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01/10/2026

Henri Michaux, Épreuves, exorcismes

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                                                  Alphabet

 

Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai pour la dernière fois les êtres, profondément.

Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.

Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même la Mort ne pût desserrer.

Ils s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.

Par là, je me soulageai de la peur qu’on m’arrachât tout entier l’univers   où j’avais vécu.

Raffermi par cette prise, je le contemplai invaincu quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artères et mes veines, lentement je  regrimpai le versant ouvert de la vie.

 

Henri Michaux, Épreuves, exorcismes, dans Œuvres complètes, I, édition R. Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, p. 781-782.

30/09/2026

Henri Michaux, Mes Propriétés

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                                                 Persécution

 

Autrefois mes ennemis avaient encore quelque épaisseur ; mais maintenant ils deviennent filants. Je suis touché au coude (toute la journée je suis bousculé). C’est eux. Mais ils s’éclipsent aussitôt.

Depuis trois mois, je subis une défaite continue : ennemis sans visage ; de la racine, de la véritable racine d’ennemis.

Après tout, ils dominèrent déjà toute mon enfance. Mais… je m’étais imaginé que maintenant je serais plus tranquille.

 

Henri Michaux, Mes propriétés, dans Œuvres complètes, I, édition R. Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, p. 472.

 

 

29/09/2026

Henri Michaux, En marge de Qui je fus

henri michaux, en marge de qui je fus

 

  1. Les escargots qui ont perdu leurs cornes deviennent tout à fait bêtes.

 

  1. Les arbres morts ne cessent pas de se tenir comme il faut.

 

  1. Un poirier qui porte des pommes est un autre arbre.

 

  1. Les poissons qui sautent s’ennuient.

 

  1. Les poules ne pondent pas d’œuf. Personne ne pond. Il n’y a pas moyen. Elles les déterrent.

 

  1. Les guêpes viennent juger comment chez nous on fait de la confiture.

 

  1. Les léopards myopes ne font plus que de petits bonds.

   Henri Michaux, En marge de « Qui je fus », dans Œuvres complètes, I,

édition R.Bellour et Y. Tran, Pléiade/Gallimard, 1998, P. 131 et 132.

 

 

26/09/2026

Henti Michaux, Épreuves exorcismes

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                                         Les craquements

 

À l'expiration de mon enfance, je m'enlisai dans un marais. Des aboiements éclataient partout. « Tu ne les entendrais pas si bien si tu n'étais toi-même prêt à aboyer. Aboie donc. » Mais je ne pus.

   Des années passèrent, après lesquelles j'aboutis à une terre plus ferme. Des craquements s'y firent entendre, partout des craquements, et j'eusse voulu craquer moi aussi, mais ce n'est pas le bruit de la chair.

   Je ne puis quand même pas sangloter, pensais-je, moi qui suis devenu presque un homme.

   Ces craquements durèrent vingt ans et de tout partait craquement. Les aboiements aussi s'entendaient de plus en plus furieux. Alors je me mis à rire, car je n'avais plus d'espoir et tous les aboiements étaient dans mon rire et aussi beaucoup de craquements. Ainsi, quoique désespéré, j'étais également satisfait. 

   Mais les aboiements ne cessaient, ni non plus les craquements et il ne fallait pas que mon rire s'interrompît, quoiqu'il fît mal souvent, à cause qu'il fallait y mettre trop de choses pour qu'il satisfît vraiment.

   Ainsi, les années s'écoulaient en ce siècle mauvais. Elles s'écoulent encore...

 

Henri Michaux, Épreuves exorcismes, dans Œuvres complètes I,  édition établie par Raymond Bellour, avec Ysé tran, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1998, p. 781-782.

 

 

25/09/2026

Élisée Reclus, Francs voyageurs et Bohémiens

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élisée reclus, francs voyageurs et bohémiens

                                     Francs voyageurs et bohémiens

 

[…] De nos jours, on ne peut que difficilement se rendre compte de la part que prirent les tribus marchandes dans l’histoire de l’humanité car les colporteurs et industriels errants ont singulièrement décru en importance comme porteurs de nouvelles depuis que les courriers, les estafettes, la poste, les télégraphes et les téléphones les ont remplacés ; ils ne représentent plus que la survivance méprisée ou même haïe d’une classe jadis vénérée ; mais autrefois ils eurent dans le développement de l’humanité une influence capitale, car c’est grâce à eux que les hommes apprirent leur origine commune. Il fut un temps où ces passants, allant de peuple en peuple à travers la terre, représentaient par leurs allées et venues la circulation sanguine et nerveuse dans l’immense corps social. […]

 

Élisée Reclus, dans Des Pays habitables, présentation de Myriam Peinist, mars 2026, n° 13, p. 22.

