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09/11/2017

Emily Dickinson, Y aura-t-il pour de vrai un matin

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I’m Nobody! Who are you?

Are you — Nobody — too?

Then there’s a pair of us!

Dont tell ! they’d banish us — you know!

 

How dreary — to be — Somebody!

How public — like a Frog —

To tell your name — the livelong June —

To an admiring Bog!

 

Je ne suis personne ! et vous ?

Personne — non plus ?

Alors nous faisons la paire !

Chut ! on nous bannirait — savez-vous !

 

Que c’est ennuyeux — d’être — Quelqu’un !

Vulgaire — comme la grenouille —

De claironner son nom — au long de Juin —

À un Marais admiratif !

 

Emily Dickinson, Y aura-t-il pour de vrai un matin,

traduit et présenté par Claire Malroux, José Corti,

2008, p. 252-253.

08/11/2017

Daniel Blanchard, Bruire

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                Vivere il finire

 

         À la baisse du jour,

              sous le vacarme exténué,

         des voix d’enfants, d’oiseaux.

 

                  Parole de rivière :

            Demain tu ne seras plus toi…

               un chant dans la mémoire.

 

                  L’appel de ton regard,

     ta musique dans ma mémoire,

       eau qui remue dans l’eau.

 

         Dans la brise de mai,

   avec le grand pin bleu bruire

         à l’automne de la vie.

 

         Mon corps contre ton corps

           sera la caresse du temps.

             (Murmure de rivière)

 

 

Daniel Blanchard, Bruire, L’Atelier contemporain,

2017, p. 10, 11, 24, 28, 30.

 

07/11/2017

Christine Guinard, Des corps transitoires (chute d'Icare)

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                                  Chute d’Icare

 

   Lorsque Icare se fut consolé de sa légère tristesse, regrettant à l’aube, son père et la terre délaissée déjà, troqués naïvement contre un moment de grâce ; lorsqu’il eut considéré la perte en lui, la peur du chemin, le battement acharné du cœur prenant son envol, il ouvrit délicatement son bras droit, serti d’une aile bleutée. Il tira jusqu’au milieu du bras, guida jusqu’à l’épaule le gant gainé de plumes soyeuses et l’ajusta au plus près, afin de ne pas le laisser s’affaisser. Puis, encouragé par le souffle du vent contre sa poitrine nue, il entama le déploiement du bras gauche, pour y apprêter l’aile grise et bleue, identique à la première, de plumes et de soie, piquée comme de fins grains d epeau. Il replia contre son cœur le bras droit pour ne pas donner prise aux bourrasques fraiches du matin et voulut, agenouillé en terre tel un suppliant, se dresser, héroïque, pour braver devant lui les lois humaines.

 

Christine Guinard, Des corps transitoires, éditions mémoire vivante, 2017, p. 7-8.

06/11/2017

Jean-Baptiste Cabaud, La folie d'Alekseyev — Tombeau de Mandelstam

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Tombeau de Mandelstam

 

   C’est un dernier arrêt, une dernière porte en plein Nord, devant une perspective Nevski pétersbourgeoise vidée de ses passants. Changements légers. Les immeubles s’éloignent. Les fers des chevaux aux fiacres archaïques, à coups d’étincelles, de claquements sonores, secs, creusent des marches d’escalier dans les pavés. C’est un siècle chien-loup, depuis les hauteurs, qui s’étend sur la ville et fond sur l’horizon comme une rumeur dans les nuages. Comme un bruit dans le temps. Les couleurs sont changeantes, accidentelles, et le froid, c’est étrange, le froid morbide et carnivore a disparu. Une table de cuisine dans cette allée est installée, conviviale, universelle ; son plateau de bois patiné est le centre de toute la Russie. […] À qui s’y assiéra, à qui voudra se poser là, échoira de discuter avec le poète. Il est là ; il attend. Délivré de sa fatigue. Les yeux creux et les gencives maladives, regardant, étonné un peu, la nouveauté de ce décor. Ses mains scorbutiques en gants de pellagre ne le font plus souffrir. Il ne gratte plus en gestes réflexes son corps suppurant de vermines et de poux. Ne cherche plus à remettre machinalement, vainement en place contre le froid son caban d’ouate crevée de détenu, ses bottes bourkis de tissus décousus Qui voudra lui parler le trouvera assis ici. Longtemps sûrement. Légèrement souriant, composant à mi-voix, d’un souffle de poumon, ses poèmes sur le monde ; tout à son esprit. Son corps, sans qu’il s’en soit rendu compte, ne le tourmente plus, depuis longtemps enfoui par d’autres compagnons de disgrâce, sous le poteau noir d’une fosse commune, dans un camp de transit près de Vladivostok.

