22/05/2026
Forough Farrokhzâd, J'irai jusqu'au rivage du soleil

Forough Farrokhzâd (1935-1967) [le nom désormais noté FF] avait publié quatre recueils à 32 ans au moment de sa mort accidentelle : La prisonnière (1955), Le mur (1956), Rébellion (1958), Une autre naissance (1963) ; elle n’avait pas préparé Au seuil d’une saison froide, paru en1974. Le premier a fait scandale dans la société iranienne : une femme écrivait ses désirs amoureux, ce qui est lisible dès l’ouverture du livre, « Dans les baisers, les regards, les étreintes des corps nus », ce poème ayant pour titre "Nuit et désir". Quand ce genre de poème est écrit par un homme, aucune voix ne s’élève, c’était bien le statut imposé à la femme que FF refusait, « la femme [aurait été] créée comme objet de plaisir ». Ces premiers mots charpentent son œuvre parce qu’ils traduisent pour elle ce qui est au cœur de la poésie, la liberté de dire et de faire au centre de la vie, « être libre, libre, libre enfin ». Leili Anvar définit justement dans sa postface le parcours de FF ; il faudrait lire les poèmes dans l’ordre de leur publication pour comprendre que la poétesse passe de l’amour d’un homme particulier, puis d’un autre à « l’homme » et « les corps particuliers [sont abandonnés] pour devenir le corps du poème et, de là, son esprit et son cœur. »
Peu importe le lien au vécu (dont nous ne connaissons rien), c’est d’abord l’imaginé, le désir qui sont lisibles. Dans un pays où régnait le shah, pour FF l’amant parfait devait obligatoirement être à l’écart du social, de toutes les règles reconnues, se consacrant seulement au bonheur de l’aimée, à l’exemple du Lancelot ou du Tristan du roman courtois, « Je veux un fou d’amour qui sur le champ / renonce à tout : pouvoir, argent, renom, abri ». Corollaire de cette exigence, le souhait de l’abolition du temps, c’est le "toujours" rimant avec "amour", « Si demain n’arrivait pas / Je resterais près de toi pour toujours ». Le sentiment amoureux s’exprime de mille manières, parfois en abandonnant tout développement, le sentiment simplement affirmé pour qu’il existe, « Celui que j’aime / Est comme la nature / Évident » ; il n’est donc plus même besoin de mots, « la langue du regard » suffit.
Cependant, cette plénitude souhaitée est toujours à atteindre et la disparition d’une limite entre le je et le tu semble inatteignable, le tu est toujours autre et FF constate : « Tu es en moi et tellement loin de moi ». L’amant, physiquement ou non, s’éloigne, et sa fuite est très régulièrement notée, « il est parti sans rien dire, parti », « Pourquoi me fuis-tu ? », « Tu fuyais / Tu me fuyais », etc. La passion ne se vit pas la même durée pour les deux et sa fragilité est mise en scène. FF échoue à maintenir vivant ce qui s’étiole, le poème se forme ainsi à partir du drame de la précarité de l’amour et, dans ce domaine, les métaphores sont communes à toute la poésie amoureuse, comme « C’était un feu, il s’est éteint ; c’était un fil, il s’est cassé ». Le souhait de la rupture d’avec les valeurs sociales — le rêve de la fusion du je-tu— s’achève sans rien laisser, ne reste que « le désert des amours ». La « nuit fabuleuse » des premiers moments est oubliée et la nuit n’est plus qu’une « nuit obscure aussi noire que [son] sort ». L’obscurité n’évoque plus que la mort, il faut alors vivre
Un jour dénué de sens comme les autres jours
Ombre des aujourd’hui et des hier
L’alternance du plaisir et de la douleur (« je brûle et je pleure ») semble être la règle de tout amour. Chaque poème autour de la plénitude (la "joy d’amor" des troubadours) a un pendant négatif autour de la douleur de la perte et, la passion défaite, s’impose une question pour FF, « À la fin je me suis demandé / Que suis-je moi ? ». Celle qui transforme sa douleur en poème :
Je parle des confins de la nuit
Je parle des confins des ténèbres
Et des confins de la nuit
La réponse est bien dans le fait que FF a écrit et c’est la dualité du vécu qui est devenue source du poème. L’écriture est d’ailleurs souhaitée dès les moments heureux, la femme se comparant à l’oiseau qui cherche à voler — devenant libre : alors « Je me ferai rose à la roseraie du poème ». La poésie, comme l’amour, brûle, est lumière (cf « poésie, mon flambeau ») et elle sera d’autant plus accomplie qu’elle aura pour fondement l’amour, d’où l’injonction à l’amant, « Emmène-moi au pays des poèmes et de la joie ». Lieu qui est à fonder où sont associés aux mots des poèmes — poèmes d’amour — la fleur par excellence (régulièrement présente) et la musique "naturelle", « Vivre au pays de la poésie, des roses et des rossignols / Est un privilège insigne ».
L’expression des sentiments amoureux traverse les frontières, mais des éléments dans les poèmes évoquent nettement tel aspect de la civilisation iranienne, plus largement arabe, la rose et le vin, le jardin ; ces mots, fréquents, sont aussi des marqueurs poétiques, employés très souvent de manière figurée, « le jardin des baisers », « elle était vin d’ivresse dans une coupe ». On ajoute l’oud, l’encens, la mosquée, le minaret, le muezzin, la prière, etc., et, beaucoup plus sinistre, le lieu de la pendaison publique, toujours présent en Iran. L’éditrice décrit l’utilisation par FF dans plusieurs livres d’un genre poétique bien installé à partir du début du XXe siècle, les quatrains aux rimes souples, souvent abcb ; elle relève aussi la relation revendiquée à des modèles, Rûmi et Hafez, et l’évocation d’Omar Kãyyãm.
L’édition satisfera les lecteurs et lectrices qui connaissent déjà la poésie de Forough Farrokhzâd comme ceux et celles qui la découvrent. L’introduction reconstitue à grands traits le parcours singulier de la poétesse et fournit les éléments nécessaires sur les genres poétiques mis en œuvre. Des notes, peu nombreuses et pertinentes, éclairent à propos d’une référence, d’un choix stylistique, de lieux, d’une allusion à un modèle, et elles justifient quand besoin est la traduction d’un vers. On souhaiterait que toute traduction dans une collection de poche soit proposée avec le même souci des lecteurs*.
Forough Farrokhzâd, J’irai jusqu’au rivage du soleil, Poésie complète, Édition et traduction du persan de Leili Anvar, Poésie / Gallimard, 2026, 432 p.,10€40. Cette recension a été publiée dans Sitaudis le 26 avril 2026.
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21/05/2026
Julien Bosc, Le verso des miroirs

