17/05/2026
Julien Bosc, La demeure et le lieu

Photo Chantal Tanet
marcher chaque jour
une heure au moins
souvent pour un aller-retour à la rivière
— que se taisent brouhaha et redites
et viennent
s’ils veulent bien
quelques mots et désordres de phrases qui
au retour
rimeront peut-être à quelque chose de pas trop superflu
JulienBosc, La demeure et le lieu, Faï fioc, 2019, p. 57
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16/05/2026
Julien Bosc, La demeure et le lieu

Photo Chantal Tanet
en bouts plus ou moins réguliers
casser d’un coup sec
sur la cuisse
les branches de châtaignier élagué l’an passé
puis
en cette soirée du vingt-neuf mai
les fagoter
ficeler
à remiser avec le gros bois
en prévision des feux du prochain hiver
— manière parmi d’autres de conjurer la mort
ou
plus simplement
de déjouer les sempiternelles incertitudes de l’existence
Julien Bosc, La demeure et le lieu, Faï foc, 2019, p. 27.
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15/05/2026
Julien Bosc, De la poussière sur vos cils
Photo T. H.
La sensation passée, il fut le premier à parler :
— Un temps je vous ai crue morte.
Avec les autres
avec les autres
— Un temps je vous ai cru mort, un temps, un tant soit peu.
Comme tous les autres
comme tous les autres
— N’en parlons, n’en parlons plus
— Oublions. Oublions
Et, ensemble, refusant de céder à l’illusion de la flore et de l’alizé :
Comment pourrait-on oublier, où trouverions-nous le droit d’oublier ce que nous ne pouvons oublier ?
Julien Bosc, De la poussière sur vos cils, La tête à l’envers, 2015, p. 20-21.
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14/05/2026
James Sacré, America solitudes
On devine plein de choses qu’on n’a pas vues
C’est dans un grand espace tout remué par des machines diverses, collines de détritus
De temps en temps j’y vais y jeter de vieilles choses, de l’herbe coupée
Qu’on a ramassée dans des sacs en plastique noir, quelques branches d’un arbre.
Mélange de ciel et de mauvaise odeur ;
Le parcours qu’on fait pour se rendre au bon endroit change à chaque fois.
Larges routins de terre à travers les buttes, quelque ferraille restée
À découvert, des pneus déchirés.
C’est comme nulle part et pourtant
Juste après des maisons comme on en voit partout dans la région, leur pelouse
Propre à l’entour de leurs jolies couleurs, l’Amérique :
Son sourire comme si c’était pas vrai
(Tant d’ombres qu’on s’efforce de cacher derrrière).
James Sacré, America solitudes, André Dimanche, 2019, p. 259
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13/05/2026
James Sacré, America solitudes

On trouve, au nord de Santa Fe, une foire à la brocante, à côté juste
Du théâtre d’opéra dont la salle s’ouvre en plein ciel et nui, quand c’est la nuit ;
Un théâtre pour y convier
L’espace et le temps. Je sais pas si jamais
Les Indiens des pueblos y sont venus parler au monde,
Mais quelques-uns s’installent pour cette foire à côté,
Parmi d’autres gens, on peut marchander d’assez beaux tapis du Maghreb,
Des ânes en bois peint, des plaques
D’anciens shérifs américains.
Ey ce théâtre d’opéra pas loin tout contenu dormant
Dans le jour plein de chaleur…
D’un endroit l’autre, quelque chose qui se raconte ?
James Sacré, America solitudes, André Dimanche, 2010, p. 151-152.
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12/05/2026
James Sacré, America solitudes

Le paysage est soudain comme un visage qu’on rencontre.
À cause de presque rien :
Un enclos de bois gris pour les bêtes
Au fond de l’étendue de pâture sur une pente ;
Ou bien quelque cabane en planches,
Avec un reste de couleur rouge.
*
Il y eu, à ce moment qu’on passait sur la route,
Assez par ailleurs dans une campagne largement ouverte sur le ciel,
Un massif allongé de montagne, d’un seul bloc
Une masse rocheuse claire striée de rose ou de rouge léger
Quelque chose d’offert dans l’étendue de verdure
Et devant le fond plus sombre d’une vraie chaîne, un reef
Avec l’éclat, dans la grande luminosité du matin, d’une neige récente.
James Sacré, America solitudes, André Dimanche, 2010, p. 151-152.
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11/05/2026
James Sacré, America solitudes

On peut regarder les trains qui passent
Ìl y a eu des pâtures avec des arrosages coulants
Vallée qui va dans la montagne, chevaux et verdure et d’un coup la gare
Les trains noirs et jaunes et quelques wagons rouges, Durango Silverton
Fumées, bruits, et l’allure costumes vieillots du personnel
On mange un bagel beurré au Durango Bagel, on voit
Les frontons couleurs plus contenues
Qu’à Silverton on y sera tout à l’heure
On aura vu le train sifflant par l’étroite voie de montagne,
Durango quelqu’un se lève pour ne pas manquer un départ, nous laissant
Son New York Times (longtemps
Qu’on n’a pas lu un vrai journal) acheté à son camping
Et signale qu’on trouverait sans doute aussi des exemplaires
Au Starbucks de l’endroit). Matin frais
Tout le noir charbon, fumée de la loco
Avec juste une petite porte verte par où paraît
Le cheveu et l’œil du chauffeur.
James Sacré, America solitudes, André Dimanche,
2010, p. 87
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09/05/2026
James Sacré, America Solitudes

