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09/04/2026

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes

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Bref

 

C’est l’heure

les grillons se sont tus

un moineau fait poudrette

un chat danse

un chien jappe

 

Le vent urgent perd le Nord    il ratisse

il aboie    met en pièces    mésuse

le soleil jette ses derniers feux

la pluie épluche et chuinte

la nuit grinçante gerce et ponce

des étoiles clignotent    ça gronde et c’est

The sound of blusting winds, which all night long

Had rous’d the sea* qui secoue son désordre

et ses viandes

 

À soir venu

un homme s’est tenu debout dans l’aulnaie

à crier son cœur fou    mâchonner son rire amer

et cru puis   il se quitte   il marche simplement

disant le mauvais froid

* Milton, Paradis lost, II, 286-287.

 

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes,

Gallimard, 2022, p. 58.

08/04/2026

John Keats, Sonnets

                                        john keats, sonnets, rire

Pourquoi ai-je ri ce soir ?

 

Pourquoi ai-je ri ce soir ? Nil ne le dira.

Aucun Dieu ou Démon aux réponses sévères,

Du ciel ou de l’enfer seul le mépris viendra.

C’est à mon cœur humain qu’alors je parle en frère :

 

Toi et moi, ô mon cœur ! sommes seuls et funèbres ;

Je dis : poorquoi ai-je ri ! Mortelle douleur !

Dois-je gémir encore, ô Ténèbres ! Ténèbres !

Et questionner en vain le Ciel, l’Enfer, le Cœur.

 

Pourquoi donc ai-je ri ? Mon être est en sursis,

Ma fantaisie l’exalte en volupté profonde,

Et pourtant je voudrais qu’il cesse en ce minuit,

 

Pour ne voir que lambeaux des oripeaux du monde.

Intenses sont Beauté, et Gloire et Poésie.

Plus intense est la mort, don suprême de la vie.

 

John Keats, Sonnets complets, suivis de La Belle

Dame sans merci et de Odes, traduction de Miguel

Egaña, Classiques Garnier, 2026, 29 €.

07/04/2026

John Keats, Sonnets

 

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À une dame entrevue quelques instants à Vauxhall

 

Cinq ans la mer du temps a lentement baissé,

Longues heures lissant du sable les reflux,

Depuis que je fus pris aux rets de ta beauté,

Et piégé par ta main dégantant ta peau nue.

 

Depuis je ne puis voir le ciel en son minuit,

Mais l’éclat de tes yeux qui brillent en ma mémoire ;

Je ne puis voir la rose et son doux coloris,

Mais volant vers ta joue mon âme qui s’égare.

 

Je ne puis plus aimer la fleur qui va éclore ;

Mais mon oreille aimante à tes lèvres rêvant

Et qui en guette un soupir amoureux, dévore

 

Ses douceurs en inversant le sens — éclipsant

D’un souvenir heureux tous mes autres délices,

C’est dans mes joies d’amour souffrance que tu glisses.

 

John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans

merci et des Odes, édition Miguel Egaña, Classiques

Garnier, 2026, p. 111.

06/04/2026

John Keats, Sonnets

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     Sur la sauterelle et le grillon

 

La poésie de la terre ne meurt jamais :

Quand l’oiseau étourdi par le soleil ardent

Se cache sous l’arbre frais, une voix courant

Parmi les prés fauchés, saute de haie en haie ;

 

C’est la sauterelle — la première aux aguets

Pour s’enivrer d’été — jamais n’en finissant

Avec tous ses plaisirs ; car enfin se lassant,

Elle élit pour repos une herbe aux doux attraits.

 

La poésie de la terre ne peut cesser :

Quand par une triste nuit d’hiver, la gelée

A figé le silence, il dort de l’âtre un cri

 

Poussé par le grillon, qui monte en s’échauffant,

Et semble pour celui qui somnole à demi,

La sauterelle au loin dans les monts verdoyants.

 

John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle

Dame sans merci et des Odes, traduction Miguel

Egaña, Classiques Garnier, 2026, p. 79.

05/04/2026

John Keats, Sonnets

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Le jour a disparu, emportant ses plaisirs

 

Le jour a disparu, emportant ses plaisirs !

Suaves lèvres et voix douce main, sein moelleux,

Souffle chaud, murmure léger, tendres soupirs,

Yeux brillants, forme accomplie, buste langoureux.

