23/06/2026
La Fontaine, L'ivrogne et sa femme

L’ivrogne et sa femme
Chacun a son défaut où toujours il revient :
Honte ni peur n’y remédie.
Sur ce propos d’un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n’appuie
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.
Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course
Qu’ils sont au bout de leurs écus.
Un jour que celui-ci plein du jus de la treille
Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,
Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.
Là les vapeurs du vin nouveau
Cuvèrent à loisir. À son réveil il treuve
L’attirail de la mort à l’entour de son corps.
Un luminaire, un drap des morts.
Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ?
Là-dessus, son Épouse en habit d’Alecton
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
L’époux alors ne doute en aucune manière
Qu’il ne soit citoyen d’Enfer.
Quelle personne es-tu, dit-il à ce fantôme.
Le cellerière du royaume
De Satan, reprit-elle, et je porte à manger
À ceux qu’enclôt la tombe noire.
Le mari repart sans songer :
Tu ne leur portes rien à boire !
La Fontaine, Fables, III, 7, édition Jean-Paul Collinet,
Pléiade/Galimard, 1991, p. 197.
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22/06/2026
La Fontaine, Fables

Le vieux chat et la jeune souris
Une jeune souris de peu d’expérience
Crut fléchir un vieux Chat implorant sa clémence,
Et payant de raison le Raminagrobis :
Laissez-moi vivre : une Souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis ?
Affamerai-je, à votre avis
L’Hôte et l’Hôtesse, et tout leur monde ?
D’un grain de blé je me nourris
Une noix me rend toute ronde.
À présent je suis maigre : attendez quelque temps
Réservez ce repas à Messieurs vos Enfants.
Ainsi parlait au Chat le Souris attrapée.
L’autre lui dit : Tu t’es trompée
Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?
Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
Chat et vieux pardonner ? cela n’arrive guères.
Selon ces lois descends là-bas,
Meurs, et va-t’en tout de ce pas
Haranguer les sœurs Filandières.
Mes enfants trouveront assez d’autres repas.
Il tint parole ; et pour ma fable,
Voici le sens moral qui peut y convenir :
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir.
La vieillesse est impitoyable.
La Fontaine, Fables, XII, 5, édition Jean-Pierre Collinet,
Pléiade/Gallimard, 2021, p. 771.
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20/06/2026
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

Sonnet
Qu’il est dommage que ton existence,
ce qu’elle est devenue pour moi, la mienne,
n’ait pu le devenir pour toi aussi.
… Combien de fois dans le vieux terrain vague
n’ai-je lancé dans le cosmos des câbles
mon sou de cuivre armorié, dans un
effort désespéré pour magnifier
l’instant de communication. Hélas
à celui qui ne sait à lui tout seul
remplacer l’univers, que reste-t-il
que de faire tourner le vieux cadran
comme un spirite fait tourner les tables,
jusqu’à ce qu’un fantôme fasse écho
aux derniers pleurs de l’appel dans la nuit.
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 30.
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19/06/2026
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres noires

Nature morte
Choses et gens nous
entourent. Et les deux
déchirent l’œil.
Mieux vaut vivre dans le noir.
Je suis assis sur un banc
du parc et je suis des yeux
une famille qui passe.
La lumière me répugne.
C’est janvier. L’hiver,
selon le calendrier.
Quand le noir me répugnera,
alors je parlerai.
Voilà. Je suis prêt. Commencer.
Peu importe par où. Ouvrir
la bouche. Et peut-être me taire.
Mais mieux vaut que je parle.
De quoi ? Des jours, des nuits,
ou bien encore de rien.
Ou encore des choses.
Des choses et non des
gens. Ils mourront.
Tous. Je mourrai aussi.
Vaine entreprise.
Comme d’écrire au vent.
[…] Traduction Michel Aucouturier
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 94-95
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18/06/2026
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres

— Que dis-tu, oiselle, sur ta branche brune
pas rassurée d ‘être une cible ?
que le monde, bien sûr, est ton infortune
mais que la vie est possible ?
— Du tout. Quand les gosses jouent à la fronde,
j’assume, fût-ce à quitte ou double.
C’est quand tu t’interroges sur le cours du monde
Que j’ai comme un trouble.
J’entends et je crains qu’une cage méchante,
pas dorée, non, te tente, oiselle.
Chante plutôt sur ta branche. C’est dur quand on chante
à tire-d’aile.
Tu te goures, mon vieux, et sur toute la ligne.
C’est l’éternité, ma nature.
Et l’inhumanité en est le premier signe :
Où tu perds figure.j’habite
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 392.
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16/06/2026
Joseph Brodsky, Comme n flambeau dans ces ténèbres noires

Partie du discours
I
De nulle part, avec amour, martobre, le tant
honoré et non moins cher ma chérie, mais peu importe
qui, vu que les traits du visage, il est temps
de l’admettre, sont fluctuants, ces quatrains qui portent
un salut du fidèle, pas à vous - à qui donc ? -, de l’un
des cinq continents dont la matrice reste l’aventure ;
t’aimant plus que les anges et moi-même, me voici plus loin
de toi que ces deux autres genres de créatures ;
tard, dans la nuit, dans la vallée ronflante, tout en bas,
dans un bled engelé de congères jusqu’aux vitres,
me tortillant, la nuit, dans une paire de draps,
géographie réservée au milieu de ladite présente épître,
la tête sous l’oreiller je meugle « … mour… »
d’outre toutes les mers qui n’ont pour limite
et de tout le temps te cherchant jusqu’au jour
en miroir un peu dingue, je t’imite.
(traduction André Markowicz)
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 161.
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15/06/2026
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans les ténèbres

Partie du discours
XIII
Pas précisément la folie, mais l’été fatigue.
Chercher sa chemise dans l’armoire, jour de perte pure.
Vivement l’hiver peut-être, que son poids prodigue
Recouvre les villes, les gens — surtout la verdure.
Je vais m’étendre tout habillé dans le lit, je vais lire
à dieu sait quelle page à dieu sait quel livre,
tant que les restes d’années comme un chien qui se vire
de chez l’aveugle ne rentent dans les clous. Vivre libre
c’est ne plus penser à comment le tyran s’appelle,
c’est le vin de Chiraz plus mauvais que ta propre salive,
et bien que semblable à la corne de bélier, ta cervelle
tente encore de saler son iris, mais plus rien n’arrive.
[traduction André Markowicz]
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 169.
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14/06/2026
Joseph Bodsky, Comme un flambeau dans ces ténèbres noires

Décembre à Florence
I
Les portes inspirent l’air et soufflent la vapeur ; mais
toi tu ne reviendras pas ici où deux par deux
cheminent au-dessus de l’Arno sableux,
quadrupèdes d’un nouveau genre Les portes
luttent, sur la chaussée sortent des bêtes.
Quelque chose, c’est vrai rappellent la forêt
dans l’atmosphère de cette ville. C’est une belle ville
où, à l’âge qu’on sait, on cesse simplement de regarder
en remontant le col de sa veste.
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 185.
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13/06/2026
Joseph Brodsky, Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires

En développant Platon
I
Je voudrais vivre. Fortuitement dans une ville, où la rivière surgirait de dessus le pont, comme de la manche la main, et s’en irait au golfe en écartant les doigts, comme Chopin, sans montrer à quiconque le poing.
Qu’il y ait un opéra, et qu’un ténor vétéran y chante
consciencieusement le soir l’air de Mario ;
que le Tyran dans sa loge l’applaudisse, tandis que moin au parterre,
je soufflerai, les dents serrées de haine : « Le veau ».
Dans cette ville
il y aurait un club de voile et un club de football,
L’absence de fumée aux cheminées de brique des usines proclamerait la venue du dimanche
et je serais chahuté dans le bus en froissant fort un rouble dans ma main
J’associerais ma voix au grand rugissement
là où le pied relie ce qu’entreprend la tête
De toutes les lois édictées par Hammourabi les principales sont corner et penalty.
Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans
ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996,
édition André Markowicz, Poésie/Gallimard,
2026, p. 193-194.
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11/06/2026
Armand Robin, Ma vie sans moi

