurant le deuil interminable

De l’amour et sur les pierres blanches d’un mur

Qui s’écroule les flammes des bougainvillées

S’empourprent une dernière fois avant la nuit

Triomphantes les cigales pleureuses ressassent

Leur mélopée funèbre et stridulante

 

Jean Ristat, Le théâtre du ciel, Une lecture de Rimbaud,

Gallimard, 2009, p. 61.

23/04/2019

Roger Munier, Le moins du monde

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Faire un texte

que la lecture efface

à mesure

 

La lumière a peut-être désir du jour,

comme la nuit de l’ombre,

le silence du silence…

 

Est-ce le vide

entre les choses

qui fait qu’elles sont choses,

ou les choses

en étant choses

qui font le vide ?

 

Maisons à l’aube,

aux volets clos.

Témoins aveugles.

 

Roger Munier, Le moins du monde,

Gallimard, 1982, p. 15, 16, 17, 19.

 

 

 

22/04/2019

Constantin Cavafy, Jours de 1908

 

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                    Jours de 1908

 

 

Il s'est retrouvé cette année-là sans travail ;

il vivait donc des cartes,

du trictrac et des prêts.

 

Une place, à trois livres par mois, dans une petite

papeterie lui avait été proposée.

Mais il la refusa sans hésiter.

Ça n'allait pas. Ce n'était pas un salaire pour lui,

jeune homme assez instruit, âgé de vingt-cinq ans.

 

À peine s'il gagnait par jour deux shillings, ou trois.

Que tirer de plus, pauvre garçon, des cartes et du trictrac

dans les cafés populaires de son rang,

même s'il jouait habilement, même s'il choisissait pour partenaires

       des sots.

Quant aux prêts, n'en parlons pas.

Il obtenait rarement un thaler, c'était un demi-thaler le plus souvent,

il devait même parfois se contenter du shilling.

 

Pour une semaine quelquefois, ou davantage,

délivré des effrayantes veillées,

il allait se rafraîchir aux bains, nager le matin.

 

Ses vêtements étaient dans un état minable.

Il portait un costume, toujours le même, un costume

couleur cannelle, très fané.

 

Ah, jours de l'été mille neuf cent huit,

votre vision idéale, esthétisée,

fait abstraction du costume couleur cannelle, très fané.

 

Votre vision l'a gardé

tel qu'au moment de s'en défaire, d'enlever

les vêtements indignes, les sous-vêtements reprisés.

Tout nu ; parfaitement beau ; une merveille.

Les cheveux négligés, un peu ébouriffés ;

les membres légèrement hâlés

d'avoir été nus sur la plage, aux bains.

 

Constantin Cavafy, traduit du grec par Maria Tsoutsoura, dans

Europe, "Constantin Cavafy", n° 1010-1011, juin-juillet, 2013, p. 66-67.