29/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Les planches se sont adoucies sous le soleil printanier,
le mouvement s’est accéléré avec l’exclamation rouge.
Au nord Birko a viré brique — le rivage n’est pas le nôtre !
Tu espère encore t’améliorer, tu tresses tes cheveux
et je sens comme une tempête de soleil !
Tramway, samovar, sémaphore,
le passage du Nord-Ouest est en moi !
Joyeuse tempête, tu ne vaincras pas,
tu ne me vaincras pas !
Sous l’échelle le ponton tremble.
Dans la brasserie de Courlande
il y a une fille avec des tresses noires.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction
du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 86.
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27/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Je touche la vie avec des mots affectueux, plein de chaleur, car comment toucher autrement ce qui est blessé ? Il me semble que toutes les créatures ont froid, tellement froid.
Voyez-vous, je n’ai pas d’enfants — c’est peut-être pour cela que j’aime de façon si insupportable tout ce qui est vivant.
J’ai parfois l’impression d’être la mère de tout.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages, 2025, p. 77.
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26/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Soir rose
Ici, dans le paradis épuré d’une mer rosissante, d’inexplicables bandes vertes ont commencé à scintiller et à flotter. Je me suis désolée de toute cette clarté et de l’impossibilité d’exprimer ce qui n’avait pas d’explication. L’ondoiement du vert éclatant de jeunesse restait sans réponse. Ce qui s’offrait à mes yeux restait irrévocable. Un insoutenable paradis de lumière et d’eau.
Pourquoi est-il d’une absolue nécessité que quelque chose en nous se tende, se déchire et geigne d’un bonheur ineffable — sans jamais trouver de résolution.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages, 2025, p. 68.
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25/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Oiseau tempête, diablotin déluré —
La forêt en furie t’attend !
Leurs frères couronnes hissées dans les nuages,
Ce sont les frères qui feront rage !
Tu n’entends plus la voix de ton chagrin
Quand ils entonnent un chant farouche
Et agitent leurs branches dans le ciel turbulent.
Oh ces frères ! Pattes dressées,
Ils ébouriffent follement leurs aiguilles.
Oiseau-tempête, tendre rêveur,
Tu attrapes les étoiles,
Dans les travées des sapinières…
Tu ramasses des airelles rubis
Dans les filets de ta merveilleuse idiotie
Et répands les perles de canneberge
En larges tapis, puis relâches vers le ciel
Ce que ton œil saisit.
Si tu écartes un peu les doigts
Un flocon de chaude lumière
S’en échappera.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction
du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 55.
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24/01/2026
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel

Le monde était aussi simple et doux qu’une colombe. Si on l’avait caressé, il aurait pris son vol.
Mais il a été attelé à la charrue, jeté aux fers, il est devenu une place de négoce et de supplice commercial pour les pacifiques, les simples d’esprit et les cœurs aimants.
Elena Gouro, Les petits chameaux du ciel, traduction du russe Jean-Baptiste Para, Æncrages & Co, 2025, p. 39.
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21/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Les allumettes
J'ai frotté ensemble toutes les allumettes Minerva pour plonger mon regard plein d’ennui dans leur éclair de souffre, de bleu et d’or.
Mes collègues de bureau se sont précipités vers moi, alarmés par ce gaspillage.
Je m’attendais à ce qu’ils me tâtent le pouls.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, Rehauts, 2025, p. 51.
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20/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Averse
Le frottoir de l’averse a donné un leste coup de neuf au paysage : il a lavé le visage des maisons, ravivé les montagnes pâlies.
Même l’air est net. On apprécie maintenant toutes les nuances de vert.
Jeunes villageoises vêtues pour une fête, les maisons font ensemble un tissu de carrés, de rectangles de toutes les couleurs. Ce jaune ! L’ingénuité de ce bleu !
Au levant, une lampe au magnésium éblouit la scène.
Les toits miroitent.
Là où il y avait une ride, la montagne laisse paraître un fil d’argent.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, traduction de l’italien Jean-Baptiste Para, éditions Rehauts, 2025, p. 55.
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19/01/2026
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens

Les lichens
(…) ce qui m’émeut le plus c’est leur force de vie. Ils sont si nombreux à se disputer le moindre espace ! Divers par leur forme, leur couleur, leur allure et, pour la science, leur espèce (donc par leur genre, leur famille, leur tribu…), ils se serrent sur le même petit morceau d’écorce ou de pierre et foisonnent au point d’être contraints de se chevaucher ou de s’envahir tour à tour. Et plus bouleversante est la fécondité grâce à laquelle, dans cette foule, ils trouvent le moyen de se garantir une descendance, se couvrant — jusqu’à disparaître dessous – de cupules ou de verrues, ou d’autres réserves de semences gages d’avenir : une fécondité qui, si la nature ne la bornait pas, finirait par habiller et bigarrer la terre.
Camillo Sbarbaro, Le paradis des lichens, traduction de l’italien Jean-Baptiste Para, Rehauts, 2025, p. 37.
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18/01/2026
Philippe Jaccottet, Tâches de soleil et d'ombre

