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17/10/2020

Jean-Luc Sarré, Apostumes

 

Jean-Luc Sarré, Apostumes, harmonie, naufrage

L’harmonie n’est pas une chimère, c’est ce que semble vouloir dire les ombres conciliantes de certains matins.

 

La vieillesse est un naufrage pour Chateaubriand, mais mon bateau à moi n’a jamais pris la mer , c’est à quai qu’il s’engloutit, inexorablement.

 

Jean-Luc Sarré, Apostumes, Le bruit du temps, 2017, p. 155, 162.

16/10/2020

Nicolas Pesquès, La face nord du Juliau, dix-sept, dix-huit

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25.06.13

 

Nous sommes l’escargot qui traverse la route : incapable d’imaginer la roue qui va l’écraser. Seulement aptes à vivre avec nos sens dans le monde qu’ils nous fabriquent, après son transfert dans les langues qui l’établissent.

 

Nicolas Pesquès, La face nord du Juliau, dix-sept, dix-huit, Flammarion, 2020, p. 38.

15/10/2020

Henri Michaux, Déplacements Dégagements

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Dictées

 

Penchées

Têtes appliquées

Aucune ne se relève

La dictée ne le permet pas

 

Les enseignements s’ajoutent aux ans

Des mouvements sont ressentis

des actes parfois suivent des sortes de certitude

 

Insistants attraits : réponse à un dictée

inscrire en chacun, en petit, en tout petit

 

Ça ne les gêne pas, d’obéir à une dictée ?

 

Autrefois, dans sa grandeur

l’Immense aux noms sacrés...

 

Restée seule, menue, tenace

traversant les ans, les rides,

la sourde dictée continue, en silence toujours

 

les infimes dieux, incorporés, commandent sans parler.

 

Henri Michaux, Déplacements Dégagements, Gallimard,

1985, p. 44-45.

13/10/2020

Henri Michaux, Donc c'est non

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Paris, le 14 février 1977

 

Monsieur Roger Borderie

Les Pilles

26110 Nyons

 

Cher Monsieur,

 

Vos retards à entreprendre le N° H.M. vous font mal, dites-vous. À moi ils font du bien. Ils m’ont permis de revoir tranquillement les publications « OBLIQUES » et de réfléchir.

Au vu de ces d’ailleurs remarquables, ma décision est prise. Pas de Michaux. Je vous prie de renoncer à votre projet.

Il est clair que même atténuée votre formule va à l’encontre de mes désirs. Je répugne — en ce qui me concerne — à l’étalage.

Si après tant de dizaines d’années j’ai pu rester plus ou moins caché c’est grâce à ma vigilance et au nombre de refus que vous n’imaginez pas, à toutes sortes de propositions.

Réfléchissez vous-même. Comme je ne veux pas de photos, pas de documents personnels, pas d’autographe, pas de tripotage dans ma vie, etc., votre formule ne s’applique pas.

Réduit ainsi, un OBLIQUES ne serait plus ce qu’on en attend, n’aurait pas d’intérêt et ressemblerait à ces volumes ou à ces catalogues faits à l’occasion de rétrospectives ou à d’autres volumes avec reproductions de peintures et de dessins... lesquels ne manquent pas.

Vous qui ne suivez que vos idées, comprenez celui qui vous dit : je n’ai pas envie. J’ai envie qu’on [n’en] parle plus, sauf vous pour me donner votre accord là-dessus.

D’avance je vous remercie. Vôtre

                                                                                Henri Michaux

 

Henri Michaux, Donc c’est non, Lettres réunies, présentées et annotées par Jean-Luc Outers, Gallimard, 2016, p. 126-127.

12/10/2020

Ossip Mandelstam, Poèmes

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     extrait de Tristia

 

Est-ce l'horloge-grillon qui chante

ou la fièvre qui bat

est-ce le poêle qui crépite ?

C'est la soie rouge qui brûle.