dès l’aurore sur la rive
où autrefois des femmes lavaient le linge
des bateliers déchargeaient lin seigle ou chiffons
tandis que travaillaient un huilier un papetier ou un claveteur
j’ai allumé un feu
au couchant il s’est éteint
j’ai ôté ma pelisse
j’ai enduit mon visage ma tête mon corps de cendre
j’en ai avalé une poignée
et quand la nuit tomba je vis comme en plein jour
Julien Bosc, Le verso des miroirs, Atelier de Villemonge, 2017, p. 12.
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20/05/2026
Julien Bosc, Neige d'avril

la tige violacée filiforme
les feuilles telles une ombrelle ou un palmier
les pétales blancs dessus parfois rosées dessous
(en forme de clochettes ou nymphéa
c’est maturité de la fleur)
les étamines jaunes et
le pistil vert tendre pareil à une capsule spatiale ou
une petite pieuvre
soit
de la base à la cime
l’émerveillante beauté
des quinze centimètres
et deux grammes tout au plus
de l’anémone sauvage
Julien Bosc, Neige d’avril, Collodion, 2023, p. 50.
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19/05/2026
Julien Bosc, Neige d'avril

Photo chantal Tanet
la neige minuscule du matin couvre le faîte de la murette
et le toit de la grange
sur l’herbe
un linceul laminé
si tombe une neige plus épaisse ce sera
de loin en loin
l’ample suaire de l’hiver
les arbres tels des stèles
et partout le silence
silence incomparable des paysages enneigés
souvent silence de mort
fascinant
effleure ce souhait claustrée dans le non-dit de l’être
l’infime plénitude
Julien Bosc, Neige d’avril, Collodion, 2023, p. 26.
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Julien Bosc, Neige d'avril

