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02/11/2026

Gaëlle Fonlupt, Jetedis

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elle et dedans

doigt de verre

l’infiltration

 

quelqu’un met le feu

à ses paupières ses cheveux

(ventre vidé sur le carrelage)

 

quelqu’un couche sa mémoire

maquille de givre son visage

plus bas la langue s’ensevelit

 

tête errante sexe fendu corps de faon

supplicié d’épines

un regard se penche mutilé de sourcils

ailes de mouette

enfin passage

 

l’oiseau s’essore vers un bleu plus éteint

 

(personne ne le prononcera)

 

GaëlleFonlupt, Jetedis, Gallimard, 2026, p. 49.

 

01/11/2026

Gaëlle Fonlupt, Jetedis

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départementale 108

il siffle

(fauvette sa voix)

on croirait le printemps

on croirait

par là, c’est plus joli

 

et tout viendra trop vite

(elle a dit je t’attends)

car tout est bleu sur la route

la 2CV/le ciel/son lac

le barrage

ça scintille plus loin

une vrille d’abeille

n’a pas su

(c’était sans virage)

l’angle impossible de la nuque

le souffle s’écoule

doucement

par l’oreille

 

la suite : trois coups

comme un ogre à la porte

les hommes en bleu et un grand cri

 

Gaëlle Fonlupt, Jetedis, Gallimard, 2026, p. 22-23.

 

30/10/2026

Ambrose Bierce, Épigrammes

                                       ambrose bierce, épigrammes, échec

 

Vivre, c’est croire. Le plus crédule des mortels est celui qui est persuadé de son incrédulité.

 

Aux yeux de l’échec, la réussite est un accident qui pourrait masquer un crime.

 

La mort est la seule prospérité que nous ne désirons pas pour nous-même et qui ne nous contrarie pas chez autrui.

 

À la petite part d’ignorance que nous pouvons ordonner et classifier, nous donnons le nom de connaissance.

 

Avant d’entreprendre une opération chirurgicale, arrangez vos affaires temporelles. Il se peut que vous viviez.

 

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, Allia, 2002, p. 50, 51, 55, 55, 57.

29/10/2026

Ambrose Bierce, Épigrammes

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Le prix à payer par un pauvre pour s’attirer les faveurs du riche, c’est le respect de soi. Cela lui permettra de faire partie de la galerie.

 

Nos répliques les plus cinglantes restent sans réponse parce que personne n’est présent pour y répondre.

 

Le bonheur est perdu quand on le critique ; le chagrin quand on l’accepte.

 

La vieillesse, avec ses yeux derrière la tête, pense que la sagesse, c’est de voir les marécages dans lesquels elle a pataugé.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, Allia, 2002, p. 43, 44, 47, 49.

28/10/2026

Ambrose Bierce, Épigrammes

                 ambrose bierce, épigrammes, intolérance

La forme la plus désagréable d’hypocrisie masculine est celle qui s’exprime dans le prétendu remords pour d’impossibles galanteries.

 

Entretenez la tête, et le cœur prendra soin de lui ; un pendard est quelqu’un qui ne sait pas comment penser.

 

La mort n’est pas la fin ; reste le litige sur l’héritage.

 

"Pourquoi pleures-tu ?

- Parce que ma femme est morte. Hélas ! Je ne la reverrai plus jamais !

- Ta femme ne te reverra plus jamais et pourtant elle ne pleure pas"

 

L’avocat le plus intolérant est celui qui essaie de se convaincre lui-même.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, Allia, 2002, p. 33, 34, 38, 39, 41.

27/10/2026

Ambrose Bierce, Épigrammes

Ambrose Bierce, épigramme, mensonge

Le premier homme que vous croiserez  est un imbécile. Si vous pensez le contraire, interrogez-le et il vous le prouvera.

 

Une patte de lapin pour vous porter chance, mais elle ne l’a pas portée au lapin.

 

Le deuil est le nom que l’égoïsme donne à une privation particulière.

 

La vérité est sibonne que le mensonge ne peut se permettre de s’en passer.

 

L’homme qui vous prend toujours par la main est le même qui, si vous aviez faim, vous prendrait par le café.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, Allia, 2014, p. 13, 14, 15, 20, 21.

26/10/2026

Ambrose Bierce, Épigrammes

ambrose bierce,épigrammes

« Immoral » : tel est le jugement du bœuf dans son étable sur l’agneau qui gambade.

 

C’est vrai que l’homme en connaît pas la femme. Mais la femme non plus.

 

L’âge est prévoyant parce que moins nous avons de futur, plus nous en avons peur.

 

Il n’y a jamais eu de génie qu’on n’ait pas pris pour un imbécile jusqu’à ce qu’il se dévoile ; alors que c’est uniquement à ce moment-là que c’est un imbécile.

 

Quand deux propositions inconciliables recherchent notre assentiment, le mieux est de remercier le Ciel que nous ne soyons pas des brutes irraisonxées et de croire aux deux.

 

Ambrose Bierce, Épigrammes, traduction Thierry Gillybœuf, Allia, 2014, p. 7, 7, 8, 9

23/10/2026

Nathalie Léger, Le principe de Wellington

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1.