24/09/2026

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules

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Pommier de l’étreinte

 […]

Les jours d’étreinte

je me traverse de part en part

et la panique sous mon regard

s’embrase

 

Je recule dans mon écorce

 

Un long poème 

bribes de tout ce qui meurt

pousse l’intérieur à chuter

dans l’ombre en pièces

  

Le fleuve qui me blesse

ricoche

tout entier dans ma main

noyant l’actif des labours

 

Nulle part me désaltère

 

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules,

Poésie/Gallimard, 2926, p. 157.

23/09/2026

Dominique Sampiero, Du ciel à ma fenêtre

Dominique sampiero, du ciel à ma fenêtre

                                                         Ciel bas 

Enfin : la grisaille. Derrière l’arbre, un peu d’ombre.

La pluie est venue briser le soleil : son arrogance.

La fraîcheur me perce et jette dans mon sang

Une toute petite extase.La voix discrète du ciel

Pose tout à coup son front pesant sur le sol.

Il y a une platitude, un espace plus large,

Et dans cet écrasement de la lumière, les murs

Touchent, au bord de l’air, le lieu intime.

Je n’ai rien d’autre que ce vide,

Cette  ambiance fredonnée. Peu importent les paroles,

Le mouvement de la mélodie défroisse mes lèvres

Tenues serrées usque-là par une promesse.

La chair, l’être et la pénombre d’automne.

 

Dominique Sampiero, Du ciel à ma fenêtre,

Poésie/Gallimard, 2026, p. 111.

22/09/2026

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules

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Comment habiter le chant, l’haleine, la cendre douce sur le front, la terre qui ne s’absente jamais et dont pourtant le cercle n’enferme rien ? Comment ne pas clore mais révéler le souffle, objet de toutes les transparences ? Comment ne pas tressaillir, trébucher dans le sommeil qui nous précède et dont le lieu jette sur notre dos un peu de cette présence lourde : nous n’en dévoilons rien et pourtant déjà nous nous sentons coupables.

La phrase claire, étincelante aurait-elle un contour ? Comment tomber une seconde fois dans le corps qui nous sert de fourche, de naissance, de saveur inachevée, et tout à coup sentir la nuit rendue à la nuit, au plus profind de nos paupières ?

 

Dominique Sampiero, Du ciel à mes épaules, Poésie / Gallimard, 2026, p. 40.

21/09/2026

Judith Chavanne, Un jardin, ses marges

judith chavanne, un jardin, ses marges

Écrire, revenir — quand tout nous éloigne.

 

Une fleur perce la croute de l’hiver ;

l’ellébore naît sous le givre :

 

perchée sur le bord de la fenêtre,

la mésange picore le pain.

 

Des vies viennent à nous,

appellent le regard,

 

peut-être aussi dans l’encre une trace ;

il se peut, alors, qu’on advienne.

 

Judith Chavane, Un jardin, ses marges, dans

la revue de  belles-lettres, 2026-I, p. 37.

 

20/09/2026

Claude Cahun, Vues et visions

claude cahun, vues et visions

Le Croisic. La mer est calme, trop calme, couverte de taches laides et noirâtres ; le ciel est calme, l’horizon tout embrumé.

Des canots bruns sont à l’ancre là-bas et forment un demi-cercle. Au milieu, des goélands volent et brillent, tantôt noirs, tantôt blancs. L’un d’eux, les ailes repliées, tombe du ciel. Je suis avec attention sa chute lente, mais il disparaît soudain.

Ce n’est pas de jeu ! La mer l’enfouit sous sa robe sale.

 

Rome. Consulat de César.  Le taudis est calme, trop calme. Le vieux tapis à terre est couvert de taches laides et noirâtres. La salle est tout enfumée.

Des matelots vêtus de brun, assis sur leurs talons, forment là-bas un demi-cercle. Au milieu, cinq dés volent et brillent, tantôt noirs, tantôt blancs. L’un d’eux par hasard tombe avant son tour. Je suis avec attention sa chute rapide, mais il disparaît soudain.

Ce n’est pas de jeu ! Un tricheur l’enfouit sous sa robe sale.

