Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

20/10/2024

Georg Trakl, Œuvres complètes

Unknown-3.jpeg

                  Déclin

 

Au-dessus de l’étang blanc

Les oiseaux sauvages ont émigré.

Au soir souffle de nos étoiles un vent glacial ;

 

Au-dessus de nos tombes

Se courbe le front brisé de la nuit,

Sous des chênes nous berce une barque d’argent.

 

Toujours sonnent les murs blancs de la ville,

Sous des voûtes de ronces.

Ô mon frère nous gravissons, aiguilles aveugles, vers le minuit.

 

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduction M. Petit et

J-C. Shneider, Gallimard, 1980, p. 111.

19/10/2024

Georg Trakl, Œuvres complètes

 

georg Trakt, œuvres complètes

Métamorphose

 

Au long des jardins, automnaux, roussi :

Ici se montre en silence une vie experte,

Les mains de l’homme portent des sarments bruns,

Tandis que la souffrance douce s’abaisse dans le regard.

 

Au soir : des pas vont à travers la campagne noire,

Plus visible dans le mutisme des hêtres rouges.

Une bête bleue veut s’incliner devant la mort

Et un vêtement vide tombe, sinistre, en loques.

 

Un enfant calme joue devant l’auberge,

Un visage enivré s’est affaissé dans l’herbe.

Fruits de sureau, flûtes molles et ivres,

Odeur de réséda, qui baigne une présence féminine.

 

Georg Trakl, Œuvres complètes, traduction M. Petit et

J-C. Schneider, Gallimard, 1980, p. 43.

17/10/2024

Max Ernst, Écritures

                      Unknown-1.jpeg

Le fugitif

 

Il a mieux aimé se noyer que de signer. Ils l’ont tous abandonné — leur confort, leur passé, leur bonheur, l’espoir. La corde qu’il emporte ne tient pas ses habituelles remorques. Sa poitrine lui servira d’oreiller, l’extrême douceur de son abandon l’éveillera. Le calme qu’il amasse se dépouille de mille brins de mousseline brûlée et des feuilles flottantes d’une plante gourmande. Les saluts des navires font éclore ses ornements naturels pour de futures combinaisons.

Toujours des points de vue et le minimum de moyens.

 

                             Max Ernst, Écritures, Gallimard, 1976, p. 113

 

16/10/2024

Sanda Voïca, L'ère de santé

                           sanda voïca, l'ère de santé, jouissance, extase

« Élaboration des poèmes » : je lis et j’entends :

labourer — la terre des mots,

des planches irrégulières de mon potager

ou des mottes de terre :

la même chose.

Mais qui laboure encore aujourd’hui ?

Et si oui — la Terre est vaste ! —

Quelle terre ?

Que labourer autre que la terre et les propos ?

Gros sillon

l’autre jour

que ma joie

voire la jouissance

a infligé/induit au monde

— à l’intermondes — !

Sillon large, charnel,

chair jaune et lumineuse,

palpitante,

plaie rendue d’un plaisir reçu.

 

Sillon où glisser,

avancer ou pas.

Marcher

dans mon extase.

                       (sans date)

Sanda Voïca, L’ère de santé,

Atelier rue du soleil, 2024, p. 35.

15/10/2024

Sanda Voïca, L'ère de santé

VOICA-Sanda-par-d-leuwers_770x770.jpg

S’auto-prier

 

L’index

appuyé sur mes lèvres

humides vibrantes

est sans pourquoi :

sous l’explosion de joie

il s’en-chair-e

encore plus.

 

Frotter le corps,

frotter la tombe 

avec le même tissu

— rideau en dentelle —

jusqu’au blanc.

 

Une couleur

en profondeur

en hauteur

jusqu’au trou blanc :

l’harmonie a été dite.

 

                        Dimanche, le 1 mai 2022

 

Sanda Voïca, L’ère de santé, Atelier rue

du soleil, 2024, p. 1.

