20/02/2026
Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

Le mot porte en lui le livre, comme l’homme l’univers.
Ton monde et le mien se séparent dans nos yeux.
Chaque fenêtre défend son paysage.
Les désirs sont peuplés d’objets qui nous épellent.
L’aurore crée le coq.
Edmond Jabès, Du blanc des mots et du noir des signes, dans
Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 304, 305, 308, 308, 309.
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19/02/2026
Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

La nuit est dans le creux de la main (Dans l'éclat des yeux, aussi bien)
Bornes de l'univers : chacune est germe d'infini.
La pluie martèle le ventre rond de l'amour. (L'orage est plein de reproches.
Je t'ai trouvée sur le chemin immaculé qui conduit à l'arrière-pays des cimes.
Les souvenirs voient leur emprise sur l'homme grandir à mesure que s'estompe le but.
Edmond Jabès, Du blanc des mots et du noir des signes, dans Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 281, 281, 283, 283, 284.
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18/02/2026
Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure

Miroir
Au dortoir des ressemblances
les feuilles ont leurs pensées
Les pierres savent le bruit
doré que font les abeilles
Le jour est intimement lié
à leur désespoir, à leur oreille
Pour l’eau l’air du temps
la nature danse
L’herbe dans la terre a
un pied nu qui avance
Mais tu n’entendras jamais
un murmure de fatigue
Edmond Jabès, L’écorce du monde, dans
Je bâtis ma demeure, Gallimard, 1975, p. 202.
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16/02/2026
Jacque Réda, Recommandations aux promeneurs

Te voici donc, poète, avec ton parapluie,
Ton tricorne un peu de travers,
Ou ces cheveux trop longs qui retombent en pluie
Autour de ton visage où, des yeux grands ouverts,
Une larme parfois sourd, gonfle et se délivre.
Je vois, dans ton équipement,
Que tu n’as pas omis de te munir d’un livre
Où la raison débat avec le sentiment.
Et, bien que je demeure alentour impassible,
Je peux t’entendre soupirer
Avec mon vent, mes eaux : il n’est pas impossible
Qu’il s’en élève un chant d’amour inespéré.
Ne quitte pas déjà l’ombrage de ce saule.
La lune, d’entre les rameaux,
Va se pencher pour lire au bord de ton épaule,
Et la nuit étoilée épellera tes mots.
Jacques Réda, Recommandations aux promeneurs, Gallimard, 1988, p. 80.
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15/02/2026
Jacques Réda, L'adoption du système métrique

Car souvent je les ai revus ces faubourgs
Dans d’autres villes où j’errais (des petites,
Dont on atteint rapidement les limites,
Et d’immenses où l’on se perd en détours),
Sans savoir que je les cherchais. Mais toujours
Je finissais par les rejoindre, insolites
À force de banalités et redites
Des premiers que j’avais connus : leurs ciels sourds
En travers des jardins méchants et des stades,
Le rayon du soir offensant les façades
De sa gloire quand le feu prend aux carreaux
D’où l’on toise les étrangers sans clémence :
Un nouveau drame alors s’achève — ou commence
Comme dans les scènes du jeu de tarot.
Jacques Réda, L’adoption du système métrique, Gallimard, 2004, p. 44.
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14/02/2026
Jacques Réda, Le sens de la marche

Ces longs soirs d’été lumineux sont, pour le solitaire,
En voyage, sont parfois difficiles à supporter.
Il achète au dernier moment un morceau de pâté,
Regagne sa chambre au confort assez rudimentaire,
Mange vite, boit trop de vin en fumant, considère
Le lit, le lavabo, l’armoire au volume hanté
Et, par un carreau, les maisons qui, d’autre côté
De la rue ont déjà baissé leurs rideaux. L’Angleterre
Est alors aussi loin que les Andes ou le Tibet.
Ces murs, ces toits ne disent rien d’autre que solitude.
Après quelques jours cependant on en prend l’habitude.
Mais, venu l’instant du départ, le seuil qu’on enjambait
Distraitement, soudain se rappelle à nous et dévie
En travers de ce temps perdu qui fut aussi la vie.
Jacques Réda, Le sens de la marche, Gallimard, 1990, p. 91.
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13/02/2026
Israël Elias, Promenade

Le jour est passé. Je l’ai vu passer
sur le mur de la vieille maison, derrière la fenêtre.
Passé le jour.
Penser et repenser à toi : mais quoi ?
à ce que j’écris ici sur toi.
Je dois parler de moi à toi. Le silence est inutile.
Te verrai-je demain ?
Tu es à nouveau avec moi derrière la fenêtre
remplie de feuilles. À la vue de mon corps tu commences
doucement à voir ton corps.
Ce qui passe n’est pas seulement l’hiver.
Le jour passe, meurt dans la fenêtre, je l’ai vu
passer, passé le jour.
Israël Eliraz, Promenade, édition bilingue, traduit de l'hébreu par Esther Omer, Le Nouveau Commerce, 1994, p. 121.
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12/02/2026
Cole Swensen, et et et