 

Est-ce la souris qui grignote

la pellicule de la vie ?

C'est l'hirondelle ma fille

qui délie la nacelle.

 

Est-ce la pluie qui grommelle sur le toit ?

C'est la soie noire qui brûle

même le merisier l'entendra

sur le fond de la mer

                                pardonne-moi !

 

Parce que la mort est innocente

mais que peut-on y changer

si dans son délire le rossignol

garde toujours le cœur chaud.

 

Ossip Mandelstam, Poèmes, traduction

Tatiana Roy, l'Âge d'Homme, 1984. 

Merci à Jacques Lèbre de m’avoir signalé cette traduction, différente de celle publiée dans ce blog le 11 octobre 2020

 

 

 

 

11/10/2020

Ossip Mandelstam, Tristia

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Ce chant de grillon de l’horloge

c’est le murmure de la fièvre,

le râle desséché du poêle

c’est rouge soie qui se consume.

 

Si ronge la dent des souris

la trame amincie de la vie,

c’est que l’aronde ou dans sa ronde

son enfant détache ma barque.

 

Ce qu’au toit la pluie balbutie,

c’est noire soie qui se consume,

mais le merisier n’entendra

jusqu’au fond des mers que : « pardonne ».

 

Parce qu’innocente est la mort

et de rien ne vient le secours

si dans ta fièvre-rossignol

le cœur a gardé sa chaleur.

 

                                                                                         1917

 

Ossip Mandelstam, Tristia, traduction Jean-Claude

Schneider, dans Œuvres poétiques, Le bruit du temps /

La Dogana, 2018, p. 177.

10/10/2020

Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej

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C’est la loi d’un bocage de pins :

voix mêlées des violes et des harpes.

Les troncs sinueux et dénudés,

mais chaque feuille, harpe ou viole,

croissant comme si voulait Éole

d’abord fléchir en harpe le tronc,

puis, par pitié du tronc, des racines,

par pitié pour l’effort, le lâcher ;

et réveillant les harpes, les violes,

devenir son dans la brune écorce.

 

                                    16-18 décembre 1936

 

Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, dans

Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude

Schneider, Le bruit du temps, 2018, p. 497.

09/10/2020

Ossip Mandelstam, Le livre de 1928

 

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Le 1er janvier 1924

 

Celui qui a embrassé le crâne meurtri du temps

avec une tendresse de fils

se souvient que parmi les congères de blé le temps

pour dormir couchait sous la fenêtre.

Qui, du siècle, a soulevé les paupières malades

(deux pommes pesantes, somnolentes)

entend l’incessante rumeur, lorsque grondent

les fleuves des temps fourbes et lourds.

 

Il y a deux pommes somnolentes, le souverain siècle,

et une belle bouche argileuse,

mais comme le bras languide du fils vieillissant

il vient, agonisant, se serrer.

Je sais : chaque jour s’affaiblit le souffle de vie,

encore un peu et va s’interrompre

la chanson simple parlant des offenses d’argile

et dans les bouches l’étain couler.

 

Ossip Mandelstam, Le livre de 1928, dans Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude Schneider, le bruit du temps / La Dogana, 2018, p. 253.

08/10/2020

Jules Laforgue, L'Imitation de Notre-Dame-la-lune

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                Encore un livre

 

Encore un livre ; ô nostalgies

Loin de ces très goujates gens,

Loin des saints et des argents,

Loin de nos phraséologies !

 

Encore un de mes pierrots morts ;

Mort d’une chronique orphelinisme ;

C’était un cœur plein de dandysme

Lunaire, en un drôle de corps.

 

Les dieux s’en vont ; plus que des hures ;

Ah ! ça devient tous les jours pis ;

J’ai fait mon temps, je déguerpis

Vers l’Inclusive Sinécure.

 

Jules Laforgue, L’Imitation de Notre-Dame-la-lune,

cité dans Anthologie des poètes français contemporains,

II, Delagrave, 1922, p. 384.