 

Effacés cette fleur et ces charmes à naître

Effacée de mes yeux ta vue qui resplendit,

Effacée de mes bras la beauté de ton être,

Effacés voix, chaleur, blancheur et paradis.

 

Évanouis avant l’heure à la tombée du soir,

Quand l’obscur jour de fête — ou bien la nuit de fête —

De l’amour aux rideaux parfumés, dans le noir

 

Tisse un ténébreux voile aux voluptés secrètes.

Mais, comme j’ai bien lu son missel aujourd’hui,

Amour m’endormira, tant je jeûne et je prie.

 

John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans

merci et de Odes, édition bilingue de Miguel Egaña,

Classiques Garnier, 2025, p. 153.

03/04/2026

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière

       

yves bonnefoy, ce qui fut sans lumière, nuit

 

           La nuit d’été

 

Tu as été sculptée à une proue,

Le temps t’a corrodée comme eût fait l’écume,

Il a fermé tes yeux une nuit d’orage,

Il a taché de sel ton sein presque nu.

 

Ô sainte aux mains brûlées que recolore

L’adoration d’encore quelques fleurs,

Sanctuaire de l’épars et du fugitif

Au bout des champs ensemencés de rouille.

 

Que de sommeil dans ta nuque penchée,

Que d’ombre, dans les feuilles sèches sur les dalles !

On dirait notre chambre d’une autre année,

Le même lit mais les persiennes closes.

 

Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, dans

Œuvre poétique, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 526.

02/04/2026

Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil

yves bonnefoy, dans le leurre du seuil, désir

(…)

« Tu ne me toucheras

Ni d’été ni d’hiver,

Ni quand la lune croît

Ou se dissipe.

 

Ni les mains du désir,

Ni en image,

Ni de bouche qui aime

Ou désirée.

 

Dormiras-tu,

Je reviendrai pourtant

Contre tes lèvres.

 

Te retourneras-tu

En soupirant

Comme pour te pencher, mon voyageur,

Sur une source,

 

Je serai là,

Ta bouche frôlera mes paupières closes. »

 

Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil, dans

Œuvre poétique, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 402.

01/04/2026

Yves Bonnefoy, Pierre écrite

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                      La chambre

 

Le miroir et le fleuve en crue ce matin,

S’appelaient à travers la chambre, deux lumières

Se trouvent et s’unissent dans l’obscur

Des meubles de la chambre descellée.

 

Et nous étions deux pays de sommeil

Communiquant par leurs marches de pierre

Où se perdait l’eau non trouble d’un rêve

Toujours se reformant, toujours brisé.

 

La main pure dormait près de la main soucieuse.

Un corps un peu parfois dans son rêve bougeait.

Et loin, sur l’eau plus noire d’une table,

La robe rouge éclairante dormait.

 

Yves Bonnefoy, Pierre écrite, dans Œuvres poétiques,

Pléiade/Gallimard, 2023, p. 136.

31/03/2026

Yves Bonnefoy, Hier régnant désert

Yvves Bonnefoy, hier régnant désert

 

À la voix de Kathleen Ferrier

 

Toute douceur toute ironie se ressemblaient

Pour un adieu de cristal et de brume,

Les coups profonds du fer faisaient presque silence,

La lumière du glaive s’était voilée.

 

Je célèbre la voix mêlée de couleur grise

Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu

Comme si au-delà de toute forme pure

Tremblait un autre chant et le seul absolu.

 

Ô lumière et néant de la lumière, ô larmes

Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,

Ô cygne, lieu réel dans l’irréelle eau sombre,

Ô source quand ce fut profondément le soir !

 

Il semble que tu connaisses les deux rives,

L’extrême joie et l’extrême douleur ;

Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,

Il semble que tu puises de l’éternel.

 

Yves Bonnefoy, Hier régnant désert, Pléiade/Gallimard,

2023, p. 108-109.

30/03/2026

Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve

yves bonnefoy, du mouvement et de l'immobilité de douve

                  Aux arbres

 

Vous qui vous êtes effacés sur son passage,

Qui avez refermé sur elle vos chemins,

Impassibles garants que Douve même morte

Sera lumière encore n’étant rien.