On se souvient mal où c’était, loin des villes
(Même quand on venait d’en dépasser une) :
Tout un déploiement de verts, la prairie,
Ses longues pentes ou ses plats jusqu’au bord mouvant
De l’horizon.
Bâtiments de ranchs qui se rapprochent,
Et leurs bouquets d’arbres. Quans les voilà tout près
D’autres se montrent là-bas très au loin
Entre les grands nuages, à une extrémité de ce qui continue d’être vert.
On a une impression d’être lavé et neuf
Après tant d’autres paysages qui s’imposaient
En formes et sentiments forts et nous mêlaient
À leurs couleurs sèches et comme à des secrets.
Pendant longtemps la prairie redit
Qu’elle est la prairie.
James Sacré America solitudes, André
Dimanche, 2010, p. 55-56.
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08/05/2026
James Sacré, America solitudes

De temps en temps on rencontre un poète
Livres, rencontres et des amis m’ont conduit
Dans les poèmes de ce pays.
Mais j’étais dans trop d’ignorance et l’oreille distraite
(Ou mal réceptive aux bruits d’une autre langue).
J’entends si peu ces poèmes :
Je n’ai jamais écrit
Dans leur langue fermée, je ne sais pas
Si je les aime ou pas.
La rumeur de tout un remuement dedans
Contenue par de beaux noms qui sont déjà du rythme :
Robet Duncan, John Ashbery…
M’y volilà plus maladroit, plus démuni
Que dans un pays sage ou parmi des gens,
Mais plus véritablement remis
Dans la compagnie de ce pays : poèmes qui me tiennent par la main
Qui m’abandonnent :
Je m’essouffle dans ma langue.
James Sacré, America solitudes, André
Dimanche, 2010, p. 43.
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07/05/2026
Bernard Noël, L'oiseau de craie

douleur bonheur
c’est un oiseau de craie
que ton visage
la montagne se déchire
je dis caverne
et l’eau d’autrefois
bat dans les feuilles
sueur d’images
nous avons les dents vertes
*
la vie remue
on creuse des tunnels sous la peau
j’aime la grotte et l’ongle
la lampe renversée
l’espace qui écoute
mais tu marches
tu marches en toi si loin
Bernard Noël, L’oiseau de craie, dans
Les Plumes d’Éros, Œuvres, I, P.O.L,
2010, p. 37 et 38.
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06/05/2026
Bernard Noël, Poèmes pour en bas

I
temps de mystère à fleur de peau
dans le fou rire des aisselles
les yeux font reluire un message
sous un ruisseau de chevelure
la langue lèche la pliure
à petits coups de mots muets
puis pousse la porte des dents
puis roule dans la bouche nue
parmi des jambes de silence
une aile velue se déplie
amour de la touffe et des lèvres
dans la rude ruée d’un râle
partout les poils de la lumière
et le dessus dessous jeté
un bruit de cœur où fond l’oreille
à la vie la vie qui se dresse
dans le creux par elle creusé
Bernard Noël,Poèmes pour en bas, dans
Œuvres, I, Les Larmes d’Éros, 2010, p. 327
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05/05/2026
Bernard Noël, Des formes d'elle

I
vivre dis-tu
c’est la venue
d’un mystère il s’empare.
de nous tu vois cette ombre
sur le corps
tu vois
ce fantôme en dessous
la matière a besoin
de matière
ce besoin
est notre infini
ma langue
touche en toi une serrure
intime
tu fais de moi
un moi par-dessus les morts
par-delà les vivants
Bernard Noël, Des formes d’elle, dans
Les larmes d’Éros, Œuvres, I, P.O.L,
2010, p. 279.
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04/05/2026
Bernard Noël, L'été langue morte

le monde n’est pas fini
et quand le vent se lève
notre visage est différent
l’amour défait l’amour
pour devenir plus que lui-même
qui va mourir
sait que la beauté est inexorable
je regarde ton souffle
tu t’évapores
l’obscur du temps est un ongle
derrière l’œil
il faudrait tenir sa langue
jusqu’au commencement du monde
la lumière est terrible
la mer ressasse
tu cherches un point parmi le jour
le présent est sans but
sans contour
et le sommet des pierres
ne connaît pas leur ombre
ce qui m’arrête
n’est que moi
(…)
Bernard Noël, L’été langue morte, dans
Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L,
2010, p. 87.
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Bernard Noël, L'été langue morte

le monde n’est pas fini
et quand le vent se lève
notre visage est différent
l’amour défait l’amour
pour devenir plus que lui-même
qui va mourir
sait que la beauté est inexorable
je regarde ton souffle
tu t’évapores
l’obscur du temps est un ongle
derrière l’œil
il faudrait tenir sa langue
jusqu’au commencement du monde
la lumière est terrible
la mer ressasse
tu cherches un point parmi le jour
le présent est sans but
sans contour
et le sommet des pierres
ne connaît pas leur ombre
ce qui m’arrête
n’est que moi
(…)
Bernard Noël, L’été langue morte, dans
Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L,
2010, p. 87.
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03/05/2026
Camille Loivier, Je la suis devenue

piétinées ou simplement foulées aux pieds
elles foulent les feuilles tombent
— les orties se redressent
elles piétinent les fruits blets
(pommes poires raisins)
quelques corps de femmes aussi
juste quelques bras oubliés —
des mains mutilées
des cous étranglés
peut-être même ne les voient-elles pas
elles sont dedans
s’emballent
continuent de piétiner
Camille Loivier, Je le suis devenue, éditions
Lanskine, 2026, p.51.
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