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29/05/2013

Georg Heym [1887-1912], Berlin III

 

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                              Berlin III

 

Des cheminées se dressent de proche en proche

Dans le jour hivernal et supportent son poids.

Autour du palais noir du ciel toujours plus sombre,

Brûle, comme un gradin d'or, sa muraille basse.

 

Au loin entre des arbres chauves, maintes maisons,

Hangars et palissades, où rapetisse la ville du monde,

Tandis qu'un train de marchandises, long et lourd,

Se traîne avec peine sur des rails verglacés.

 

Noir, dalle contre dalle, émerge un cimetière de pauvres,

Les morts contemplent le crépuscule rougeâtre

De leur trou. Et il a un goût de vin corsé.

 

Ils sont trois à tricoter le long du mur,

Casquettes de suie à l'os temporal

Parés pour la Marseillaise, le vieux chant des assauts.

 

Georg Heym, traduction de l'allemand de Raoul de Varax,

dans NUNCn° 28, octobre 2012, éditions de Corlevour, p. 117

01/05/2013

Laurine Rousselet, journal de l'attente

Laurine Rousselet,  journal de l'attente, hiver, enfance, rêve, nuit, écrire

l'hiver grandit

il touche à la maison des morts

entre les froids l'ardeur emporte la résistance

 

les familiers invoquent les doigts à remuer

sous la neige écrire redouble le secret

l'incendie troue l'enfance

les mitaines assurent au sang de fendre la peur

 

s'endormir poème le crayon dans

tout crie au dehors souffre monde

à l'intérieur du lit pousse le sombre

qui écoute ?

le songe dévore l'inconnu

il faudra désormais tout rebâtir

toujours

 

la lune monte

et marche du sourire en silence

la petite seule voit la dissipation

 

le noir en vie est à l'aube du jour qui

le présent vit devant

attends

m'avancer dans l'énormité du ciel

 

Laurine Rousselet, journal de l'attente, éditions isabelle sauvage,

2013, p. 70.

03/04/2013

Ossip Mandelstam, La Quatrième prose & autres textes (1922-1929

Ossip Mandelstam, La Quatrième prose, la pelisse, Rostov, hiver

                                            La pelisse

 

   Je suis bien dans ma pelisse de vieux, c'est comme si je portais ma propre maison sur mon dos. Me demanderait-on : fait-il froid dehors aujourd'hui ? que je ne saurais quoi répondre, peut-être bien qu'il fait froid, mais comment voulez-vous que je le sache ?

   C'est bien là une de ces pelisses que portaient les popes et les vieux marchands, cette gent réfléchie, impassible, des malins (qui ne restituent rien aux autres, ne cèdent rien d'eux-mêmes), oui, pelisse ou froc, son col se dresse comme un mur, son grain est fin ; sans retouche, elle ne trahit pas son âge, une pelisse ample, propre, et je la porterais bien, comme si de rien n'était, même si d'autres épaules s'y sont logées, mais voilà, je ne peux pas m'y faire, elle dégage une mauvaise odeur, comme de coffre, et aussi d'encens, de testament spirituel.

   Je l'ai achetée à Rostov, dans la rue, jamais je ne pensais que j'achèterais une pelisse. Nous autres de Pétersbourg, peuple remuant poussé par le vent et façonné à l'européenne, nous portons des manteaux d'hiver, mi-figue mi-raisin, des trois-quarts légers, ouatinés, de chez Mandel, avec un col pour enfant, encore heureux s'il est en astrakan. Rostov m'a séduit alors par son marché aux pelisses, la chère ville, pas moyen de résister, car elles coûtent là moins qu'une bouchée de pain.

   Cet article, à Rostov, des revendeurs ambulants l'apportent dans la rue. Ils le proposent sans empressement, d'un ait bougon, c'est qu'ils ont leur fierté. Ils ne prononcent jamais le mot million. Ils ont les gros chiffres en horreur. Ils se contentent de dire huit et consentent à trois. Ils ont leur côté à eux dans la rue la plus large, celui du soleil. C'est là qu'ils déambulent du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi, les pelisses jetées sur leurs épaules par-dessus leur veste de peau ou leur méchant manteau. Eux-mêmes endossent ce qu'ils trouvent de plus minable, de moins chaud, pour mettre leur camelote en valeur, pour que la fourrure paraisse par contraste plus séduisante.

 

Ossip Mandelstam, La Quatrième prose & autres textes (1922-1929), traduit du russe par Jean-Claude Schneider, La Dogana, 2013, p. 37-38.


 

Roland Klapka est décédé brutalement le 31 mars 2013. C'était un lecteur attentif, exigeant, curieux, généreux qui animait "La lettre de la Magdelaine". On peut lire son dernier article à propos de Christian Prigent, Les Enfances Chino : http://www.lettre-de-la-magdelaine.net/spip.php?article350