 

Vous fibreuse matière et densité,

Arbres, proches de moi quand elle s’est jetée

Dans la barque des morts et la bouche serrée

Sur l’obole de faim, de froid et de silence.

 

J’entends à travers vous quel dialogue elle tente

Avec les chiens, avec l’informe nautonier,

Et je vous appartiens par son cheminement

À travers tant de nuits et malgré tout ce fleuve.

 

Le tonnerre profond qui roule sus vos branches,

Les fêtes qu’il enflamme au sommet de l’été

Signifient qu’elle lie sa fortune à la mienne

Dans la médiation de votre austérité.

 

Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité

de Douve, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 64.

 

27/03/2026

Pierre Vinclair, Birdsong

 

                                  pierre vinclair, birdsong, paradis

(...)

Des colonies d’oiseaux dans les paysages de

Camargue coréenne inondés de soleil —

dans la quiétude d’aucune

présence humaine ;

 

les lignes brisées, croisées

des mouvements d’ailes grises

de milliers d’oiseaux marins

les uns tout près, les autres

se fondant à

l’océan tacheté de vagues épaisses

regorgeant de poissons ;

 

un nuage d’ailes parallèles, planant

dans le néant du ciel

blanc, fendant l’air et sifflant

en s’abattant ;

 

un entremêlement de roseaux

ou de  joncs, derrière lesquels

une colonie de cygnes placides

étend de longs cous blancs ;

 

un peuple de canards sortant

sans autorisation

de l’image par le haut

 

pour tout laisser au spectateur —

l’étendue d’eau

vaguement agitée

par des ondes chatouilleuses :

 

Un paradis d’oiseaux.

 

Pierre Vinclair, Birdsong, Klincksieck, 2026, p. 130.

26/03/2026

Pierre Vinclair, Birdsong

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(…) les oiseaux en nous réveillant pourraient

briser le rêve de notre civilisation

mécanique avec ses grandes cités

industrielles ayant colonisé le ciel

avec des œufs télécabines

 

on les appelle mais ils ne répondent pas

aux noms latins que nous avons cousus pour eux

dans l’étoile des bruits de moteur

 

leur monde est étanche à

notre langage, lac et ciel s’y identifient

pour les faire disparaitre au point

où nul ne demeure pour seule parole

de deux bêtes qui nagent

que la lettre ne signifiant

proprement rien, « X »

 

côte à côte ils rejoignent

la neige ou l’écran gris

et nous sommes impuissants

de nos phrases encombrées

à la syntaxe cherchant

grotesquement la mélodie

à toucher ce sillage

 

ils disparaissent donc, ne nous laissant

(et dans le rêve encore

on entend le tapis sonore) que

des chants de rescapés.

 

Pierre Vinclair, Birdsong, Kincksieck, 2026, p. 122.

25/03/2026

Jacques Dupin, Dehors

jacques dupin, dehors, obscurité

 

Poème. Le vent s’aiguise sur le grain de sa pierre. À travers lui, le vent s’accroît. Invisible, intarissable. Et comme se levant, toujours au-dessus de n’importe quelle poignée de poussière, quels éclats de réalité, il attise le feu de l’intensité de leur différence. Mobilité du poème qui ne cesse de croiser les fis tendus et d’en déchirer le tissage pour ouvrir le corps à un afflux d’obscurité.

 

Jacques Dupin, Dehors, Gallimard, 1975, p. 31.

24/03/2026

Jacques Dupin, Dehors

jacques dupin, hors, désastre

L’éternité comme thème

du jeu enfantin

mais le bras est plus lourd que l’ombre

et mieux irrigué

dans le désastre

 

À la mer c’est un arrachement

puis le décompte

des mots coupables

la famine ainsi créditée

 

Jacques Dupin, Dehors, Gallimard,

1975, p. 115 et 116.

22/03/2026

Jacques Dupin, Gravir

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                        Le partage

 

Une larme de toi fait monter la colonne du chant.

Une larme la ruine, et toute lumière est inhabitée.

 

La corde que je tresse, la rose que j’expie,

                      N’ont pas à redouter de lumière plus droite.

 

                     Le peu d’obscurité que je dilapide en montant

                     C’est de l’air qui me manque à l’approche des cimes.

 

                    Par le versant abrupt, la plus libre des routes,

                    Malgré le timon de la foudre et mes vomissements.

 

                     Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 29.