L’Adagio du quatuor opus 59 n°2 de Beethoven, ce mouvement — mais d’autres mouvements lents des quatuors, aussi bien, sans doute — faisant penser à des montagnes, telles que je commence à les redécouvrir dans ma mémoire, ou encore telles que je les ai vues lors d’un récent voyage en Suisse, au-delà du lac de Neuchâtel, avec ce Mont-Blanc lointain et royal : lignes très hautes s‘entrecroisant, versants à la texture diverse, éclats de glace.
Philipe Jaccottet, Tâches de soleil ou d’ombre, Le Bruit du temps, 2013, p. 139.
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17/01/2026
Philippe Jaccottet, le dernier livre de Madrigaux

Les ruisseaux se sont réveillés.
La voix moins claire s’entrelace à la plus claire
comme se tressent leurs rapides eaux.
Pour qu’on me lie avec des liens pareils,
je veux bien tendre les deux mains.
Ainsi lié, je me délivre de l’hiver.
Philippe Jaccottet, Le dernier livre de Madrigaux,
Gallimard, 2921, p. 23.
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15/01/2026
Cole Swensen, Et, et, et

Sculptée
Je songe que chaque lettre plutôt que d’être construite en défiant un mur de silence, est en réalité sculptée dans un bloc de son solide, et créée par soustraction minutieuse, ciselage méticuleux, réduction à l’essentiel à l’aide d’outils de plus en plus fins — et les débris rejetés, les chutes comme les trous dans le e et le p sont recyclés pour servir plus tard de ponctuation.
Cole Swensen, Et, et, et, traduction Maïtreyi et Nicolas Pesquès, 2ditiond Cori, 2025, p. 64.
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14/01/2026
Cole Swensen, Et, et, et

Redéfinir
Peut-on dire de toutes les définitions qu’elles demandent une constante adaptation, extension et reconsidération ? Ou bien cela ne vaut-il que pour celles du monde de l’art ? Ou bien que pout la définition du mot lyrique, que l’on doit toujours et de plus en plus considérer comme poussé vers la dissolution du sens dans les sens, dissolvant de plus en plus les qualités abstraites et référentielles du langage dans celles de sa matérialité et de sa sensualité, en commençant par sa dissolution dans le son, ce que bien sûr les poètes font souvent déjà, puis dans la vue, et de là dans tous les autres sens — odorat, goût, marche, etc.
Cole Swesen, Et, et, et, traduction Maïtreyi et Nicolas Pesquès, éditions Corti, 2025, p. 85.
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13/01/2026
Cole Swensen, Et et et

Jeu
J’y pense au sens où l’on pourrait dire Il y a trop de jeu dans ce volant — trop de marge d’errance à gauche comme à droite — on pourrait déraper ; on ne tient pas la route. En ce sens ça me fait penser au jeu inhérent aux mots — l’embardée d’un nom dans un verbe qui peut l’expédier encore plus loin, n’importe où, dans n’importe quelle partie du discours. Et le voilà parti, se précipitant dans le vide, pensant Mais je viens sjuste de vérifier la parallélisme et puis Mais le parallélisme n’a rien à voir avec ça.
Cole Swensen, Et et et, traduction de l’anglais Maïtreyi et Nicolas Pesquès, éditions Corti, 2025, p. 90.
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12/01/2026
Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej

Mon chardonneret, je redresse la tête,
ensemble nous contemplons le monde :
jour d’hiver, piquant comme une bale de blé,
dans ta prunelle est-il aussi raide ?
La queue en barque, le plumage noir jaune,
et sous le bec infuse le rouge —
sais-tu à quel point, toi le chardonneret,
à quel point dandy tu te pavanes ?
Mais quelle espèce d’air vente sous ton crâne :
du rouge et du noir, du blanc, du jaune !
là et là en alerte il ouvre l’œil, l’ouvre !
pas même un seul regard — envolé.
1936
Ossip Mandelstam, Cahiers de Voronej, dans
Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude Schneider,
Le Bruit du temps / La Dogana, 2018, p. 485
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11/01/2026
Ossip Mandelstam, poèmes non rassemblés

Comme en haute montagne, d’une fissure,
ruisselle, avec des goûts contrastés,
une eau à demi dure, à demi douce, duplice —
ainsi, pour en réalité expirer,
mille fois pas jour je perds l’habituelle
liberté de souffle et conscience du but.
1933
Ossip Mandelstam, Poèmes non rassemblés,
dans Œuvres poétiques, traduction Jean-Claude
Schneider, Le Bruit du temps / La Dogana,
2018, p. 440.
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