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14/02/2024

Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel

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                            Chute libre

 

Petite pluie molle et morne presque marron

L’air dans les rues du bled c’est pas gai la province

le seul bistro du coin il faudrait qu’on fût rond

pour lui trouver du charme éviter que ça grince

 

il s’en faut de très peu qu’on  ne se sente prompt

à s’abolir dans le port — est-ce qu’on en pince

pour l’eau froide et le noir néant qui corrom

pent jusques aux os de fond en comble vous rincent ?

 

Les lumières du bar se reflètent dehors

s’incrustent sur la nuit en occultant le port

ainsi face au réel un cordon sanitaire

 

est tendu par l’humanité pusillani

me or le réel fair retour façon tsunami

voilà ce que c’est que d’avoir pas su se taire

 

Laurend Fourcaut, Un morceau de ciel, Tarabuste,

2024, p. 141.

 

13/02/2024

Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel

 

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                             À la fontaine

 

 

Un temps mou presque tiède c’est débilitant

fin novembre la pluie n’a pas de caractère

paraît sale lépreuse pas la pluie des Gitans

qui les suit sur les vieilles routes de la terre

 

Belle lurette qu’on a passé la mi-temps

on se retrouve de plus en plus solitaire

dans les rues livrées à la nuit sans excitant

que le pouls qui se bat contre les délétères

 

effondrements mondiaux sous le poids de l’argent

dans tous les coups d’Etat trace de ses agents

le triste globe en est devenu invivable

 

les signes sont partout qui vous crèvent les yeux

même Œdipe a trouvé pire que ses aïeux

le tout anesthésié par le pouvoir des fables

 

Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel, Tarabuste,

2024, p.105.

11/02/2024

Laurent Fourcaut, Une morceau de ciel

 

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Lundi place Gambetta

 

Elle a teint ses cheveux d’une laide couleur

couleur de cuivre rouge il a la chevelure

d’un blanc grisâtre tant pis on se farcit leur  

conciliabule entre des milliards — qu’en conclure ?

 

que silence est une extase qu’aucun dealer

ne fourgue à quiconque il le faut sous son galure

comme jalousement comme ultime valeur

archaïque bientôt  à l’instar du silure

 

Les autres toujours plus nombreux polluent l’air

le monde vous a une minois patibulair

e « en avril je fais l’ouverture de la pêche »

 

fait le loufiat comme si tout continuait

pourquoi pas aller aux champignons ? y’a pas mèche

autant vaudrait croire encore au père Noë

l

 Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel, Tarabuste,

2024, p. 117.

10/02/2024

Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel

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             Le mort saisit le vif

 

La vie est impersonnelle elle va de vous

dans les choses le vent elle s’est imprimée

sur la gravure d’après Raphaël envou

tante est partie ailleurs jamais éliminée

 

lie le haut et le bas même aucun garde-fou

l’empêche d’investir la  mort réanimée

Vous allez disparaître sans qu’un jet de fou

dre le signale au monde indifférent – grimée

 

en rituel  social en décès votre mort

vous sera confisquée alors que vous vous dor

mirez enfin au sein de la pure nature

 

affranchi de la folie qui lance les vifs

dans la fuite en avant générale que bif

fe le divin trépas souveraine rature

 

Laurent Fourcaut, Un morceau de ciel,

Tarabuste, 2024, p. 36.

09/02/2024

Daniel Fano, Papier pelure 1969-1999

 

daniel fano, papier pelure, publicité

(sans titre)

(passage du Capricorne,

au Saggitaire. L’œil d’ombres — et les

cils, un peu

de mascara noir — le regard prend

du relief. Les pages

publicitaires des magazines :

UN PROCEDE REVOLLUTIONNAIRE

POUR DEVELOPPER LES SEINS

- un inventaire des différentes façons de trouver le sommeil

- la pluie de 18 h 27,

QUELQU’UNE BIS belle comme une Lamborghini

taînée 3000 mètres

par un train

- la radio, MOI NON PLUS.

 

Daniel Fano, Papier pelure, 1969-1999,

Flammarion / Poésie, 2024, p. 81.

08/02/2024

Max Jacob, Rivage

 

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                   Fable

« Je chanterai sur le haut de la maison.

Je chanterai sur le pas de la porte.

Je chanterai le tambour sur le dos.

Je chanterai aux charges de la vie.

Je chanterai avec beaucoup d’argent.

Je chanterai électrique et brillant.

Je chanterai en tirant sur la cloche.

Je chanterai en coupant ma bidoche

et sous les arbres noirs de mon pays.