On a beau souffrir, mourir, croire qu’on va mourir, on a beau souffrir, ne vivre qu’au ralenti, être éprouvé, éreinté, on a beau croire que c’est fini, ne plus pouvoir, ne plus vouloir, on est pourtant, sans même le savoir, sans l’avoir su, au milieu du paysage, affairé, on est au milieu de l’histoire, emporté par ses propres gestes, saisi dans le mouvement. On a beau ne plus aimer, on a beau le penser, le vouloir, vouloir ne plus aimer, on aime encore. On a beau ne rien faire, on ne sait pas le faire, on trahit toujours. On voudrait s’empêcher, dissimuler, se taire — on parle, on dit encore.

Nathalie Léger, Le principe de Wellington, P.O.L, 2026, p. 9.

22/10/2026

André Frénaud, Hæres

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Délabrement

 

Les grands débords sur pisé,

                             boitant bas.

Semoir à maigre paille,

moignons de murs sous herbes folles,

une dernière poule caquette,

le sureau inoubliable,

 

mousses mouchetées d’ocre,

                       plancton peut-être ?

Plus haut serait la mer.

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard,

1982, p. 89.

21/10/2026

André Frénaud, Les Rois mages

andré frénaud, les rois mages, vie

La vie morte, la vie

 

                   à  Jean Tardieu

 

Ma vie morte, ô mon poids fertile,

la rivière qui me conduit,

ma seule part de toute présence,

la consistance de mon défaut,

mon entrave ardemment ourdie,

mon étrave que je maudis,

glacier qui absorbes mes flammes,

néant coloré qui m’inondes,

tache à flanc de si lourde absence,

aqueduc au rebours de l’eau vive,

c’en est assez ma vie, merci.

 

Quand me perdrai-je hors de ma vue ?

 

André Frénaud, Les Rois mages,

Poésie/Gallimard, 1987, p. 160.

 

20/10/2026

André Frénaud, Les Rois Mages

andré frénaud, les rois mages, déclaration

La dernière escorte

 

La dernière escorte

a fui… Où est-est-elle ?

Mon amour c’est toi,

plus d’autre contour.

Les chevaux s’envolent,

les rênes, les rêves.

Les yeux des amis…

Pour forcer mes chaînes,

tes seins et tes lèvres,

adieu mes labours.

Mon amour c’est toi.

 

André Frénaud, Les Rois mages,

Poésie/Gallimard, 1987, p. 78.

19/10/2026

André Frénaud, Hæres,

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La femme qui pleure de Picasso (1939)

 

La femme avait vu si violemment le sang

qu’elle en demeura sans larmes,

et ses yeux se trouvèrent tout à coup

                                             dessaisis,

et les seins et le nez et les mains prirent tous

une difformité calamiteuses

et — si l’on se souvient de ce jour-là —

c’est chacun de nous qui portions au cœur

                                      l’Espagne du peuple,

dont les yeux interdits se désaccordèrent,

morceaux déviés, agrandis,

devant un monde que l’on ne pourrait désormais

                                                                        FIXER

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, 1982, p. 260

18/10/2026

André Frénaud, Hæres,

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Rêveuse cuisine

 

Les gras s’assemblent au mitan,

le gris s’assimile toute la boutique,

la grosse balance pèse les moustiques

et joue toute seule en maugréant.

La carence de la légume fait mine misérable

à la resserre.

— Ô temps des gigots et des châteaubriants,

pourquoi scander encore

ccs scandaleux jours de famine,

pour l’horloge des grands-parents ? Ô temps

des chaudrons qui chantaient, des chandelles…

 

— Dort la bonne, elle a des envies

de perdre sa place :

dans la nuit de la fête,

le petit veau froid a mangé l’oie

dans le frigidaire.

André Frénaud, Hæres, Gallimard, 1982, p. 103.

  1.  

17/10/2026

André Frénaud, Hæres

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Éclosion funèbre

 

Cette nuit-là,

entre la plongée du soleil

                       et la rosée

une espèce inconnue d’abeilles

se réjouit sur les fleurs qui étaient closes,

pour à jamais disparaître.

 

André Frénaud, Hæres, Gallimard, 1982, p. 169.

 

16/10/2026

Étienne Faure, Ciné-plage

étienne faure, ciné-plage, passion

Je t’aime — ou alors d’un regard,

d’un bouquet de fleurs, d’un décasyllabe,

la flamme est déclarée —

je t’aime, aspire à toi, sans arrêt prétends,

ne puis songer à d’autres peaux que tienne,

l’ai dedans, non, l’inverse, assigné

à chercher l’ordre des syllabes, leur prescience

pour fabriquer dans une langue à toi,

d’emprunt ou d’origine — prédilection —

te quiero, ti ama, I love you,

ou alors rien, laisser les doigts migrer

vers la main elle aussi envahie de fièvre

dans un accord parfait des épidermes

atteignant par la surenchère le haut degré

des peaux grièvement brûlées

à la passion.

 

brûlante

 

Étienne Faure, Ciné-plage, Champ Vallon,

                              2015, p. 100. Photo C. Tanet