03/04/2026
Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière

La nuit d’été
Tu as été sculptée à une proue,
Le temps t’a corrodée comme eût fait l’écume,
Il a fermé tes yeux une nuit d’orage,
Il a taché de sel ton sein presque nu.
Ô sainte aux mains brûlées que recolore
L’adoration d’encore quelques fleurs,
Sanctuaire de l’épars et du fugitif
Au bout des champs ensemencés de rouille.
Que de sommeil dans ta nuque penchée,
Que d’ombre, dans les feuilles sèches sur les dalles !
On dirait notre chambre d’une autre année,
Le même lit mais les persiennes closes.
Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, dans
Œuvre poétique, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 526.
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02/04/2026
Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil

(…)
« Tu ne me toucheras
Ni d’été ni d’hiver,
Ni quand la lune croît
Ou se dissipe.
Ni les mains du désir,
Ni en image,
Ni de bouche qui aime
Ou désirée.
Dormiras-tu,
Je reviendrai pourtant
Contre tes lèvres.
Te retourneras-tu
En soupirant
Comme pour te pencher, mon voyageur,
Sur une source,
Je serai là,
Ta bouche frôlera mes paupières closes. »
Yves Bonnefoy, Dans le leurre du seuil, dans
Œuvre poétique, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 402.
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01/04/2026
Yves Bonnefoy, Pierre écrite

La chambre
Le miroir et le fleuve en crue ce matin,
S’appelaient à travers la chambre, deux lumières
Se trouvent et s’unissent dans l’obscur
Des meubles de la chambre descellée.
Et nous étions deux pays de sommeil
Communiquant par leurs marches de pierre
Où se perdait l’eau non trouble d’un rêve
Toujours se reformant, toujours brisé.
La main pure dormait près de la main soucieuse.
Un corps un peu parfois dans son rêve bougeait.
Et loin, sur l’eau plus noire d’une table,
La robe rouge éclairante dormait.
Yves Bonnefoy, Pierre écrite, dans Œuvres poétiques,
Pléiade/Gallimard, 2023, p. 136.
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31/03/2026
Yves Bonnefoy, Hier régnant désert

À la voix de Kathleen Ferrier
Toute douceur toute ironie se ressemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.
Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite aux lointains du chant qui s’est perdu
Comme si au-delà de toute forme pure
Tremblait un autre chant et le seul absolu.
Ô lumière et néant de la lumière, ô larmes
Souriantes plus haut que l’angoisse ou l’espoir,
Ô cygne, lieu réel dans l’irréelle eau sombre,
Ô source quand ce fut profondément le soir !
Il semble que tu connaisses les deux rives,
L’extrême joie et l’extrême douleur ;
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l’éternel.
Yves Bonnefoy, Hier régnant désert, Pléiade/Gallimard,
2023, p. 108-109.
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30/03/2026
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l'immobilité de Douve

Aux arbres
Vous qui vous êtes effacés sur son passage,
Qui avez refermé sur elle vos chemins,
Impassibles garants que Douve même morte
Sera lumière encore n’étant rien.
Vous fibreuse matière et densité,
Arbres, proches de moi quand elle s’est jetée
Dans la barque des morts et la bouche serrée
Sur l’obole de faim, de froid et de silence.
J’entends à travers vous quel dialogue elle tente
Avec les chiens, avec l’informe nautonier,
Et je vous appartiens par son cheminement
À travers tant de nuits et malgré tout ce fleuve.
Le tonnerre profond qui roule sus vos branches,
Les fêtes qu’il enflamme au sommet de l’été
Signifient qu’elle lie sa fortune à la mienne
Dans la médiation de votre austérité.
Yves Bonnefoy, Du mouvement et de l’immobilité
de Douve, Pléiade/Gallimard, 2023, p. 64.
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27/03/2026
Pierre Vinclair, Birdsong

(...)
Des colonies d’oiseaux dans les paysages de
Camargue coréenne inondés de soleil —
dans la quiétude d’aucune
présence humaine ;
les lignes brisées, croisées
des mouvements d’ailes grises
de milliers d’oiseaux marins
les uns tout près, les autres
se fondant à
l’océan tacheté de vagues épaisses
regorgeant de poissons ;
un nuage d’ailes parallèles, planant
dans le néant du ciel
blanc, fendant l’air et sifflant
en s’abattant ;
un entremêlement de roseaux
ou de joncs, derrière lesquels
une colonie de cygnes placides
étend de longs cous blancs ;
un peuple de canards sortant
sans autorisation
de l’image par le haut
pour tout laisser au spectateur —
l’étendue d’eau
vaguement agitée
par des ondes chatouilleuses :
Un paradis d’oiseaux.
Pierre Vinclair, Birdsong, Klincksieck, 2026, p. 130.
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26/03/2026
Pierre Vinclair, Birdsong

(…) les oiseaux en nous réveillant pourraient
briser le rêve de notre civilisation
mécanique avec ses grandes cités
industrielles ayant colonisé le ciel
avec des œufs télécabines
on les appelle mais ils ne répondent pas
aux noms latins que nous avons cousus pour eux
dans l’étoile des bruits de moteur
leur monde est étanche à
notre langage, lac et ciel s’y identifient
pour les faire disparaitre au point
où nul ne demeure pour seule parole
de deux bêtes qui nagent
que la lettre ne signifiant
proprement rien, « X »
côte à côte ils rejoignent
la neige ou l’écran gris
et nous sommes impuissants
de nos phrases encombrées
à la syntaxe cherchant
grotesquement la mélodie
à toucher ce sillage
ils disparaissent donc, ne nous laissant
(et dans le rêve encore
on entend le tapis sonore) que
des chants de rescapés.
Pierre Vinclair, Birdsong, Kincksieck, 2026, p. 122.
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25/03/2026
Jacques Dupin, Dehors

