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17/02/2018

Antonio Porchia, Voix abandonnées

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Ce qui naît de ce monde porte dès la naissance la vieillesse de ce monde.

 

Quand on se met à nous voir comme ceci, comme cela, on ne nous voit pas.

 

Toute personne anonyme est parfaite.

 

Un homme est un homme avec les autres : seul il n’est personne.

 

S’éveiller est toujours une surprise.

 

Antonio Porchia, Voix abandonnées, traduction de l’espagnol (Argentine) Fernand Verhesen, éditions Unes, 1991, p. 23, 29, 31, 33, 39.

28/03/2015

Jules Renard, Journal

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   Si vieux, qu’il ne sort de sa bouche que des mots qui ont l’air historique.

 

   Le langage des fleurs qui parlent patois.

 

   Comment ! Je donnerais ma place à une vieille femme qui, non contente de monter sur la plate-forme d’un autobus, devrait être morte !

 

   Un poète inspiré, c’est un poète qui fait des vers faux.

 

   C’était un homme méthodique : il déjeunait en mâchant du côté droit, et dînait en mâchant du côté gauche.

 

Les gens sont étonnants : ils veulent qu’on s’intéresse à eux !

 

Jules Renard, Journal, 1887-1910, texte établi par Louis Guichard et Gilbert Sigaux, Pléiade / Gallimard, 1961, p. 183, 184, 189, 192, 196, 197.

 

28/05/2014

Mina Loy (1882-1966), Velours mousseline, traduction Olivier Apert

Mina Loy, Velours mousseline, traduction Olivier Apert, pauvreté, vieillesse, ride, miroir

    Velours mousseline

 

Elle est froissée

 

Ses traits

au bord du cri

injure du temps

 

fuient la mort de partout

maintenus tant bien que mal par un filet de rides.

 

La place des seins disparus

est signalée par une épingle à nourrice.

 

Raide,

elle s'appuie contre la pierre angulaire

d'un grand magasin.

 

Seul mannequin à présenter

sa dernière création,

 

le patron original

de la misère.

 

Vêtue de lambeaux d'autrefois

qui ne suffiraient pas à un squelette.

 

Festonnée par l'éclat inattendu

d'un coton fleuri

la moitié de sa jupe noire

luit comme un miroir maculé

et réfléchit le caniveau —

un mètre de velours mousseline.

 

                      *

 

     Chiffon Velours

 

She is sere.

 

Her features,

verging on a shriek

reviling age,

 

flee from death in odd directions

somehow retained by a a web of wrinkles.

 

The site of vanished breasts

is marked by a safety pin.

 

Rigid,

a rest against the comestone

of a department store.

 

Hers alone to model

the last creation,

 

original design

of destitution.

 

Clothed in memorial scraps

skimpy even for a skeleton.

 

Trimmed with one sudden burst

of flowery cotton

half her black skirt

glows as a soiled mirror

reflects the gutter —

a yard of chiffon velours.

 

Mina Loy, Choix de poèmes, traduits

par Olivier Apert, dans Les Carnets d'eucharis,

2014, n°2, p. 132.

Commande : 17 €, à

Nathalie Riera, L'Olivier d'Argens,

Chemin de l'Iscle, BP 44

83520 Roquebrune-sur-Argens

 

06/10/2013

Philippe Jaccottet, Taches de soleil ou d'ombre,

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1976

 

   À Paris, visite à Francis Ponge. J'arrive rue Lhomond à midi, un peu en avance. On refait la façade ; l'escalier est très délabré. Odette m'ouvre ; elle a les cheveux gris, mais son visage est toujours aussi beau, sa taille aussi fine et droite. Francis sort de sa chambre en maillot de corps ; il me semble un peu plus petit qu'autrefois, un peu plus frêle surtout (il a soixante-dix-sept ans) ; mais le visage peu changé. Il passe ses bretelles et une chemise devant moi, tandis qu'Odette tient absolument à faire son lit contre son gré.