Le moins de mots que j’ai pu et le silence
Moi le rien
Je pense ne rien exprimer
Avec des bruits de ruisseau je me contente de murmurer
*
Néant
Quand ils ne parlent plus
Les hommes savent tous
Qu’ils sont nés pour tien
Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 358 et 359.
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10/06/2026
Armand Robin, Ma vie sans moi

Traduction
Le grand avantage d’une traduction est que personne ne vous en sauré gré et que cet acte de poésie sera oublié, ou tout au moins jugé compromis ou équivoque ; les beautés viendront toujours du poème induit, les faiblesses toujours du traducteur. Le poème est recréé, mais à partir de sa fin, en remontant vers sa pure origine, souffle amical remontant toutes les eaux qui une fois déjà s’écoulèrent.
Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 307.
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09/06/2026
Armand Robin, Ma vie sans moi

Mon après-minuit
C’est une heure où le corps, où le monde ont dû renoncer à leurs apparences abusives. Tout ce qui est néant est bien anéanti : il ne reste hors de l’être que l’âme, hors des choses que leur éternité.
Chaque jour au bout de vingt heures, je m’arrête et m’endors malgré moi ; mon sommeil est traversé de regrets. Du moins je me refuse à mon sommeil, je préfère, abasourdi, que mon sommeil soit, [.], que je n’en sois pas coupable.
Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi, éditions Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 303.
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08/06/2026
Armand Robin, Ma vie sans moi

Pour se livrer au bruissement des oiseaux, quelle surabondance d’ailes et de gazouillements ne faut-il pas loger en soi ? Quel immense espace d’eaux ne faut-il pas voir en soi pour aborder à la première vraie rive ? Seuls se hâtent au désert ceux qui sont plus désolés qu’un continent de sable ! Combien d’ombrages en soi ne faut-il pas pour se fier aux ombrages des arbres ?
Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi,
édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 299.
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07/06/2026
Armand Robin, Ma vie sans moi

Refuge en Chine
Le chinois soudain m’assura ce qui me manque. Ce fut une très forte partie entre les monstres mots et moi.
Rien, malgré toutes les langues, ne pouvait me libérer des mots strictement établis ; les langues de mes pays d’ici me faisaient coupable d’expressions qu’aucun coup de dés ne dérangeait. Nous écrivons un mot et il faut que deux ou trois le soutiennent ; l’inerte plasma de syntaxe ; il faut prêter main-forte au verbe ; mots libres, comme une âme, d’aller vers l’erreur ; langue sans pebte.
Au prix de mots gaspillés
Nous suggérons des mots
Je m’en allais dans un pays où Mallarmé était réel
Vie et mots gaspillés,
Et près d’eux le monde entier, arrêté !
Armand Robin, Fragments, dans Ma vie sans moi,
édition Françoise Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 234.
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06/06/2026
Armand Robin, Ma vie sans moi

L’étranger
Je ne suis qu’apparemment ici
Loin de ces jours que je vous ai donnés est projetée ma vie.
Malhabile conquérant par mes cris gouverné,
Où vous m’apercevez je ne suis qu’un étranger.
Gestes d’amour partout éparpillés
Je me fraie une voie isolée, désertée.
D’une science à l’autre j’ai pris terrier,
Lièvre apeuré sentant sur lui braqué
Le fusil savant et sûr de la destinée
Aucune terreur ne m’a manqué.
Armand Robin, Ma vie sans moi, édition Françoise
Morvan, Poésie/Gallimard, 2026, p. 189.
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