Photo Chantal Tanet
la neige minuscule du matin couvre le faîte de la murette
et le toit de la grange
sur l’herbe
un linceul laminé
si tombe une neige plus épaisse ce sera
de loin en loin
l’ample suaire de l’hiver
les arbres tels des stèles
et partout le silence
silence incomparable des paysages enneigés
souvent silence de mort
fascinant
effleure ce souhait claustrée dans le non-dit de l’être
l’infime plénitude
Julien Bosc, Neige d’avril, Collodion, 2023, p. 26.
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18/05/2026
Julien Bosc, Elle avait sur le sein des fleurs de mimosa

photo Chantal Tanet
Et seule et brune et nue
Avec sa peine
Son amour suffoqué en plein vol
L’insensé du trépas
Le chancellement du corps
Le vertige
L’envie de dire
Mais
Julien bosc, Elle avait sur le sein
des fleurs de mimosa, La tête à
l’envers, 2018, p. 26.
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17/05/2026
Julien Bosc, La demeure et le lieu

Photo Chantal Tanet
marcher chaque jour
une heure au moins
souvent pour un aller-retour à la rivière
— que se taisent brouhaha et redites
et viennent
s’ils veulent bien
quelques mots et désordres de phrases qui
au retour
rimeront peut-être à quelque chose de pas trop superflu
JulienBosc, La demeure et le lieu, Faï fioc, 2019, p. 57
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16/05/2026
Julien Bosc, La demeure et le lieu

Photo Chantal Tanet
en bouts plus ou moins réguliers
casser d’un coup sec
sur la cuisse
les branches de châtaignier élagué l’an passé
puis
en cette soirée du vingt-neuf mai
les fagoter
ficeler
à remiser avec le gros bois
en prévision des feux du prochain hiver
— manière parmi d’autres de conjurer la mort
ou
plus simplement
de déjouer les sempiternelles incertitudes de l’existence
Julien Bosc, La demeure et le lieu, Faï foc, 2019, p. 27.
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15/05/2026
Julien Bosc, De la poussière sur vos cils
Photo T. H.
La sensation passée, il fut le premier à parler :
— Un temps je vous ai crue morte.
Avec les autres
avec les autres
— Un temps je vous ai cru mort, un temps, un tant soit peu.
Comme tous les autres
comme tous les autres
— N’en parlons, n’en parlons plus
— Oublions. Oublions
Et, ensemble, refusant de céder à l’illusion de la flore et de l’alizé :
Comment pourrait-on oublier, où trouverions-nous le droit d’oublier ce que nous ne pouvons oublier ?
Julien Bosc, De la poussière sur vos cils, La tête à l’envers, 2015, p. 20-21.
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14/05/2026
James Sacré, America solitudes
On devine plein de choses qu’on n’a pas vues
C’est dans un grand espace tout remué par des machines diverses, collines de détritus
De temps en temps j’y vais y jeter de vieilles choses, de l’herbe coupée
Qu’on a ramassée dans des sacs en plastique noir, quelques branches d’un arbre.
Mélange de ciel et de mauvaise odeur ;
Le parcours qu’on fait pour se rendre au bon endroit change à chaque fois.
Larges routins de terre à travers les buttes, quelque ferraille restée
À découvert, des pneus déchirés.
C’est comme nulle part et pourtant
Juste après des maisons comme on en voit partout dans la région, leur pelouse
Propre à l’entour de leurs jolies couleurs, l’Amérique :
Son sourire comme si c’était pas vrai
(Tant d’ombres qu’on s’efforce de cacher derrrière).
James Sacré, America solitudes, André Dimanche, 2019, p. 259
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13/05/2026
James Sacré, America solitudes

