15/04/2026
Henri Droguet, palimpsestes & rigodons

Une fois pour toutes
JE dit l’autre boit sans soif
mauvais larron vendredi
mon quiqui mon qui
conque et qui rue
va sans dire et fait
son pas de plus et le dernier
cap au père et au pire
au ciel déjà presque pas bleu
mâché bourru le vent
le vrai ferme la marche
ressuie les aubes et déplisse
le sulfate écru des nuages
brujunes et bougnettes
il nourrit les colères
et l’orage vert acide et cuivre souqué
l’hiver déferle éternel
instantanément
la cendre c’est
un gouffre détraqué
de bout du monde et le rien
défait
Henri Droguet, palimpsestes & rigodons,
Potentille, 2010, p. 13.
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14/04/2026
Henri Droguet, Le passé décomposé

Avec
Ainsi toujours après s’aimer
c’est délicieuse perte
on rêve on rit
on va sur un chemin
on regarde le gras du ciel
irréfutable
un accenteur siffle vif
sur l’ajonc ras craquant
on nomme
on redémêle la folle avoine
la douce-amère
le perce-pierre
l’arméria
la mer d’un coup riante
jette son feu
au roc accore un cor-
moran s’assèche
la beauté
-
-
-
-
-
-
- Dieu vous blesse —
-
-
-
-
-
est un commencement terrible
Henri Droguet, Le passé décomposé,
Gallimard, 1994, p. 58.
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13/04/2026
Henri Droguet, Le passé décomposé

Pourparler
C’était l’écrasant bleu céleste
et la soif
l’adieu aux larmes
la ruine millénaire
la pluie déjà le merle et son pipeau
sur les genêts
c’était devant les portes infernales
— l’Invisible gouverne
la voix est désossée —
la douteuse ferraille des seigneurs et des dieux
provisoirement immortels
le beau vertige forestier
les neiges incertaines
et ma rêveuse trace
l’éternité peut-être
— jusqu’à quand —
le vent avait guéri nos songes
ce fut l’aube et la perte
et je me tais
Henri Droguet, Le passé décomposé,
Gallimard, 1994, p. 35.
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12/04/2026
Henri Droguet, Toutes affaires cessantes

Vanité
Tout le peu d’infini qui d’infini
que qui dont où
miroir opaque —aveugle abîme inouï
transparent mensonger
sans au-delà
qui me dévisage
et qui voit qui vit quoi ?
leurre creux moitié plein moitié vide
où je perds la face
mascarade et grimace
et la chair insaisissable
je ne connais pas ce visage
les maisons sont rouges
la fenêtre blanche
le ciel froidement tombé c’est
l’étable bleue perdue
où la lune entamée caillou
pâlie bossu disparaît
et voici l’effarement le plaisir
sans bornes fin fonds ni limites
l’heure avant la nuit
avant le jour c’est le vent marin
le crépuscule et c’est tout
Henri Droguet, Toutes affaires cessantes,
Gallimard, 2022, p. 24.
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09/04/2026
Henri Droguet, Toutes affaires cessantes

Bref
C’est l’heure
les grillons se sont tus
un moineau fait poudrette
un chat danse
un chien jappe
Le vent urgent perd le Nord il ratisse
il aboie met en pièces mésuse
le soleil jette ses derniers feux
la pluie épluche et chuinte
la nuit grinçante gerce et ponce
des étoiles clignotent ça gronde et c’est
The sound of blusting winds, which all night long
Had rous’d the sea* qui secoue son désordre
et ses viandes
À soir venu
un homme s’est tenu debout dans l’aulnaie
à crier son cœur fou mâchonner son rire amer
et cru puis il se quitte il marche simplement
disant le mauvais froid
* Milton, Paradis lost, II, 286-287.
Henri Droguet, Toutes affaires cessantes,
Gallimard, 2022, p. 58.
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08/04/2026
John Keats, Sonnets
Pourquoi ai-je ri ce soir ?
Pourquoi ai-je ri ce soir ? Nil ne le dira.
Aucun Dieu ou Démon aux réponses sévères,
Du ciel ou de l’enfer seul le mépris viendra.
C’est à mon cœur humain qu’alors je parle en frère :
Toi et moi, ô mon cœur ! sommes seuls et funèbres ;
Je dis : poorquoi ai-je ri ! Mortelle douleur !
Dois-je gémir encore, ô Ténèbres ! Ténèbres !
Et questionner en vain le Ciel, l’Enfer, le Cœur.
Pourquoi donc ai-je ri ? Mon être est en sursis,
Ma fantaisie l’exalte en volupté profonde,
Et pourtant je voudrais qu’il cesse en ce minuit,
Pour ne voir que lambeaux des oripeaux du monde.
Intenses sont Beauté, et Gloire et Poésie.
Plus intense est la mort, don suprême de la vie.
John Keats, Sonnets complets, suivis de La Belle
Dame sans merci et de Odes, traduction de Miguel
Egaña, Classiques Garnier, 2026, 29 €.
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07/04/2026
John Keats, Sonnets

