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27/03/2026

Pierre Vinclair, Birdsong

 

                                  pierre vinclair, birdsong, paradis

(...)

Des colonies d’oiseaux dans les paysages de

Camargue coréenne inondés de soleil —

dans la quiétude d’aucune

présence humaine ;

 

les lignes brisées, croisées

des mouvements d’ailes grises

de milliers d’oiseaux marins

les uns tout près, les autres

se fondant à

l’océan tacheté de vagues épaisses

regorgeant de poissons ;

 

un nuage d’ailes parallèles, planant

dans le néant du ciel

blanc, fendant l’air et sifflant

en s’abattant ;

 

un entremêlement de roseaux

ou de  joncs, derrière lesquels

une colonie de cygnes placides

étend de longs cous blancs ;

 

un peuple de canards sortant

sans autorisation

de l’image par le haut

 

pour tout laisser au spectateur —

l’étendue d’eau

vaguement agitée

par des ondes chatouilleuses :

 

Un paradis d’oiseaux.

 

Pierre Vinclair, Birdsong, Klincksieck, 2026, p. 130.

26/03/2026

Pierre Vinclair, Birdsong

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(…) les oiseaux en nous réveillant pourraient

briser le rêve de notre civilisation

mécanique avec ses grandes cités

industrielles ayant colonisé le ciel

avec des œufs télécabines

 

on les appelle mais ils ne répondent pas

aux noms latins que nous avons cousus pour eux

dans l’étoile des bruits de moteur

 

leur monde est étanche à

notre langage, lac et ciel s’y identifient

pour les faire disparaitre au point

où nul ne demeure pour seule parole

de deux bêtes qui nagent

que la lettre ne signifiant

proprement rien, « X »

 

côte à côte ils rejoignent

la neige ou l’écran gris

et nous sommes impuissants

de nos phrases encombrées

à la syntaxe cherchant

grotesquement la mélodie

à toucher ce sillage

 

ils disparaissent donc, ne nous laissant

(et dans le rêve encore

on entend le tapis sonore) que

des chants de rescapés.

 

Pierre Vinclair, Birdsong, Kincksieck, 2026, p. 122.

25/03/2026

Jacques Dupin, Dehors

jacques dupin, dehors, obscurité

 

Poème. Le vent s’aiguise sur le grain de sa pierre. À travers lui, le vent s’accroît. Invisible, intarissable. Et comme se levant, toujours au-dessus de n’importe quelle poignée de poussière, quels éclats de réalité, il attise le feu de l’intensité de leur différence. Mobilité du poème qui ne cesse de croiser les fis tendus et d’en déchirer le tissage pour ouvrir le corps à un afflux d’obscurité.

 

Jacques Dupin, Dehors, Gallimard, 1975, p. 31.

24/03/2026

Jacques Dupin, Dehors

jacques dupin, hors, désastre

L’éternité comme thème

du jeu enfantin

mais le bras est plus lourd que l’ombre

et mieux irrigué

dans le désastre

 

À la mer c’est un arrachement

puis le décompte

des mots coupables

la famine ainsi créditée

 

Jacques Dupin, Dehors, Gallimard,

1975, p. 115 et 116.

22/03/2026

Jacques Dupin, Gravir

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                        Le partage

 

Une larme de toi fait monter la colonne du chant.

Une larme la ruine, et toute lumière est inhabitée.

 

La corde que je tresse, la rose que j’expie,

                      N’ont pas à redouter de lumière plus droite.

 

                     Le peu d’obscurité que je dilapide en montant

                     C’est de l’air qui me manque à l’approche des cimes.

 

                    Par le versant abrupt, la plus libre des routes,

                    Malgré le timon de la foudre et mes vomissements.

 

                     Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 29.

 

21/03/2026

Jacques Dupin, Gravir

 

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                  L’oubli de soi

 

Paupières asservies au bleu incohérent du large,

Ailes paralysées au centre du cyclone,

Vous ne vous lèverez désormais que pour un regard

Qui poignardera mes amours millénaires, et ce sera comme au premier jour de ma vie,

Les oiseaux de l’hiver jouiront seuls de l’embellie,

Et je passerai pour dormir sous l’affaissement

De la voile inutile… Mais sera-t-il un astre

Pour sombrer à ma place, et pacifier la mer ?

 

Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 31.

