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30/04/2026

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ? : recension

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La linogravure était pratiquée assez couramment dans les écoles primaires de type Freinet dans les années 1950 ; elle demande un matériel simple, une technique facile à acquérir et l’impression n’est pas très coûteuse. Le "simplicité" du titre convient bien à ce genre de création, sachant que le mot n’implique pas la facilité si l’on pense aux linogravures de Derain, de Picasso, de Sibyl Andrews — ou de Raphaël Ségura. Couleurs franches et aplats restituent des paysages — arbres, collines, maisons —, que l’on ne regarde plus tant ils sont trop familiers, et il réinvente avec ses linogravures la vue du lecteur. Ce sont aussi pour James Sacré des embrayeurs pour revenir dans le passé et interroger sa pratique de la langue.

 

James Sacré n’a pas connu la linogravure dans l’enfance mais la gouache pour préparer de petites « cartes de Noël » où la « naïveté mièvre » s’opposait à la simplicité. Le désir d’écrire un poème est d’un autre ordre, « bruit de langue » qui porte quelques moments d’une vie sans pourtant qu’ils soient lisibles, chacun rapportant à son expérience le sens des mots lus :

 

                       Les mots simples sont compliqués

                       Tu les dis, tu sais jamais

                       Ce que tu dis

 

Si un mot renvoie à la couleur du toit de la maison de l’enfance, qu’évoquera-t-il pour le lecteur ? Tout ce qui a construit l’imaginaire et, d’une certaine manière, est déposé dans les mots du poème échappe à la compréhension. « Mais faut-il comprendre ? » On dira que cela vaut pour tout poème, que chacun récrit ce qu’il lit, ou voit. Certes et c’est pourquoi il faudrait toujours « Se saisir des formes comme on faisait dans l’enfance » et, à partir d’elle, bâtir son monde ou revisiter ceux qui ont disparu, plus ou moins oubliés, prêts à renaître devant un tableau, un dessin, une linogravure. Qui sont alors « comme de l’enfance retrouvée ».

Il suffit que le nom du lieu soit effacé pour que le paysage représenté appartienne au passé de qui le regarde ou qu’il devienne pour lui seulement un agencement de couleurs, un jeu de formes, alors paysage silencieux difficile à situer dans une région, même si la végétation, l’architecture orientent vers le sud et la Méditerranée. Mais le puits, mais la bergeronnette, dirigent vers un autre puits, celui du hameau de l’enfance vendéenne — « souvenirs d’une eau vive qui s’en va. »

 

Ce petit livre très soigneusement imprimé avec de fidèles reproductions de linogravures, remue une thématique chère à James Sacré ; l’image d’un paysage, comme peut le faire le paysage lui-même, l’entraîne vers l’enfance, les paysages qui y sont liés, avec les incertitudes de la mémoire, la tendance à réinventer ce qui fut. En sachant toujours que seuls de rares moments sont retrouvés, comme les tourtisseaux  (merveilles), pâtisserie très simple que préparait sa mère — simplicité intacte dans le souvenir.

James Sacré, Si la simplicité nous a quittés?, linogravures de Raphaël Segura, Potentille, 2025, 30 p., 12 €

 

29/04/2026

Bertrand Degott, Correspondances

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Notes d’après Pentecôte 

 

               III

 

Tu mets en brassées l’herbe

que tu n’as pas coupée

 

tu remues la brouette

avec tes mains gantées

 

je ne sais si ma place est là

rien qu’à te regarder

         dans le jardin

 

 

à la chaleur du soleil il

y a tout ça de fragile

de blanc et d’embaumant

 

comme une branche casse

        au seringa

 

tout va très vite ainsi

       dans l’efficace

 

à craindre les regards

juste un peu plus que les regains

 

— et d’ailleurs le temps passe

       la pie jacasse

et le melon mûrit

       sur la terrasse

 

Bertrand Degott, Correspondances,

éditions Tarabuste, 2026, p. 24-25.

28/04/2026

Bertrand Degott, Correspondances

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Notes d’après Pentecôte

 

             II

 

Entre la poutre et le torchis

tu fais passer ta main pour éprouver le vide

 

— mais oui, parfois

lorsque la fenêtre est ouverte

en grand sur la campagne

 

les hirondelles

entrent pour y nicher —

les martinets ont beau crier

leur douleur sur les toits

 

tu voudrais concilier

(tel est notre débat)

 

la périlleuse intranquillité

et ton besoin de ciel

 

avec la douceur de t’asseoir

à l’ombre en compagnie

d’un noisetier déchiré par l’entaille.