 

Jean-Baptiste Cabaud, La folie d’Alekseyev, Dernier Télégramme, 2017, p. 25-26.

05/11/2017

Hugo von Hofmannsthal, Lettre du voyageur à son retour

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Le 26 mai 1901

 

   Ma vie a été totalement dépourvue de bons moments jusqu'à maintenant, et peut-être ne le sais-je que depuis certaine petite aventure que j'ai eue voici trois jours — mais je veux essayer de raconter les faits dans l'ordre : encore que tu ne puisses pas retirer grand-chose de mon récit. Bref, je devais me rendre à une conférence, la dernière, décisive, d'une suite de discussions qui avaient pour but de rapprocher la société hollandaise pour laquelle je travaille depuis quatre années et une société anglo-germanique déjà existante, et je savais que ce jour serait déterminant — d'une certaine façon aussi pour ma vie à venir — et je n'avis aucune prise sur moi-même, oh! comme je manquais d'emprise sur moi-même ! De l'intérieur je sentais la maladie venir en moi, mais ce n'était pas dans mon corps, je le connais trop bien, mon corps. c'était la crise d'un malaise interne ; ses accès antérieurs, il est vrai, avaient été aussi imperceptibles qu'il est possible ; qu'ils avaient somme toute été réels, qu'ils étaient liés néanmoins à ce vertige présent, je le compris alors en un éclair, car nous comprenons bien davantage en de telles crises que dans les instants ordinaires de la vie. Ces prémices avaient été d'infimes, d'absurdes mouvements de contrariété, tout à fait négligeables, presque des déviations et incertitudes passagères de la pensée ou du sentir, amis à coup sûr quelque chose de tout nouveau pour moi ; et je crois bien, pour insignifiant que soit tout cela, n'avoir jamais rien ressenti de tel, sinon depuis ces quelques mois où je foule à nouveau le sol européen. Quoi, énumérer ces accès occasionnels d'un presque rien ? Il le faut, de toute façon — ou bien je dois déchirer cette lettre et taire le reste à jamais. Il arrivait parfois, le matin, dans ces chambres d'hôtels allemands, que la cruche et la cuvette — ou un coin de la chambre avec la table et le portemanteau — m'apparaissaient si irréels, si totalement dépourvus de réalité, malgré leur indescriptible banalité, presque fantomatiques et en même temps provisoires, en attente, qu'ils se substituaient en quelque sorte, pour un instant, à la cruche réelle, à la cuvette réelle emplie d'eau. Si je ne te connaissais pas comme un homme à qui rien ne semble grand ni petit ni entièrement absurde, je n'irais pas plus loin. D'ailleurs, il me suffirait peut-être de ne pas expédier la lettre. Mais : c'était ainsi.

(...)

 

Hugo von Hofmannsthal, Lettre du voyageur à son retour, précédé de la Lettre de Lord Chandos, traduit de l'allemand par Jean-Claude Schneider, Mercure de France, 1969, n.p.

 

04/11/2017

Roger Giroux, L'arbre le temps

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Nue,

Frileusement venue,

Devenue elle sans raison, ne sachant

Quel simulacre de l’amour appeler en image

(belle d’un doute inachevé

vague après vague,

et comme inadvenue aux lèvres), ici

d’une autre qui n’est plus

que sa feinte substance nommée

 

Miroir, abusive nacelle,

eau de pur silex.

 

Roger Giroux, L’arbre le temps,

Éric Pesty éditeur, 2016, p. 61.

03/11/2017

E. E. Cummings, Érotiques

                         e. e. cummings,Érotiques,jacques  demarcq,dame,fleur,jardin

Ma dame, je vais vous toucher de mon esprit

Vous toucher et toucher et toucher

jusqu’à ce que vous m’accordiez

un soudain sourire, timidement obscène

 

(ma dame je vais vous toucher de mon esprit.) Vous

toucher, c’est tout,

 

légèrement et vous deviendrez tout à fait

avec une infinie facilité

 

le poème que je n’écris pas.