Je chanterai dans les rues de Paris.

Je chanterai par joie ou par tristesse

honte ou regret par orgueil ou détresse

et mon ombre avec moi chantera par duo. »

 

Or celui qui chantait a glissé dans la mare

Et nul ne s’est trouvé pour lui tendre une amarre.

 

Max Jacob, Rivage, dans Œuvres, Quarto/Gallimard,

2012, p. 1455.

06/02/2024

Max Jacob, Les pénitents en maillots roses

max jacob, les pénitents en maillots roses, strophe vers dissyllabique

Le pape au couvent

 

Ô moines !

— du ciel

fidèles

cétoines

— idoines

au miel !

 

Cilice,

caprice

d’un pape

qui frappe

à l’huis

des trappes.

 

Bien las

peut-être

qui va

paraître par la

fenêtre !

 

« Qu’un pape

s’astreigne !

qu’il ceigne

la chape !

— Mon règne

m’échappe !

 

disette

ici !

couette

au lit !

ne suis

qu’ascète. »

 

Max Jacob, Les pénitents

en maillots roses, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2012, p. 700-701.

 

 

05/02/2024

Max Jacob, Le laboratoire central

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            Thème de l’illusion et de l’amour

 

Les chiens d’un certain Actéon

Ne dévoreront pas leur maître ;

Ils le feraient des vagabonds.

 

Existence paradoxale que la lune fait naître,

Sur les pelouses du château

Non ! ce ne sont pas des joyaux

Sur les chiens et les paillassons

Mais des gouttelettes du jet d’eau.

 

Le danseur : ) un zeste de citron –

Poursuit Dane au jeu de cache-cache

Les fenêtres qu’on dépassa l’éclairait en grêle malgache.

 

Ilote ! oh ! maigre lot ! les pompes du soleil !

Pour donner aux oiseaux le signal de l’hiver

Voici la lune ! sors donc en ouvrant ton ombrelle

De ce muscat, raisin en clocher de chapelle.

Le masque de Basile était un masque nègre

Blanc, le côté d’amour ! l’autre côté vinaigre.

 

Max Jacob, Le laboratoire central, dans Œuvres,

Quarto/Gallimard, 2012 ; p. 594.

04/02/2024

Max Jacob, Le cornet à dés

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Le facteur de l’avenue de l’Opéra a, dans sa boîte, un oiseau gros comme les perles qui ornent le velours noir de la boîte. Il lui donne à boire à la terrasse des cafés.

 

Mille bouquets de bosquets, mille bosquets de bouquets et mille camomilles. Si tu veux, ma gentille, tu mettras ta mantille. La mare a, dans la nuit, des vertèbres aussi profondément vertes que les mousses de mes pistils.

 

Le mystère est dans cette vie, la réalité dans l’autre ; si vous m’aimez, si vous m’aimez, je vous ferai voir la réalité.

 

Quand on donne aux magiciens un morceau de vêtement, ils connaissent celui qui le porte, moi, quand je mets ma chemise, je sais ce que je pensais la veille.

 

Max Jacob, Le cornet à dés, dans Œuvres, Quarto/Gallimard, 2012, p. 370, 371, 371, 373.

03/02/2024

Ghérasim Luca, La paupière philosophale

         

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              L’opale

 

Avec les pôles d’une pile

on pèle à la poupe

les palpes du poulpe

 

L’eau palpe le poulpe

mais le hâle le pèle

 

Comme devant la trop pâle

logique du crépuscule

un paléologue du faubourg

pâlit sur le palier de la peur

 

L’aile du poulpe étale

sur la peau qui palpite

un appât à pas de loup

 

Ghérasim Luca, La. Paupière philosophale,

éditions Corti, 2016, p. 17 à 20.

02/02/2024

Jean-Claude Pirotte, Revermont

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rien de ce que je crois

posséder ne m’appartient

novembre touche à sa fin

longues nuits jours étroits

 

même les douleurs du corps

viennent d’ailleurs vont ailleurs

se déplacent avec les heures

pas de théâtre sans décor

 

la brume ainsi passe au loin

où sont d’étranges lueurs

comme des signaux de peur

dont personne n’est témoin

 

Jean-Claude Pirotte, Revermont,

Le temps qu’il fait, 2008, p. 73.