   Comme tant d'autres fois, il y a plus de vingt ans, je passe l'après-midi dans le bureau. Après qu'il m'a parlé de ma mère et de la mort de son père, assez vite, tous ses propos vont revenir à lui, en particulier à  ses difficultés avec Gallimard. La tête bientôt me fait mal et je ne suis pas sans effort ce long monologue, que conclura la lecture de quelques pages sur le vent, qui ne me convainquent pas complètement. C'est un homme blessé. (Sa riposte aux attaques de ses anciens admirateurs, Pleynet hier, Prigent aujourd'hui, a retrouvé la violence des batailles entre surréalistes.) Il réaffirme son gaullisme, se proclame même plus ultra que Michel Debré. Ce qui se passe dans le monde l'écœure : il m'avoue même qu'il sera heureux de quitter un monde aussi atroce. Quand il évoque de récents rapts d'enfants, je le surprends au bord des larmes.

   Il se montre très dur à l'égard de Perse, à peine moins pour Char. Grand éloge, en revanche, de Maldiney (qui, évidemment, ne saurait lui faire de l'ombre).

                                                                                 (11 février)

 

 

Philippe Jaccottet, Taches de soleil ou d'ombre, Le Bruit du temps, 2013, p. 110-111.

04/06/2012

William Butler Yeats, L'escalier en spirale (traduit par J.-Y. Masson)

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          Jeunesse et vieillesse d'une femme

 

                                II

               Avant la création du monde

 

Si je mets du noir sur mes cils,

Si je fais mes yeux plus brillants

Et mes lèvres plus écarlates,

Ou vais de miroir en miroir

En leur demandant si tout va bien,

Nul étalage de vanité en cela :

Je cherche le visage que j'avais

Avant la création du monde.

 

Et si je regardais un homme

Comme s'il était mon bien-aimé,

Alors que mon sang reste froid

Et que mon cœur est indifférent ?

Pourquoi devrait-il m'estimer cruelle

Ou s'estimer trahi ?

Je voudrais qu'il aime ce qui était

Avant la création du monde.

 

                                  V

            

                      Consolation

 

Oui, il y a bien de la sagesse

Dans les sentences des sages :

Mais étends ce corps un instant

Et laisse reposer ta tête

Jusqu'à ce que j'aie dit aus sages

En quel lieu l'homme trouve son réconfort.

 

Comment la passion pourrait-elle être aussi violentc

Si je n'avais jamais pensé

Que le crime d'être né

Assombrit tout notre destin ?

Mais au lieu même où le crime est commis,

Le crime peut aussi être oublié.

 

                   Father and child

 

She heards me strike the board and say

That she is under ban

Of all good men and women,

Being mentioned with a man

That has the worst of all bad names;

And thereupon replies

That his hair is beautiful,

Cold at the March wind his eyes.

 

               Consolation

 

O but there is wisdom

In what the sages said:

But strecht that body for a while

And lay down that head

Till I have sold the sages

Where man is comforted.

 

How could passion run so deep

Had I never thought

That the crime of being born

Blackens all our lot ?

But where the crime's committed

The crime can be forgot.

 

W. B. Yeats, L'escalier en spirale [The Windox Stairs and Other Poems], présenté, annoté et traduit de l'anglais par Jean-Yves Masson, Verdier, 2008, p. 131 et 135, 130 et 134.

26/05/2012

Isabelle Ménival, Khôl

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          Vieillesse vue d'ailleurs

 

je dégoupille mes veines

en fondues sonores

j'ai monté tant de roches

la fatigue me prend près d'un roc immuable

où des pianos

jouent

comme des fous

 

          j'aimais les musiques leur barbarie souvent

belle

          souvent la même que celle qu'on tient

          au creux des paumes

          souvent j'aimais le bruit des courses à contretemps

          les sentiers pleins d'empreintes

 

je comprenais

déjà

la foule infatigable frappant aux portes

je courais

aussi j'existais

 

je ne priais jamais dieu

ni le fils

apeuré

ni ses pairs

incestueux

 

j'étais sage en défaut

insolence par mots

tout dépités crépitant dans le cœur encore gose

 

je dégoupille mes veines

corps qui transite

sourires aux lèvres

les murs âpres d'eau

 

Isabelle Ménival, Khôl, éditions Argol, 2012, p. 73-74.