 

Bertrand Degott, Correspondances,

Tarabuste éditeur, 2026, p. 23.

25/04/2026

Bertrand Degott, Correspondances

 

bertrand degott, correspondances,pentecôte

Notes d’après Pentecôte

 

                I

 

Tandis que tu dormais encore

j’ai ouvert les volets

        sur le jardin

 

le rosier jaune est là

dont un vase déborde

         à l’intérieur

 

le fouillis d’herbes folles

les chants et le va-et-vient des oiseaux

les peupliers avec leur tremblement

 

sur tout ça l’inquiétude

et la respiration

 

— s’il me fallait des preuves

de ton corps à l’étage —

 

s’installe peu à peu

doucement se mélange

 

aux première lueurs

 

Bertrand Degott, Correspondances,

Tarabuste éditeur, 2026, p. 22.

24/04/2026

Geoffrey Squires, Littoral

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Mouvement de l’autre côté

qui se brise sur le cap

la pointe de l’île

 

Une longue houle lente

qui vient du sud-ouest

 

Vague après vague

 

Ey à la fin on s’en lasse   de la mer je veux dire

sa régularité sa monotonie

sa régénération infinie

 

Geoffrey Squires, Littoral, traduction François

Heusbourg, éditions Unes, 2026, p. 43.

23/04/2026

Geoffrey Squires, Littoral

geoffrey squires, littoral, horizon

Empreinte de l’eau    mouvements et courants

faibles marées transformées en silhouettes sur le sable strié

qui sèchent et durcissent au soleil

rendant la marche pieds nus assez inconfortable

 

Curvilinéairs régulières

sauf lorsqu’un ruisselet les a emportées

les a effacées

 

Alors que la mer elle-même s’est retirée

une simple frange blanche à l’horizon

comme une dentelle pour les yeux

 

Tout en étant capable de maintenir même à cette distance

un fracas presque ininterrompu

à mesure que les vagues se brisent inégales d’abord ici puis là

 

Tout le longe de la ligne

 

Geoffrey Squires, Littoral, traduction François Heusbourg,

éditions Unes, 2026, p. 51.

22/04/2026

Geoffrey Squires, Littoral

                        geoffrey squires, littoral, stabilité

Comme elle est stable cette existence   constante à peine vacillante

et à cause de ça peut-être   faible perception du temps qui passe

 

Il y a cohérence en cela

une continuité que j’aime

une forme de réconfort

 

Qui ne veut rien dire   ne garantit rien

 

Geoffrey Squires, Littoral, bilingue, traduction François

Heusbourg, éditions Unes, 2026, p. 41.

21/04/2026

Geoffrey Squires, Littoral

geoffrey squires, littoral, étrangeté

Étrange la quiétude dans le bosquet de midi

les silences de la chaleur    plein de présages

 

Chaque buisson chaque arbre    couvert de significations

dans la conscience que    avec la conscience que

 

Et le petit cours d’eau qui traverse l’ensemble

habillant avec sens    vocal littéral

etrange la quiétude dans le bosquet de midi

 

Geoffrey Squires, Littoral, édition bilingue, traduction

de François Heusbourg, 2026, p. 15.

20/04/2026

Thierry Metz, Lettres à la bien-aimée

 

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Je n’écoute plus de musique. Plus le temps. Plus envie. Le peu d’or que je recueille est la voix de celle qui fait le ménage dans les escaliers, dans les toilettes.

Elle chantonne, pour essayer de sortir de tout ça, pour ne pas y penser.

Je ne la connais pas.

Sauf qu’elle a une voix. Qu’on voit de loin.

Qu’on peut toucher comme un mouchoir.

 

Elle commence une journée, derrière des portes. Avec une voix qui n’a pas de double.

 

Thierry Metz, Lettres à la bien-aimée, Poésie/Gallimard, 2025, p. 151.