 

Claude Cahun, Vues et visions, dessins de Marcel Moore, Gallimard, L’imaginaire Hors-série, 2026, p. 34 et 35.

18/09/2026

Durs Grünbein, Presque un chant

durs grünbein, presque un chant, échange

 

                    Petites annonces

 

Échange grand cœur fonctionnant mal,

Monté sur des piles du type Coucou de la Forêt-Noire,

Contre toaster à bronzer les pectoraux. Code d’annonce : Monaco,

Ce qui, historiquement, produit une image, te convient-il à toi aussi ?

Cherche mode d’emploi pour âme de fabrication plutôt ancienne,

Âmes de mystiques, âmes parmi les premières de la série.

Échange front en acier contre seins délicats. Prière de ne faire

Que des offres sérieuses, pas de matériaux de substitution (silicone).

Cherch saphir pour écouter des cycles de lieder fervents,

Lieder atonaux bienvenus, en échange d’une dernière dent de sagesse.

Échange prostate (encore sous garantie) contre peau de reptile.

Recommence encore et encore. C’est seulement mon corps

Qui collectionne les accidents, se lève le matin sans raison.

Je n’en ai qu’un : je le loue volontiers.

 

Durs Dürbein, Presque un chant, Gallimard, 2019, p. 209.

 

17/09/2026

Durs Grünbein, Presque un chant

durs grünbein, presque un chant, souris

              Gare de l’Est

 

Sous les rails : le paradis des souris.

Elles glissent sans bruit par-dessus l’acier et le ballast gris

Et ont disparu avant que le train suivant entre en gare.

Leur queue frémissante dépasse encore longtemps du trou.

 

Myope, on les suit en rêve. C’est là qu’elles habitent,

Dans un nid fait de vis, de mégots, d’ordures.

Ô vous, chers esprits de la gare, le voyageur se doute-t-il de ce

Qu’il vous doit, vous, ambassadrices des bas-fonds ?

 

Lui qi peut s’échapper sain et sauf pour Vienne ou Varsovie ?

Il survole le journal, et le paysage, au-dehors,

Réduit à la taille d’une illustration de conte, défile muet devant ses yeux.

Sur le trajet, aucune catastrophe ne l’arrache à son sommeil.

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,

2019, p. 122.

16/09/2026

Durs Grünbein, Presque un chant

duers grünbein, presque un chant, baba cool

                     Endymion

 

Le voilà le collectionneur de vers, le baba cool

De l’univers. Pourquoi son instinct le pousse-t-il

Vers ce qui est lumineux ? Il ne le dit pas.

 

Il est absolument positif en ce qui concerne la Lune.

Cette allée dans l’univers, au visage marqué par la petite vérole.

Ce que l’on dit d’elle le laisse froid.

 

Il est de retour et découvre à présent ici-bas

Les cratères et les déserts. Dans son ermitage

Il vit avec la porte grande ouverte, incognito, tourné vers tout.

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,

2019, p. 194.

 

 

15/09/2026

Durs Grünbein, Presque un chant

Durs Grünbein, Presque un chant, nature morte

                    Théière et kakis

 

Quand l’après-midi les phases du silence

Se font plus longues que les ombres en hiver,

Vient l’idée de la nature morte.

 

Tout dans la pièce devient tableau, l’observateur

Disparaît peu à peu par les portes ouvertes.

La lumière caresse les meubles et le sol, effleure

La théière et les kakis posés sur l’assiette,

Et comme un fixatif rend les contours ineffaçables.

Elle écrit le livre des choses superflues.

 

Les vieux maîtres japonais ne peignaient plus,

À l’époque de Tout est mort, que l’inanimé

Des tasses et des paravents. Cela suffisait.

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,

2019, p. 163.

 

Durs Grünbein, Presque un chant

Durs Grünbein, Presque un chant, nature morte

                    Théière et kakis

 

Quand l’après-midi les phases du silence

Se font plus longues que les ombres en hiver,

Vient l’idée de la nature morte.

 

Tout dans la pièce devient tableau, l’observateur

Disparaît peu à peu par les portes ouvertes.

La lumière caresse les meubles et le sol, effleure

La théière et les kakis posés sur l’assiette,

Et comme un fixatif rend les contours ineffaçables.

Elle écrit le livre des choses superflues.

 

Les vieux maîtres japonais ne peignaient plus,

À l’époque de Tout est mort, que l’inanimé

Des tasses et des paravents. Cela suffisait.

 

Durs Grünbein, Presque un chant, Gallimard,

2019, p. 163.