 

 

 

20/03/2026

Jacques Dupin, Écarts

 

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Dans la nuit, un corps. De l’écriture le combustible et le conducteur. Un corps. Terre immense, ouverte, qui embaume. Qui n’a pas de mesure. Ni centre, ni aiguilles, ni lisières. Une terre, ou un corps, sans origine – insomniaque, inhumain – offert à la jouissance des monstres, et déréglant les rythmes, bousculant les vides de la feuille et les espacements du souffle.

 

La nuit remue, écrivait un ami lointain et le plus proche, lointain intérieur, vraie voix des écorchés vifs et la plus sensitive des fleurs nyctalopes. La nuit écrit. Ne cessera jamais d’écrire selon lui. Énigme compacte contre le ciel. Contre les dieux. Phosphore d’une trace d’encre tirant la plume ou le pinceau entre précipices et météores.

 

La nuit écrit. Élargissant l’espace, extravaguant la page, pulvérisant le cercle de pierres. Et enrôlant la mort. On lui doit un surcroît de force, et l’aggravation du silence. On lui doit de toucher l’extrême fond de la faiblesse, et la cime de nos plissements.

 

Jacques Dupin, Écarts, P.O.L., 2000, p. 32.

19/03/2026

Emily Dickinson, Une différence intérieure

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Mourir — ne prend qu’un petit moment —

Ils disent que ça ne fait pas mal —

Ce n’est qu’effacement — progressif —

Et puis — c’est hors de vue —

 

Un Ruban plus sombre — pour la Journée —

Un crêpe sur le Chapeau —

Et puis le joli soleil vient —

Et nous aide à oublier —

 

 

La créature — mystique — absente —

Qui sans son amour pour nous —

Serait allée dormir — cette fois pour toutes —

Sans la fatigue —

 

Emily Dickinson, Une différence intérieure, poèmes 1862,

traduction François Heusbourg, éditions Unes,

2025, p. 37.

18/03/2026

Aurélia Declercq, Coup de chien

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Ne répondre. Ne savoir. Ne discerner. Ne pencher. Ne ruer. souffle minima. Et. Son souffle dans le lit. Son bras de corps endormi acquiesçant douce mélodie de l’articulation. Cela. Point barre. Déjà, beaucoup. Déjà, contenu. Déjà, vivant le vécu du là, affaire enveloppée de papillons de nuit, que cela virevolte dans la  brillance de la rétine, que cela se mue en matin d’aube chrysalide. Et. Son bras de corps endormi palpe, ouvre la première minute et la seconde minute de lui-même, palpe l’infini et il suffit, par le pouls, d’y plonger dedans. Rires dos. Rires saupoudrés d’aiguilles. Nuit à rallonge. Cadet de l’essaim. Temps cerné. Folie dans les nombres. À en perdre la tête. À ne plus savoir compter.

 

Aurélia Declercq Coup de chien, Poésie/Flammarion, 2026, p. 35.

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?

james sacré, si la simplicité nous quittés ? mot

Photo T. H., 2007

On se dit qu’il faudrait

S’en tenir aux mots de tous les jours

Pour dire un peu :

 

Le mot bleu par exemple, ou vert

Rouge peut-être, mais quel rouge

Quel bleu, Le vert de l’herbe :

Jeune luzerne ou foin juste coupé ?

Les mots simples sont compliqués.

Tu les dis, tu sais jamais

Ce que tu dis.

 

On entend le mot rouge

O, ne sait pas ce qu’on voit

 

Faudrait s’ne servir

À montrer l’image,

Se taire ?

 

On voit le rouge peint dans l’image

On ne sait pas comment le dire.

 

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?

Potentille, 2025, p. 14.

 

17/03/2026

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?

 

james sacré, si la simplicité nous  a quittés ? souvenir

Nulle part, et tu crois te souvenir

Le vert d’un printemps, le rouge d’un toit

Les mots voudraient bien

Mais de plus en plus les mots

N’ont plus mémoire des choses

 

De la couleur dans un poème pour dire

Mais ce n’est plus que vagues souvenirs d’enfance

Rien de retrouvé

 

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?, Potentille, 2025, p. 19.

16/03/2026

Olivier Apert, Infinisterre

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COMMENT, 

COMMENT POURRAIS-JE NE PAS TE VOIR quand

la langue du chat – rose ô si rose boudoir –

avidement lèche le lait coulant des étoiles

avant qu’il aille du balcon se jeter comme la mouette

tridactyle que je recueille (stoïque la mouette) blessée

mais encore voulant marcher vers sa mort (bancale

notre mort) juste pour me donner leçon digne et

drôle avec la gueule (rose ô si rose le gosier) ne

miaulant pas à sec son cri : ne m’oublie pas :

COMMENT NE POURRAIS-JE PAS TE VOIR ?