La poésie a toujours tenté de capitaliser le potentiel productif de cette tendance du langage à tout obscurcir, la maximisant par métaphore compacte, allusion voilée, jeu de mots crypté — il y a mille manière, y compris celle particulièrement populaire depuis quelques dizaines d’années, le fragment. Phrases si vite coupées. Schlac. Nous vivons une époque friande d’abîmes soudains, laissant les lecteurs frénétiquement pédaler dans le vide, tel le Vil Coyote des dessins animés des années 50. C’est l’imminence de la chute qui donne le vrai frisson — on dit que c’est cela qui est addictif dans les jeux d’argent. — non l’inépuisable espoir du gain mais le saut viscéral, la simple idée du choc de la chute vers la destruction totale. Joli début pour un poème.
Cole Swensen, et et et, Corti, 2025, p. 12
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10/02/2026
Liliane Giraudon, Divagation des chiens

« À force. À force de rêver d’un autre lecteur, j’en suis arrivée à imaginer une sorte de "manœuvre" pour échapper au rang des poètes qui d’ailleurs n’ont jamais voulu de moi. "Enfantillages", mais c’est vrai. La seule appartenance mythique et impersonnelle que je désirais, c’était celle-là. Je mesure mieux maintenant ces larmes versées à la lecture d’une lettre de Hölderlin où il déclarait simplement "les hommes ont-ils donc réellement honte de moi ?" Parlait-il de lui ou de l’ensemble de ce qu’il avait déjà écrit ? Je sais bien. Il ne faut pas mélanger.Son corps, soi-même, l’écriture (Ah ! l’horrible imbécillité de ceux qui bavent "moderne", estampillent la moindre affichette, la plus petite liste artistique. Comme si le poème avait à s’ordonner à l'art ou à une quelconque idée neuve du beau. Comme si écrire était un jeu. Du savoir-faire avec en prime quoi ? Quel risque ?) Il m’a fallu du temps pour comprendre. Agencer formellement sur du rien à dire, ce néant d’après dans le vacarme d’un monde plus sanglant et stupide que celui des siècles précédents, non. Ce que je voulais, c’était tout simplement la fatalité comme ajustement. Non pas "ma vie sans moi", mais le poème sans moi. J’ai manqué de forces. Je ne pouvais vivre cette évidence. Alors il y eut les exercices spirituels pour ne plus écrire. J’ai cru que j’allais devenir folle.Depuis, sur les bords de l’étang où je fais de longues marches jusqu’à la tombée du jour, j’ai ramassé un chien. Il ne me quitte plus. Nous mangeons strictement la même chose : viande crue.
Je ne bois plus que de l’eau. Je suis devenue chaste. Mes cheveux ont blanchi mais ils sont toujours aussi longs. Ne m’envoie plus rien. C’est vraiment inutile. Je ne veux plus lire. Ni rien savoir. Je t’en prie, n’insiste plus pour les traductions d’Émilie Dickinson. Je les ai toutes détruites cet hiver. Dans le petit poêle. Tu as raison. J’ai trahi, mais "fidèlement". Ce retournement connu de nous seules ne pouvait être que catégorique.
Hölderlin, Celan ou Pessoa deviendront des otages. C’est le Retour. Saison très noire pour ceux qui poursuivent. Ici les premières violettes apparaissent. Il suffit d’écarter doucement les herbes. Chasser de son cœur la mortelle impatience. Commencer vraiment la véritable attente. Celle concernant ceux qui enfin n’attendent plus rien... »
Liliane Giraudon, Divagation des chiens, P.O.L., 1988, p. 14-15.
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08/02/2026
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes
Le premier pas de la sagesse est : tout accuser ; le dernier : tout concilier.
L’homme n’a sans doute pas fait d’invention plus facile que celle du ciel.
Liberté de la presse et des moulins à café.
Le mot délivrance (accouchement) a un double sens, il peut signifier aussi la mort.
Le perroquet ne parlait plus que sa langue maternelle.
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, Denoël, 1985, p. 247, 249, 252, 266.
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07/02/2026
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