07/10/2020

Umberto Saba, Du Canzionere

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               Seul

 

Je suis seul. Nul n’écoute ou

est vain tout appel aux amis

dispersés.

La haine brille come un glaçon, et je pense

que je te verrai ce soir, toi que j’aime.

 

Je pense : dans le jour qui révèle,

dans l’ombre qui dérobe, j’ai tant fait,

tant erré, pour me dire en paix quelques

mots.

 

Umberto Saba, Du Canzoniere, traduction P.

Renard et B. Simeone, Orphée / La Différence,

1992, p. 63.

05/10/2020

Jacques Roubaud, Les animaux de tout le monde

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Le lézard

 

Le lézard est sur son mur

comme sur une grande plaine

il regarde le mur d’azur

où le soleil rouge peine

 

C’est drôle, dit le lézard,

comme le soleil s’obstine

à se chauffer l’hémoglobine

moi je suis froid et j’en suis fier.

 

Lézards gris et lézards verts

n’ayons donc pas d’inquiétude

mais  pour ne pas mourir de faim

 

Guettons la mouche ingénue

de notre œil oblique et malin l

lézards gris et lézards verts !

 

Jacques Roubaud, Les animaux de tout

le monde, Seghers, 1990, p. 13.

04/10/2020

Jacques Roubaud, Les animaux de personne

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Le Coati Sociable

 

Dans la cordillère des Andes

Au fond des grandes forêts

Vont les Coatis en bandes

En grognant dans les fourrés

 

Ils grognent ils grognent ils grognent

Sans jamais se séparer

Ils grognent ils grognent ils grognent

Pleins de sociabilité.

 

On entend jusqu’en Islande

On entend jusqu’en Corée,

Zélande, Nouvelle-Zélande,

Hollande, Courlande, Irlande,

Ostende, Mende, Marmande,

Tende, Villesséquelande,

Samarkand, Chamarande,

Jutland, Betchouanaland,

Jusqu’au département des Landes,

Du fond des grandes forêts

De la cordillère des Andes

Les grands Coatis grogner.

 

Ils grognent ils grognent ils grognent

Sans jamais se séparer

Ils grognent ils grognent ils grognent

Pleins de sociabilité.

 

Jacques Roubaud, Les animaux de

personne, Seghers, 1991, p. 52.

03/10/2020

Jacques Roubaud, C

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1994

 

Il n’y a pas de ciel

pas d’yeux

pas de voix 

rien qu’une lampe

une lampe dont la lumière

s’écoule

et ne reviendra pas

même si elle semble

posée

en permanence

sur la photographie au mur

sur les livres

en l’absence de ciel

d’yeux

et de voix

 

Jacques Roubaud, C, NOUS,

2015, p. 308.

02/10/2020

Jacques Roubaud, Octogone

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                 Les objets

 

Les objets appartiennent à plusieurs espaces

À la géométrie différente

À la métrique différente

Plusieurs espaces qui se chevauchent

S’interpénètrent

Se recouvrent, se contredisent, se combattent

 

D’où cet air provisoire qu’a le monde

Comme s’excusant

 

Jacques Roubaud, Octogone, Gallimard, 2014, p. 283.

01/10/2020

Jacques Roubaud, La forme d'une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

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Rue Jonas

 

La rue Jonas

« Personnage biblique »

Croisse la rue Samson

Au sein de laquelle un jardinet cultive

Des dahlias

(d’après Dahl, botaniste danois)

« Dahli-as, dahli-as

Que Dalila li-a »

(Max

Jacob)

Me dis-je

Passant par là

 

(Il y a une rue Max-Jacob près de la Poterne-de-Peupliers

Mais de la rue Dahl nulle

part)

 

Jacques Roubaud, La forme d’une ville change plus vite,

hélas, que le cœur des humains, Poésie/Gallimard,

1999, p. 74.