 

Edgar Estlin Cummings, Érotiques, traduction Jacques

Demarcq, Seghers, 2012, p. 113.

 

 

 

 

02/11/2017

Luigia Sorrentino, Figure de l'eau

 

 

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le noir enveloppe l’hiver

s’en est allé

dans un cri,

de lui nulle trace

 

le vent sur le canal

a scindé l’azur

l’antre des yeux profonds

 

 

elle l’a suivi

dans le touffu des arbres

dans l’obscurité déjà si dense du

maquis

la petite onde

a perdu sa route

dans les failles du temps

la langue de la mousse

fait taire chaque lumière

 

[…]

Luigia Sorrentino, Figure de l’eau,

traduction de l’italien Angèle Paoli,

aquarelles Caroline François-Rubino,

Al Manar, 2017, p. 9 et 11.

01/11/2017

Christian Prigent, Journal

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27/08 [2017) (écrire / ne pas écrire)

 

Les longues périodes (des mois parfois) sans « écrire » (écrire vraiment : creusement des mémoires, parcours des archives, lectures tout entières programmées par leur utilité pour le travail en cours, effort acharné au style, poursuite de l’expression sensorielle « juste », élaboration des tensions, phrase/phrasé, soucis techniques de composition, séances régulières et longues, perspective de « livre » — publication)…

Ces phases m’ont toujours enfoncé dans des états péniblement dépressifs. Sans doute parce que peu à peu, alors, s’en va toute chance de prise symbolique, toute initiative souveraine, toute possibilité de résistance à la pression paradoxalement dé-réalisante du dehors (le « monde » saturé de représentations, la « réalité » toujours-déjà fixée en mots et images, le lieu commun où s’évanouit et s’aliène la singularité sensible de l’expérience.

Du monde, alors, je ne comprends plus rien, il flotte devant moi et en moi comme un nuage fuyant, ce n’est qu’un paysage flou. C’est comme si tout sens et toute vie m’abandonnent. Ne reste qu’une pénible sensation de débilité et de déréliction, sans doute à chaque fois arrivée (misérablement avivée pour autant que mêlée de honte, de sentiment du ridicule), par la terreur, inscrite au plus profond de moi, de la perte d’amour, d’abandon, de ce que j’ai appelé un jour la « seulaumonditude » : je ne suis pas « au monde », le monde n’est plus ni en ni à « moi », etc.

 

Christian Prigent, Journal (extraits), Sitaudis, 2017.

 

 

31/10/2017

Maurice Rollinat, Les névroses

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Ballade des mouettes

 

En tas, poussant de longs cris aboyeurs

Aussi plaintifs que des cris de chouettes,

Autour des ports, sur les gouffres noyeurs,

Dans l’air salé s’ébattent les mouettes.

D’un duvet mauve et marqueté de roux,

Sur l’eau baveuse où le vent fait des trous,

On peut les voir se tailler des besognes

Et se risque sous le ciel en courroux,

Pour nettoyer la mer de ses charognes.

 

Flairant les flots, sinistres charroyeurs,

Et les écueils noirs dont les silhouettes

Font aux marins de si grandes frayeurs,

Elles s’en vont avec des pirouettes

De-ci, de-là, comme des girouettes.

Dans les vapeurs vitreuses des temps mous

Où notre œil suit les effacements doux

Des mâts penchant avec des airs d’ivrognes,

Ces grands oiseaux rôdent sur les remous,

Pour nettoyer la mer de ses charognes.

 

Et quand les flots devenus chatoyeurs

Dorment bercés par les brises fluettes,

On les revoit, avides côtoyeurs,

Éparpillant leurs troupes inquiètes

Aux environs des falaises muettes.

En vain tout rit, le brouillard s’est dissous ;

Ces carnassiers qui ne sont jamais soûls

Ouvrent encore leurs ailes de cigognes

Sur les galets polis comme des sous,

Pour nettoyer la mer de ses charognes.