L’ivresse, comme la peinture, comporte une partie mécanique et une partie poétique, l’amour aussi d’ailleurs.
Le livre qui mériterait d’être interdit avant tous les autres serait un catalogue des livres interdits.
« Si on n’est pas né, on est délivré de toutes les souffrances », c’est là sans doute une des plus étranges associations de mots dont le langage humain soit capable.
L’ordre conduit à toutes les vertus. Mais qu’est-ce qui conduit à l’ordre ?
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, Denoël, 1985, p. 229, 230, 231, 243.
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06/02/2026
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

Échange de lettres entre deux personnes qui ne s’aiment pas, mais dont chacune voudrait rendre l‘autre amoureuse d’elle, au point qu’elles mourraient d’amour ou se suicideraient. Une telle chose pourrait être drôle.
Une secte qui ne cracherait pas serait certes préférable à une autre qui ne mangerait pas de haricots.
Il est assez triste que, de nos jours, la vérité doive soutenir sa cause par des fictions, des romans ou des fables.
Cet homme avait tant d’intelligence qu’il n’était presque plus bon à rien dans la vie.
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, Denoël, 1985, p. 221, 224, 225, 228.
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05/02/2026
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes

La super-intelligence est une des forces les plus méprisables de la sottise.
Celui qui a moins que ce qu’il désire doit savoir qu’il a plus que ce qu’il est digne d’avoir.
Il aimait bien être couché à l’antipode de sa femme dans le lit.
On peut parfaitement vivre dans le monde en faisant des prophéties, mais non pas en disant des vérités.
Georg Christoph Lichtenberg, Aphorismes, Denoël, 1985, p. 208, 209, 210, 220.
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04/02/2026
Pierre Silvain,

Photo T. H.
Wannsee
L'été avant de prendre congé mijote de l'orage
Pour la fin de l'après-midi comme il y a longtemps dans la ville thermale
Où tu traînais parmi les curistes une vacance d'âme
Sous l'étagement poum ! poum ! des feuillages énormes
Décrits par Pierre Jean Jouve alors qu'ici au bord du lac
Tu attends l'appareillage du bateau
La grosse femme avec ses trois mouflets derrière
Te poussant jusqu'au pied de la passerelle
Bercée par une corde et toute l'escouade vacancière
Shorts tee-shirts jambes brunes poils blonds
Comme elle poussant pressée d'atteindre la destination
Finale (sans rien de commun avec la solution du même nom
C'est si loin maintenant aussi ténu que la brume de chaleur
Sur le miroitement de strass des vagues)
Qui pour la plupart est la plage et pour les autres
L'île des Paons. Les vers que tu te récitais
Sous les frondaisons Death is so permanent
Drive carefully te reviennent tandis que le bateau
Quitte l'appontement avec le léger tangage
Presque berceur
D'un convoi plombé.
Sarrebruck (1958)
Portrait du Hauptsturmfürher de la Waffen SS
Dans son cadre. Installé près du poste monumental
Diffusant du Bach en sourdine sur la commode. La rose
Ne tient pas à cause de la chaleur du poêle
Qui tire à fond. Elle se défeuille sans bruit
Longuement pétale à pétale devant l'absent.
La tasse de vieux saxe que la femme porte à ses lèvres
Est décorée de motifs champêtres
Aux tons passés. Dehors c'est presque la nuit. Neige. Odeur de houille
Dans les rues. Des particules noires sur les congères.
Sait-on à quoi pense la femme. Guten Abend
(Lance le locataire étranger en traversant le couloir)
Auf Vierdersehen
Frau Krabbe.
Pierre Silvain, Allemande (suite), dans la revue Conférence, n° 15, automne 2002, p. 389 et 395.
1 "Death is so permanent. Drive carefully" : signal routier des Forces américaines en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale (note de T. H.)
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03/02/2026
Henri Thomas, La joie de cette vie

Non, je n’ai pas peur de la mort, ce qui m’effraie, me gêne, m’ennuie, me fait honte, c’est que les hommes ont fait de la mort : une horreur privée, un embarras public.
Je n’avais pas de conversation comme on en a partout, comme j’en écoutais ici et là, sans pouvoir vraiment y participer ; c’était comme de regarder les gens jouer aux cartes quand on est incapable de prendre part au jeu.
Une bonne pat des ennuis de la vieillesse vient des autres, jeunes ou vieux ; ils vous retirent, par prudence ou par indulgence ou par mépris, les outils de la vie, les armes, les fonctions, « dont vous n’avez plus besoin. Reposez-vous, ce serait risqué, ne vous exposez pas… ».
Goût d’écrire suffisant pour noter ce dégoût de vivre alors que je n’aurais pas vécu, ou que j’aurais oublié ce que c’est, ce que ce fut ; tout, sauf la vie ainsi créée — et le poids du vécu-disparu.
Henri Thomas, La joie de cette vie, Gallimard, 1992, p. 49, 50, 53, 55.
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