 

 Olivier Apert, Infinisterre suivi de Crash, éditions Apogée, 2006, p. 108.

 

15/03/2026

Olivier Apert, Infinisterre

olivier apert,infinisterre

                     Drame

quelque chose s’est cassé

- quoi & depuis quand

quelque chose gît se réfugie

comme ces mères qu’on imagine à l’hospice, visitées par leurs enfants, et se grattant furieusement le sexe

quelque chose meurt & ne veut pas mourir

la volonté la foi l’amour le moi comme dispensés au ciel d’un crash-Mirage

quelque chose guette & rit sur la tristesse

ici sur les galets, carlingue écrouie, la mémoire ; là, les débris, souvenirs métalliques qui hantent comme autant de perfusions – cockpit faisant saigner la voûte nocturne

quelque chose mime

- dans les bars, l’alcool caresse la frivolité d’un verre comme ces créatures magnifiques vivant la peau d’un autre

quelque chose attendrait

- un geste au détour comme dans un lit une peinture le pli de la violence éphémère

si quelque chose s’est cassé

ce serait quoi depuis quand

Olivier Apert, Infinisterre suivi de Crash, éditions Apogée, 2006, p. 45.

14/03/2026

Samuel Beckett, Poèmes, suivi de mirlitonnades

                                                                                                                                   

samuel beckett,poèmes suivi de mirlitonades

Elles viennent

autres et pareilles

avec chacun c’est autre et c’est pareil

avec chacune l’absence d’amour est autre

avec chacune l’absence d’amour est pareille

 

Samuel Beckett, Poèmes suivi de mirlitonnades, éditions de Minuit, 1978, p. 7.

        La mouche

entre la scène et moi

la vitre

vide sauf elle

 ventre à terre

sanglée dans ses boyaux noirs

antennes affolées ailes liées

pattes crochues bouche suçant à vide

sabrant l’azur s’écrasant contre l’invisible

sous mon pouce impuissant elle fait chavirer

la mer et le ciel serein

 id., p. 11.

musique de l’indifférence

cœur temps air feu sable

du silence éboulement d’amours

couvre leurs voix et que

je ne m’entende plus

me taire

id., p. 12.

13/03/2026

Serge Essénine, La confession d'un voyou

            serge essénien,la confession d'un voyou

                        La confession d’un voyou

Ce n’est pas tout un chacun qui peut chanter

Ce n’est pas à tout homme qu’est donné d’être pomme

Tombant aux pieds d’autrui.

 

Ci-après la toute ultime confession,

Confession dont un voyou vous fait profession.

 

C’est exprès que je circule, non peigné,

Ma tête comme une lampe à pétrole sur mes épaules.

Dans les ténèbres il me plaît d’illuminer

L’automne sans feuillage de vos âmes.

 

C’est un plaisir pour moi quand les pierres de l’insulte

Vers moi volent, grêlons d’un orage pétant.

Je me contente alors de serrer plus fortement

De mes mains la vessie oscillante de mes cheveux,

C’est alors qu’il fait si bon se souvenir

D’un étang couvert d’herbes et du rauque son de l’aulne

Et d’un père, d’une mère à moi qui vivent quelque part,

Qui se fichent pas mal de tous mes poèmes,

Qui m’aiment comme un champ, comme de la chair,

Comme la fluette pluie printanière qui mollit le sol vert.

Ils viendraient avec leurs  fourches vous égorger

Pour chaque injure de vous contre moi lancée.

 

Pauvres, pauvres paysans !

Sans doute vous êtes devenus pas jolis

Et toujours vous craignez Dieu et les poitrines des marécages.

Oh ! si seulement

Vous pouviez comprendre qu’en Russie votre enfant

Est le meilleur poète.

Craignant pour sa vie, n’aviez-vous pas du givre au cœur

Lorsqu’il trempait ses pieds nus dans les flaques d’automne ?

Il se promène en haut de forme aujourd’hui

Et en souliers vernis.

[...]

Serge Essénine, dans Quatre poètes russes, V. Maïakovsky, B. Pasternak, A. Blok, S. Essénine, texte russe présenté et traduit par Armand Robin, éditions du Seuil, 1949, p. 59-61.