01/02/2024

Jean-Claude Pirotte, Récits incertains

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Je ne tiens pas à cadencer cette voix sourde

et citadine qui habite

le clair-obscur de la soupente

je mets au clou le métronome usé

des prosodies je n’en tirerai pas

un flèche et la rime usuraire

se coulera comme un vieux gant perdu

dans la sciure et les torchons

des brasseries où la piétaille expie

le quotidien grevé d’agios

 

je porterai le chômage des jours

comme un baume, et cet homme

accroupi rue des Grandes Arcades

entre la Haute Montée de la Mésange  et la

place Gutenberg, cet homme jeune avec son

chien malade et sa pancarte où il est écrit

Sans argent

sans travail sans logement sans âme

cet homme aura ma menue monnaie d’âme

invendable puisque mon nom déjà

je l’ai donné sous ces mêmes arcades

à un autre clochard loquace et titubant

(…)

Jean-Claude Pirotte, Récits incertains,

Le temps qu’il fait, 1992, p. 43.

30/01/2024

Henri Pichette, Odes à chacun

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                        L’Ode à chacun

 

                  Soleil, ouvre grandes les Portes :

Ce monde est parsemé d’œuvres douces et fortes.

         Éclaire-moi, qui me veux illuminateur

   Tel un fou, tel un sage, oui, tel un créateur.

Que paroles du cœur vient le jour sur mes lèvres !

         Si j’ai, d’interminables nuits, tremblé

De perdre la flamme tandis que je suais la fièvre,

Jamais les champs ne m’ont apparu noirs de blé.

         J’ai vu la petite Aube sourire à l’Océan.

                  Je ne suis plus l’animal seul

               À se lamenter entre deux néants,

            Ni l’insane qui songe à déserter le sol.

                  Parmi les hommes à la peine

Je m’instruirai. Touché, je haïrai la haine.

   Je participerai plein de cœur aux efforts

    De la verte forêt toutes feuilles dehors.

L’espoir, voici l’espoir, le grave espoir lucide

Qui veut qu’âme, ombre et chair on se décide.

Ô prometteuses fleurs ! possibles fruits heureux !

         Que le sang vénéré provigne, généreux.

              Ô le travail de la contemplative prière,

                  Une rosée en larmes de lumière.

 

Henri Pichette, Odes à chacun, Gallimard, 1988, p. 9-10.

 

29/01/2024

Henri Pichette, Odes à chacun

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Ode aux trois règnes

 

                                    et à l’ami Gaston Miron

 

C’est la beauté simple exposée

    Par la bonté simple reçue,

    Le pré fin perlé de rosée,

    La virginale fleur conçue.

 

                  Ô roideur du lis

                      Impeccable !

Jaune ciment de propolis !

Manne d’érable vénérable !

Beau grain sous la pierre meulière !

Bon germe en terre hospitalière !

 

C’est un poussin du jour sur le fumier pailleux.

 

C’est par le trou d’un mur vieux

    Une musaraigne sui fait gille.

 

C’est le manège, la coquetterie

D’une pigeonne courtisée à flanc de tuile.

 

C’est quelque archipel, quelque théorie

De nénuphars blancs sur une onde coite.

 

C’est la couche d’herbe moite

Où sommeille en rond un serpent de verre

(…) 

Henri Pichette, Odes à chacun, Gallimard,

1988, p. 76-77.

 

28/01/2024

Patrick Kéchichian, L'écrivain comme personne : recension

patrick kéchichian,l'écrivain comme personne,recension


« Un récit ? Non, pas de récit, plus jamais », ce refus de Maurice Blanchot, dans La Folie du jour, est un des quatre textes mis en épigraphe et repris dans l’un des trente chapitres de quelques pages du livre. Au cours de la lecture, on relève encore « on ne réécrit pas l’histoire, et pas davantage sa propre histoire ». De quoi donc s’agit-il ? non d’une autobiographie — on y reviendra — mais du parcours complexe qui aboutit à cet "Autre" qu’est l’écrivain. Pour autant que l’on puisse se dire « écrivain » : dans sa préface, Didier Cahen souligne l’ambiguïté du titre, comme si Patrick Kéchichian « jouait des mots pour dire deux choses en une ».