13/10/2024

Ambrose Bierce, Épigrammes

                            Unknown.jpeg

Tant que vous avez un futur, ne vivez pas trop dans la contemplation de votre passé : à moins que vous n’aimiez marcher à reculons, le miroir est un piètre guide.

 

La vie est une petite tache de lumière. Nous entrons, serrons une ou deux mains, et retournons chacun de notre côté dans les ténèbres. Le mystère est infiniment pathétique et pittoresque.

 

La mort est la seule prospérité que nous ne désirons pas pour nous-même et qui ne nous est pas contraire chez autrui.

 

Dans l’enfance, nous attendons, dans la jeunesse nous exigeons, à ‘âge adulte nous espérons et dans la vieillesse nous implorons.

 

Si les femmes se connaissaient, le fait que les hommes ne les connaissent pas les flatteraient moins et les contenteraient davantage.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, Alia, 2014, p. 53, 53, 55, 61, 61.

12/10/2024

Ambrose Bierce, Épigrammes

                              Unknown-1.jpeg

Tout le monde est fou, mais celui qui sait analyser son illusion est appelé philosophe.

 

Le bonheur est perdu quand on le critique ; le chagrin, quand on l’accepte.

 

La vieillesse, avec ses yeux derrière la tête, pense que la sagesse, c’est de voir les marécages dans lesquels elle a pataugé.

 

Celui dont les mensonges ne trompent plus a perdu le droit de dire la vérité.

 

La langue d’un imbécile n’est pas si bruyante que le sage ne puisse entendre son oreille l’exhorter de se taire.

                                                                                                 

Ambrose Bierce, Épigrammes, Alia, 2014, p. 44, 47, 49, 50, 51.

11/10/2024

Ambrose Bierce, Épigrammes

Unknown.jpeg

 

La seule distinction sue récompense la démocratie est un haut degré de conformité.

 

Quand tu te trouves parmi les tombes de tes semblables, marche avec circonspection : la tienne est ouverte à tes pieds.

 

L’amour est une attention détournée : de la contemplation d’un être on en vient à considérer son rêve.

 

Bien qu’on aime une douzaine de fois, le dernier amour n’en semble pas moins le premier. Celui qui dit avoir aimer deux fois n’a pas aimé une seule fois.

 

On peut se savoir laid, mais il n’existe pas de miroir pour le comprendre.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, Alia, 2014, p. 29, 30, 31, 36, 43.

10/10/2024

Ambrose Bierce, Épigrammes

 

Unknown.jpeg

« Immoral » : tel est le jugement du bœuf dans son étable sur l’agneau qui gambade.

 

C’est vrai que l’homme ne connaît pas la femme. Mais la femme non plus.

 

L’amour est une charmante balade d’un jour. À la toute fin, embrassez votre compagnon et prenez congé de lui.

 

Si vous voulez lire un livre parfait, il n’y a qu’une seule solution : écrivez-le.

 

Nous sommes ce dont nous nous gaussons. La personne stupide est une pauvre farce, la personne intelligente une bonne farce.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, Arléa, 2014, p. 9, 9, 20, 21, 25.

08/10/2024

Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

                                       Unknown-2.jpeg             

Aller dans le monde est utile pour un écrivain, non seulement afin qu’il voie de nombreuses situations, mais pour qu’il les vive.

 

Une punition en rêve est à coup sûr une punition ; De l’utilité des rêves.

 

À tout instant : comment cela peut-il être amélioré ?

 

Se métamorphoser en bœuf, ce n’est pas encore se suicider.

 

Les professeurs d’université devraient prendre des enseignes comme les aubergistes.

 

Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, traduction Marthe Robert, Denoël, 2020, p. 57, 71, 77, 80, 82.

07/10/2024

Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

            Unknown-1.jpeg

Une préface pourrait être intitulée : paratonnerre.