 

Envoi

 

Vautour blafard, fouilleur des casse-cous,

Toi dont le bec donne de si grands coups

Dans les lambeaux pourris où tu te cognes,

Viens-là ! tes sœurs t’y donnent rendez-vous

Pour nettoyer la mer de ses charognes.

 

Maurice Rollinat, Les névroses, Bibliothèque

Charpentier, 1923, p. 241-242.

30/10/2017

Pierre Dhainaut, Plus loin dans l'inachevé

 

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Oiseaux d’ici

 

Rieuses, dit-on de ces mouettes

tête noire et bec rouge,

d’autant plus blanches

lorsque les ailes se déploient

sur la digue, sur le port,

sans trêve, le vent,

le vent est favorable

à la véhémence

de la trajectoire, à l’acuité

du cri : elles gravitaient l’air,

elles s’y précipitent, là même

où nous ne voyons rien,

quelle était

leur victime ? cette clameur

de vagues qui s’abattent

nous rattrape, nous blesse

jusque dans les rêves.

 

Pierre Dhainaut, Plus loin dans l’inachevé,

Arfuyen, 2010, p. 49.

29/10/2017

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance 1960-1977

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11 août 1975, Georges Perros à Henri Thomas

 

Dans le fond — de quoi ? ce qu’on appelle notre destin c’est peut-être tout ce qu’on a aimé à moitié sans le savoir, tout aussi, ce qui nous a échappé, parce qu’on n’y tenait pas tellement. Trop mortel. D’où ce fumier infranchissable dont tu parles ? On sait peut-être l’essentiel trop vite. L’inacceptable si l’on tient à vivre un peu. La vie ça tient dans un dé à coudre. Mais, faut se taper tout le reste.

 

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance, 1960-1977, collection Théorodre Balmoral, Fario, 2017, p. 55.

28/10/2017

Julien Gracq, Carnets du grand chemin

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   Les demi-cultivés (ou demi-barbares) de l’ère de l’audiovisuel. Quand on suit à la radio ou à la télévision un des innombrables jeux radiophoniques, on est frappé de la proportion somme toute élevée des réponses justes, considérablement plus grande en moyenne qu’elle ne l’eût été il y a cinquante ans. Mais on pressent en même temps que ces connaissances ponctuelles n’ont aucune tendance à s’organiser en réseaux cohérents. L’esprit de leur possesseur fait penser à un cartographe du relief qui, disposant d’un assez grand nombre de points cotés, n’aurait aucune notion de la manière de les joindre par des courbes de niveau.

 

Julien Gracq, Carnets du grand chemin, édition C. Dourguin, dans Œuvres complètes II (édition B. Boye), Pléiade / Gallimard, 1995, p. 1097.

27/10/2017

Jean Paulhan, Braque le patron

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Braque dans ses propos

 

   Il est un peu voûté. Il poursuit à la fois dix ébauches, dont les unes posent sur des chevalets, les autres à terre sur des sortes de grils. Il déplace parfois une feuille morte, une patte de crabe, un squelette de lézard, qui attendaient quoi sur leur table ? Il retouche. Il émonde. Comme un jardiner entre ses plantes.

   Ou comme un éleveur entre ses bêtes, non sans timidité. Il s’y prend de mille façons. Je l’ai vu dessiner à la craie sur un tableau noir. Un jour, je l’ai même surpris qui reportait sur son panneau des mesures. Il n’avait pas l’air de s’amuser.

   Quand une toile vient mal, il l’allonge par etrre. Ce n’est pas pour la piétiner. C’est pour la voir de haut.

 

Jean Paulhan, Braque le patron, Gallimard, 1952, p. 35-36.

 

 

 

26/10/2017

Pierre Chappuis, Muettes émergences, proses

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Escalade, le chant du merle

 

   Congé pris à l’avance en toute discrétion et sérénité pour prévenir le risque d’être pris de court (« Car tu ne sais ni le jour ni l’heure »). Sans effroi, sans renier les liens les plus chers (« ne me retenez pas »), la pensé de la mort — non moins violemment : disparition, départ ou tout autre euphémisme — se fait ici détachement, transparence, allègement tant volontaire (« j’escalade ») que subi (« emportée »), mais de notre plein gré.

[ …]

 Pierre Chappuis, Muettes convergences, proses, José Corti, 2011, p. 193.