Poème. Le vent s’aiguise sur le grain de sa pierre. À travers lui, le vent s’accroît. Invisible, intarissable. Et comme se levant, toujours au-dessus de n’importe quelle poignée de poussière, quels éclats de réalité, il attise le feu de l’intensité de leur différence. Mobilité du poème qui ne cesse de croiser les fis tendus et d’en déchirer le tissage pour ouvrir le corps à un afflux d’obscurité.
Jacques Dupin, Dehors, Gallimard, 1975, p. 31.
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24/03/2026
Jacques Dupin, Dehors

L’éternité comme thème
du jeu enfantin
mais le bras est plus lourd que l’ombre
et mieux irrigué
dans le désastre
À la mer c’est un arrachement
puis le décompte
des mots coupables
la famine ainsi créditée
Jacques Dupin, Dehors, Gallimard,
1975, p. 115 et 116.
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22/03/2026
Jacques Dupin, Gravir

Le partage
Une larme de toi fait monter la colonne du chant.
Une larme la ruine, et toute lumière est inhabitée.
La corde que je tresse, la rose que j’expie,
N’ont pas à redouter de lumière plus droite.
Le peu d’obscurité que je dilapide en montant
C’est de l’air qui me manque à l’approche des cimes.
Par le versant abrupt, la plus libre des routes,
Malgré le timon de la foudre et mes vomissements.
Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 29.
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21/03/2026
Jacques Dupin, Gravir

L’oubli de soi
Paupières asservies au bleu incohérent du large,
Ailes paralysées au centre du cyclone,
Vous ne vous lèverez désormais que pour un regard
Qui poignardera mes amours millénaires, et ce sera comme au premier jour de ma vie,
Les oiseaux de l’hiver jouiront seuls de l’embellie,
Et je passerai pour dormir sous l’affaissement
De la voile inutile… Mais sera-t-il un astre
Pour sombrer à ma place, et pacifier la mer ?
Jacques Dupin, Gravir, Gallimard, 1963, p. 31.
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20/03/2026
Jacques Dupin, Écarts

Dans la nuit, un corps. De l’écriture le combustible et le conducteur. Un corps. Terre immense, ouverte, qui embaume. Qui n’a pas de mesure. Ni centre, ni aiguilles, ni lisières. Une terre, ou un corps, sans origine – insomniaque, inhumain – offert à la jouissance des monstres, et déréglant les rythmes, bousculant les vides de la feuille et les espacements du souffle.
La nuit remue, écrivait un ami lointain et le plus proche, lointain intérieur, vraie voix des écorchés vifs et la plus sensitive des fleurs nyctalopes. La nuit écrit. Ne cessera jamais d’écrire selon lui. Énigme compacte contre le ciel. Contre les dieux. Phosphore d’une trace d’encre tirant la plume ou le pinceau entre précipices et météores.
La nuit écrit. Élargissant l’espace, extravaguant la page, pulvérisant le cercle de pierres. Et enrôlant la mort. On lui doit un surcroît de force, et l’aggravation du silence. On lui doit de toucher l’extrême fond de la faiblesse, et la cime de nos plissements.
Jacques Dupin, Écarts, P.O.L., 2000, p. 32.
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19/03/2026
Emily Dickinson, Une différence intérieure

Mourir — ne prend qu’un petit moment —
Ils disent que ça ne fait pas mal —
Ce n’est qu’effacement — progressif —
Et puis — c’est hors de vue —
Un Ruban plus sombre — pour la Journée —
Un crêpe sur le Chapeau —
Et puis le joli soleil vient —
Et nous aide à oublier —
La créature — mystique — absente —
Qui sans son amour pour nous —
Serait allée dormir — cette fois pour toutes —
Sans la fatigue —
Emily Dickinson, Une différence intérieure, poèmes 1862,
traduction François Heusbourg, éditions Unes,
2025, p. 37.
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18/03/2026
Aurélia Declercq, Coup de chien

Ne répondre. Ne savoir. Ne discerner. Ne pencher. Ne ruer. souffle minima. Et. Son souffle dans le lit. Son bras de corps endormi acquiesçant douce mélodie de l’articulation. Cela. Point barre. Déjà, beaucoup. Déjà, contenu. Déjà, vivant le vécu du là, affaire enveloppée de papillons de nuit, que cela virevolte dans la brillance de la rétine, que cela se mue en matin d’aube chrysalide. Et. Son bras de corps endormi palpe, ouvre la première minute et la seconde minute de lui-même, palpe l’infini et il suffit, par le pouls, d’y plonger dedans. Rires dos. Rires saupoudrés d’aiguilles. Nuit à rallonge. Cadet de l’essaim. Temps cerné. Folie dans les nombres. À en perdre la tête. À ne plus savoir compter.
Aurélia Declercq Coup de chien, Poésie/Flammarion, 2026, p. 35.
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James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?

Photo T. H., 2007
On se dit qu’il faudrait
S’en tenir aux mots de tous les jours
Pour dire un peu :
Le mot bleu par exemple, ou vert
Rouge peut-être, mais quel rouge
Quel bleu, Le vert de l’herbe :
Jeune luzerne ou foin juste coupé ?
Les mots simples sont compliqués.
Tu les dis, tu sais jamais
Ce que tu dis.
On entend le mot rouge
O, ne sait pas ce qu’on voit
Faudrait s’ne servir
À montrer l’image,
Se taire ?
On voit le rouge peint dans l’image
On ne sait pas comment le dire.
James Sacré, Si la simplicité nous a quittés ?
Potentille, 2025, p. 14.
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