 

Le livre, l’écrit sont vécus comme fondateurs depuis l’enfance, comme si pour Patrick Kéchichian les premiers contacts avec l’extérieur étaient passés, d’abord, par les mots, ceux reçus, entendus et lus, tout autant ceux écrits pour essayer de transcrire — non de décrire quelque chose de ce qui s’éprouvait et, de cette manière, « découvrant le monde en se découvrant lui-même au bout de son crayon ». Expérience particulière de construction du "Je", cette certitude, ou illusion, que l’écriture, les mots ont faculté d’atteindre le vrai des choses, de soi. Ce qui conduit pendant un long temps à accumuler les pages, cahiers, feuilles volantes et, sans doute dès les premiers essais, à multiplier les énumérations pour cerner au plus près ce qui (sa propre vie, le monde) resterait sinon opaque, obscur. Tout ce qui fait les jours devrait donc être noté, les mots sur la page conférant aux instants les plus divers du vécu un supplément de réalité. Une citation, amputée de son début et de sa fin, éclaire sur la diversité des « fragments d’existence » que conservait Patrick Kéchichian :

 

(…) souvenirs dépareillés, rêves éveillés, ensommeillement et/ou insomnies, obsession du recensement de soi, drames et anecdotes, additions minutieuses ou   multiplication de vétilles, inventaires dûment consignés des nostalgies et des regrets, troubles de l’esprit encourageant ceux du comportement, deuil prolongé, rires couverts de pleurs et inversement (…)

 

Cette liste partielle fait comprendre le caractère anarchique de ce qui est retenu et l’impossible approche du livre désiré, dont les mots auraient un peu restitué des « images de l’invisible et [des] figures, même approximatives, de l’existence ». Livre qui donnerait à lire la vie de quelqu’un, mais « étoffée et dramatisée par l’auguste geste d’écrire ». Feuilletant les nombreux "récits de vie", journaux, carnets édités ces dernières années, le lecteur sait bien qu’ils relèvent d’une imposture — Jude Stéfan avait très justement publié des bribes d’un journal (plus ou moins inventées) sous le titre Faux journal. C’est cette imposture qui arrête Patrick Kéchichian, « tout ce qui pouvait être narré, (…) rapporté, encensé, pensé, analysé, catalogué, comptabilisé trouvait, en marge du livre à venir (…) une possible expression ». "Livre à venir"1 donc, qui ne peut être écrit qu’en sortant de l’imposture, du désordre pour lui « opposer l’idée, la volonté, le projet, la recherche d’un ordre. »

 

Abandonner les facilités des notes d’un journal, "intime" ou non, ne peut se décider qu’après une prise de conscience de « l’ampleur de [son] ignorance, de la hauteur et de la profondeur de [son] désarroi » ; la conscience est la « porte du discernement », ce qui donne la possibilité d’une certaine cohérence à « des fragments, des bribes, des lambeaux de cette histoire invisible » qu’est une vie. Non pour écrire sa vie comme exemplaire, mais l’écrire « hors de tout titre de propriété » — et devenir écrivain. En sachant alors qu’écrire n’est pas « une fonction, un métier, un statut, sauf à accepter de porter sa vie durant un masque (…). L’être de l’écrivain est vide, disponible (…) » et « Ce vide, cette absence (…) sont habités par l’acte présent d’écrire ». L’une des lectures du titre du livre est en relation avec cette affirmation et est explicitée dans ce parcours à propos de ce qu’est écrire, « Je suis quelqu’un pour la seule raison que je ne suis personne ». C’est cela qui autorise Patrick Kéchichian à projeter un « livre de vie et de vérité, de nudité et de lumière », qui l’a guidé également dans son activité de critique : il lui fallait toujours, écoutant « la voix de l’autre », non pas disparaître, effacer ce qu’il était, mais « la restituer à elle-même, (…) lui faire écho » ; c’est bien le même qui écrit un « essai de fiction » et à propos d’un livre.

 

On reconnaît dans cette méditation sur « l’étrangeté de la parole littéraire »2), sur la difficulté à en rendre compte, au-delà d’une certaine proximité avec Maurice Blanchot, les traces d’un lent cheminement, d’une volonté de comprendre. Comme si Patrick Kéchichian avait eu à cœur d’éclaircir ce qui était resté très longtemps obscur, « Il y avait en moi, depuis l’enfance, sans que j’en prisse l’exacte conscience, encore moins la mesure, une attente, une mystérieuse alerte, une gestation secrète du cœur ».

Patrick Kéchichian, L'écrivain comme personne, éditions Claire Paulhan, 2023, 160 p., 18 €. Cette recension a étépubliée par Sitaudis le 

 Le livre à venir est le titre d’un livre de Maurice Blanchot, repris à nouveau au début de l’avant dernier chapitre de L’écrivain comme personne.
2 Maurice Blanchot, op. cité, p. 39.
    

Patrick Kéchichian, L'écrivain comme personne, éditions Claire Paulhan, 2023, 160 p., 18 €. Cette recension a été publiée par Sitaudis le