On trouve, au nord de Santa Fe, une foire à la brocante, à côté juste
Du théâtre d’opéra dont la salle s’ouvre en plein ciel et nui, quand c’est la nuit ;
Un théâtre pour y convier
L’espace et le temps. Je sais pas si jamais
Les Indiens des pueblos y sont venus parler au monde,
Mais quelques-uns s’installent pour cette foire à côté,
Parmi d’autres gens, on peut marchander d’assez beaux tapis du Maghreb,
Des ânes en bois peint, des plaques
D’anciens shérifs américains.
Ey ce théâtre d’opéra pas loin tout contenu dormant
Dans le jour plein de chaleur…
D’un endroit l’autre, quelque chose qui se raconte ?
James Sacré, America solitudes, André Dimanche, 2010, p. 151-152.
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12/05/2026
James Sacré, America solitudes

Le paysage est soudain comme un visage qu’on rencontre.
À cause de presque rien :
Un enclos de bois gris pour les bêtes
Au fond de l’étendue de pâture sur une pente ;
Ou bien quelque cabane en planches,
Avec un reste de couleur rouge.
*
Il y eu, à ce moment qu’on passait sur la route,
Assez par ailleurs dans une campagne largement ouverte sur le ciel,
Un massif allongé de montagne, d’un seul bloc
Une masse rocheuse claire striée de rose ou de rouge léger
Quelque chose d’offert dans l’étendue de verdure
Et devant le fond plus sombre d’une vraie chaîne, un reef
Avec l’éclat, dans la grande luminosité du matin, d’une neige récente.
James Sacré, America solitudes, André Dimanche, 2010, p. 151-152.
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11/05/2026
James Sacré, America solitudes

On peut regarder les trains qui passent
Ìl y a eu des pâtures avec des arrosages coulants
Vallée qui va dans la montagne, chevaux et verdure et d’un coup la gare
Les trains noirs et jaunes et quelques wagons rouges, Durango Silverton
Fumées, bruits, et l’allure costumes vieillots du personnel
On mange un bagel beurré au Durango Bagel, on voit
Les frontons couleurs plus contenues
Qu’à Silverton on y sera tout à l’heure
On aura vu le train sifflant par l’étroite voie de montagne,
Durango quelqu’un se lève pour ne pas manquer un départ, nous laissant
Son New York Times (longtemps
Qu’on n’a pas lu un vrai journal) acheté à son camping
Et signale qu’on trouverait sans doute aussi des exemplaires
Au Starbucks de l’endroit). Matin frais
Tout le noir charbon, fumée de la loco
Avec juste une petite porte verte par où paraît
Le cheveu et l’œil du chauffeur.
James Sacré, America solitudes, André Dimanche,
2010, p. 87
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09/05/2026
James Sacré, America Solitudes

On se souvient mal où c’était, loin des villes
(Même quand on venait d’en dépasser une) :
Tout un déploiement de verts, la prairie,
Ses longues pentes ou ses plats jusqu’au bord mouvant
De l’horizon.
Bâtiments de ranchs qui se rapprochent,
Et leurs bouquets d’arbres. Quans les voilà tout près
D’autres se montrent là-bas très au loin
Entre les grands nuages, à une extrémité de ce qui continue d’être vert.
On a une impression d’être lavé et neuf
Après tant d’autres paysages qui s’imposaient
En formes et sentiments forts et nous mêlaient
À leurs couleurs sèches et comme à des secrets.
Pendant longtemps la prairie redit
Qu’elle est la prairie.
James Sacré America solitudes, André
Dimanche, 2010, p. 55-56.
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08/05/2026
James Sacré, America solitudes

De temps en temps on rencontre un poète
Livres, rencontres et des amis m’ont conduit
Dans les poèmes de ce pays.
Mais j’étais dans trop d’ignorance et l’oreille distraite
(Ou mal réceptive aux bruits d’une autre langue).
J’entends si peu ces poèmes :
Je n’ai jamais écrit
Dans leur langue fermée, je ne sais pas
Si je les aime ou pas.
La rumeur de tout un remuement dedans
Contenue par de beaux noms qui sont déjà du rythme :
Robet Duncan, John Ashbery…
M’y volilà plus maladroit, plus démuni
Que dans un pays sage ou parmi des gens,
Mais plus véritablement remis
Dans la compagnie de ce pays : poèmes qui me tiennent par la main
Qui m’abandonnent :
Je m’essouffle dans ma langue.
James Sacré, America solitudes, André
Dimanche, 2010, p. 43.
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