17/04/2026

Forough Farrokhzâd, J'irai jusqu'au rivage du soleil

 

forough farrokhzâd, j'irai jusqu'au rivage du soleil, désamour

                       Vide de sens

 

Dans le cadre du chagrin, tes yeux

Froids et éteints

Dormaient

Dans la langue du regard ils avaient dit

Bien avant toi tous les non-dits

 

Tu fuyais

Tu me fuyais

Moi et tout ce qui était enfoui en moi

Je me souviens qu’un jour sur ce chemin

Tu me tirais tu me tirais

Avec impatience derrière toi

 

La dernière fois

La dernière fois lors de notre dernière rencontre

Cette amère fois

Le monde m’apparut vide de sens

Le vent gémit et j’écoutais

Le bruissement des feuilles d’automne

 

À nouveau tu m’appelas

À nouveau tu me chassas

À nouveau sur un trône d’ivoire tu me posas

Puis dans la gueule de la mer tu m’entraînas

 

Des années durant tu vécus dans mon cœur

Lové dans la soie du chagrin

Hélas, je ne sus jamais en amour

Ni ce que tu es

Ni qui tu es

 

Forough Farrokhzâd, J’irai jusqu’au rivage du soleil,

Poésie complète, traduction du persan Lilei Anvar,

Poésie/Gallimard, 2026, 10, 50 €

16/04/2026

Henti Droguet, Le passé décomposé

 

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                                                    Paperasse

 

Bouche nègre

bidoche

scrutateur forcené de la farce

et d’un carré de nuit inépuisable

à l’imposte

 

sans pourquoi les nuages

passent considérablement

fluide alpage où s(efface

la grande infatigable

étoile matutine

 

le silence épaissi dans une île

et puis comme que comme

l’explosion ruisselante d’un chant

le vent qui rote sur l’abîme

 

la suite et le commencement

au prochain numéro

 

Henri Droguet, Le passé décomposé,

Gallimard, 1994, p.74.

15/04/2026

Henri Droguet, palimpsestes & rigodons

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Une fois pour toutes

 

JE dit l’autre boit sans soif

mauvais larron vendredi

mon quiqui mon qui

conque et qui rue

va sans dire et fait

son pas de plus et le dernier

cap au père et au pire

 

au ciel déjà presque pas bleu

mâché bourru le vent

le vrai ferme la marche

ressuie les aubes et déplisse

le sulfate écru des nuages

brujunes et bougnettes

il nourrit les colères

et l’orage vert acide et cuivre souqué

 

l’hiver déferle éternel

instantanément

                  la cendre c’est

un gouffre détraqué

de bout du monde et le rien

         défait

 

Henri Droguet, palimpsestes & rigodons,

Potentille, 2010, p. 13.

14/04/2026

Henri Droguet, Le passé décomposé

           

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            Avec

 

Ainsi toujours après s’aimer

c’est délicieuse perte

on rêve on rit

on va sur un chemin

on regarde le gras du ciel

irréfutable

un accenteur siffle vif

sur l’ajonc ras craquant

on nomme

on redémêle la folle avoine

                     la douce-amère

                     le perce-pierre

                     l’arméria

la mer d’un coup riante

jette son feu

au roc accore un cor-

moran s’assèche

 

la beauté

              • Dieu vous blesse —

est un commencement terrible

 

Henri Droguet, Le passé décomposé,

Gallimard, 1994, p. 58.

 

13/04/2026

Henri Droguet, Le passé décomposé

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Pourparler

 

C’était l’écrasant bleu céleste

et la soif

l’adieu aux larmes

la ruine millénaire

la pluie déjà le merle et son pipeau

sur les genêts

c’était devant les portes infernales

— l’Invisible gouverne

la voix est désossée —

la douteuse ferraille des seigneurs et des dieux

provisoirement immortels

le beau vertige forestier

les neiges incertaines

et ma rêveuse trace

l’éternité peut-être

jusqu’à quand

 

le vent avait guéri nos songes

ce fut l’aube et la perte

et je me tais

 

Henri Droguet, Le passé décomposé,

Gallimard, 1994, p. 35.

12/04/2026

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes

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                Vanité

 

Tout le peu d’infini qui d’infini

que qui dont où

miroir opaque —aveugle abîme inouï

transparent mensonger

sans au-delà

qui me dévisage

et qui voit qui vit quoi ?

leurre   creux moitié plein moitié vide

où je perds la face

mascarade et grimace

et la chair insaisissable

 

je ne connais pas ce visage

 

les maisons sont rouges

la fenêtre blanche

le ciel froidement tombé c’est

l’étable bleue perdue

où la lune entamée caillou

pâlie bossu  disparaît

 

et voici l’effarement le plaisir

sans bornes fin fonds ni limites

l’heure avant la nuit

avant le jour c’est le vent marin

le crépuscule et c’est tout

 

Henri Droguet, Toutes affaires cessantes,

Gallimard, 2022, p. 24.