À une dame entrevue quelques instants à Vauxhall
Cinq ans la mer du temps a lentement baissé,
Longues heures lissant du sable les reflux,
Depuis que je fus pris aux rets de ta beauté,
Et piégé par ta main dégantant ta peau nue.
Depuis je ne puis voir le ciel en son minuit,
Mais l’éclat de tes yeux qui brillent en ma mémoire ;
Je ne puis voir la rose et son doux coloris,
Mais volant vers ta joue mon âme qui s’égare.
Je ne puis plus aimer la fleur qui va éclore ;
Mais mon oreille aimante à tes lèvres rêvant
Et qui en guette un soupir amoureux, dévore
Ses douceurs en inversant le sens — éclipsant
D’un souvenir heureux tous mes autres délices,
C’est dans mes joies d’amour souffrance que tu glisses.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans
merci et des Odes, édition Miguel Egaña, Classiques
Garnier, 2026, p. 111.
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06/04/2026
John Keats, Sonnets

Sur la sauterelle et le grillon
La poésie de la terre ne meurt jamais :
Quand l’oiseau étourdi par le soleil ardent
Se cache sous l’arbre frais, une voix courant
Parmi les prés fauchés, saute de haie en haie ;
C’est la sauterelle — la première aux aguets
Pour s’enivrer d’été — jamais n’en finissant
Avec tous ses plaisirs ; car enfin se lassant,
Elle élit pour repos une herbe aux doux attraits.
La poésie de la terre ne peut cesser :
Quand par une triste nuit d’hiver, la gelée
A figé le silence, il dort de l’âtre un cri
Poussé par le grillon, qui monte en s’échauffant,
Et semble pour celui qui somnole à demi,
La sauterelle au loin dans les monts verdoyants.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle
Dame sans merci et des Odes, traduction Miguel
Egaña, Classiques Garnier, 2026, p. 79.
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05/04/2026
John Keats, Sonnets

Le jour a disparu, emportant ses plaisirs
Le jour a disparu, emportant ses plaisirs !
Suaves lèvres et voix douce main, sein moelleux,
Souffle chaud, murmure léger, tendres soupirs,
Yeux brillants, forme accomplie, buste langoureux.
Effacés cette fleur et ces charmes à naître
Effacée de mes yeux ta vue qui resplendit,
Effacée de mes bras la beauté de ton être,
Effacés voix, chaleur, blancheur et paradis.
Évanouis avant l’heure à la tombée du soir,
Quand l’obscur jour de fête — ou bien la nuit de fête —
De l’amour aux rideaux parfumés, dans le noir
Tisse un ténébreux voile aux voluptés secrètes.
Mais, comme j’ai bien lu son missel aujourd’hui,
Amour m’endormira, tant je jeûne et je prie.
John Keats, Sonnets complets, suivi de La Belle Dame sans
merci et de Odes, édition bilingue de Miguel Egaña,
Classiques Garnier, 2025, p. 153.
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03/04/2026
Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière

La nuit d’été
Tu as été sculptée à une proue,
Le temps t’a corrodée comme eût fait l’écume,
Il a fermé tes yeux une nuit d’orage,
Il a taché de sel ton sein presque nu.
Ô sainte aux mains brûlées que recolore
L’adoration d’encore quelques fleurs,
Sanctuaire de l’épars et du fugitif
Au bout des champs ensemencés de rouille.
Que de sommeil dans ta nuque penchée,
Que d’ombre, dans les feuilles sèches sur les dalles !
On dirait notre chambre d’une autre année,
Le même lit mais les persiennes closes.
Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, dans
Œuvre poétique, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 526.
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02/04/2026
Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil

(…)
« Tu ne me toucheras
Ni d’été ni d’hiver,
Ni quand la lune croît
Ou se dissipe.
Ni les mains du désir,
Ni en image,
Ni de bouche qui aime
Ou désirée.
Dormiras-tu,
Je reviendrai pourtant
Contre tes lèvres.
Te retourneras-tu
En soupirant
Comme pour te pencher, mon voyageur,
Sur une source,
Je serai là,
Ta bouche frôlera mes paupières closes. »
Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil, dans
Œuvre poétique, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 402.
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01/04/2026
Yves Bonnefoy, Pierre écrite

La chambre
Le miroir et le fleuve en crue ce matin,
S’appelaient à travers la chambre, deux lumières
Se trouvent et s’unissent dans l’obscur
Des meubles de la chambre descellée.
Et nous étions deux pays de sommeil
Communiquant par leurs marches de pierre
Où se perdait l’eau non trouble d’un rêve
Toujours se reformant, toujours brisé.
La main pure dormait près de la main soucieuse.
Un corps un peu parfois dans son rêve bougeait.
Et loin, sur l’eau plus noire d’une table,
La robe rouge éclairante dormait.
Yves Bonnefoy, Pierre écrite, dans Œuvres poétiques,
Pléiade/Gallimard, 2023, p. 136.
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31/03/2026
Yves Bonnefoy, Hier régnant désert

À la voix de Kathleen Ferrier
Toute douceur toute ironie se ressemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.
Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
Comme si au-delà de toute forme pure
Tremblait un autre chant et le seul absolu.
Ô lumière et néant de la lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
Ô cygne, lieu réel dans l’irréelle eau sombre,
Ô source quand ce fut profondément le soir !
Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur ;
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.
Yves Bonnefoy, Hier régnant désert, Pléiade/Gallimard,
2023, p. 108-109.
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30/03/2026
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve

Aux arbres
Vous qui vous êtes effacés sur son passage,
Qui avez refermé sur elle vos chemins,
Impassibles garants que Douve même morte
Sera lumière encore n’étant rien.
Vous fibreuse matière et densité,
Arbres, proches de moi quand elle s’est jetée
Dans la barque des morts et la bouche serrée
Sur l’obole de faim, de froid et de silence.
J’entends à travers vous quel dialogue elle tente
Avec les chiens, avec l’informe nautonier,
Et je vous appartiens par son cheminement
À travers tant de nuits et malgré tout ce fleuve.
Le tonnerre profond qui roule sus vos branches,
Les fêtes qu’il enflamme au sommet de l’été
Signifient qu’elle lie sa fortune à la mienne
Dans la médiation de votre austérité.
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité
de Douve, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 64.
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27/03/2026
Pierre Vinclair, Birdsong

(...)
Des colonies d’oiseaux dans les paysages de
Camargue coréenne inondés de soleil —
dans la quiétude d’aucune
présence humaine ;
les lignes brisées, croisées
des mouvements d’ailes grises
de milliers d’oiseaux marins
les uns tout près, les autres
se fondant à
l’océan tacheté de vagues épaisses
regorgeant de poissons ;
un nuage d’ailes parallèles, planant
dans le néant du ciel
blanc, fendant l’air et sifflant
en s’abattant ;
un entremêlement de roseaux
ou de joncs, derrière lesquels
une colonie de cygnes placides
étend de longs cous blancs ;
un peuple de canards sortant
sans autorisation
de l’image par le haut
pour tout laisser au spectateur —
l’étendue d’eau
vaguement agitée
par des ondes chatouilleuses :
Un paradis d’oiseaux.
Pierre Vinclair, Birdsong, Klincksieck, 2026, p. 130.
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