 

C’est grand dommage qu’on ne puisse voir les intestins des écrivains pour en déduire ce qu’ils ont mangé.

 

L’art, si bien calculé aujourd’hui, de rendre les gens mécontents de leur sort.

 

Combien la Bible peut-elle avoir nourri de gens, commentateurs, imprimeurs et relieurs ?

 

Un long bonheur s’affaiblit par le fait même de sa durée.

 

Gorg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, traduction Marthe Robert, Denoël, 1985, p. 39, 40, 43, 45, 49.

04/10/2024

Jacques Réda, Les ruines de Paris

              Unknown-1.jpeg

Une fois de plus c’est au coin de ce buffet de gare que je vais pleurer. Au moins les gens du quai d’en face peuvent croire que j’éternue. Ici je suis tout seul. Et je pleure de tout mon corps devant cette solitude, comme si quand même après des mois j’allais retrouver quelqu’un. C’était un autre soir, en octobre. Impossible de m’en empêcher mais ça ne durera pas. Je me demande ce qui dure. Je me le suis demandé pendant toutes ces heures d’autorail dans le Jura noir, ces correspondances sous la pluie, ces attentes dans des haltes aux pendules barrées d’une croix. Et me voilà de nouveau avec le saisissement de la réponse : il n’y a pas de mots ; rien que ce vide ténébreux qui n’est qu’un buffet de gare, la tête contre pour que de loin on suppose que je tousse ou que je rends. Peut-être.

Jacques Réda, Les ruines de Paris, Gallimard, 1978, p. 153.

03/10/2024

Jacques Réda, Les ruines de Paris

           images.jpeg

Malgré son bébé cette jeune femme a l’œil en coin-du-bois. Je lui demande où trouver une gare ou le 196, et en retour je lui déconseille le sentier d’où je descends. Elle y perdrait certainement la poussette. Sur ses indications bien précises je trouve l’endroit, marqué comme à Paris d’un potelet à tête jaune et rouge, mais l’autobus ne passe jamais. J’écris en haut d’un mur d’où l’on voit s’emballer vers la forêt toute une plaine, qui fut des champs, et qui devient à présent une sorte de savane suburbaine en ondulations pâles au beau soleil. Des émeus, des girafes peut-être, n’étonneraient qu’à moitié.

 

Jacques Réda, Les ruines de Paris, Gallimard, 1978, p. 118.

 

02/10/2024

Jacques Réda, Les ruines de Paris

                             jacques céda,les ruines de paris,métamorphose

Tant bien que mal enfin j’attends la place de la Concorde. L’espace devient tout à coup maritime. Même par vent presque nul, un souffle d’appareillage s’y fait sentir. Et, contre les colonnes, sous les balustrades où veillent des lions, montent en se balançant des vaisseaux à châteaux du Lorrain, dont tout le bois de coque et de mâts, et les cordes et les toiles sifflent et craquent, déchirant l’étendard fumeux qui sans cesse se redéploie au-dessus de la ville. Je vais donc comme le long d’une plage, par des guérets.

 

Jacques Réda, Les ruines de Paris, Gallimard, 1978, p. 10.

01/10/2024

Paul Éluard, Donner à voir

               paul éluard, donner à voir, pauvreté

                                Pauvre

C’est le mystère de l’air pur, celui du blé. C’est le mystère de l’orage, celui du pauvre. Dans les pauvres maisons, on aime le silence. On aime aussi le silence. Mais les enfants crient, les femmes pleurent, les hommes crient, la musique est horrible. On voudrait faire la moisson et l’on fait honte aux étoiles. Quel désordre noir, quelle pourriture, quel désastre ! Jetons ces langes au ruisseau, jetons nos femmes à la rue, jetons notre pain aux ordures, jetons-nous au feu, jetons-nous au feu !

 

Paul Éluard, Donner à voir, dans Œuvres complètes, I, Pléiade/Gallimard, 1968, pp. 924-5.