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12/04/2017

François Heusbourg, Zone inondable

 

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I

 

Lentement

tout se déplace

 

on croyait tenir la réalité

lentement au milieu

 

au milieu des voitures

je rentre sous l’orage au milieu

des voitures qui dérivent

entre les rues

 

 

seul au milieu

de mon eau je rentre

dans le courant qui traverse

 

l’appartement

 

jusqu’aux chevilles

et soudain c’est comme

jusqu’au cou

 

 

rien respire

le vent

 

pousse à travers l’appartement

 

 

l’eau mon salon mes souliers

ma porosité

 

l’eau par-dessus les objets

de chaque côté des murs

à travers

 

jusqu’aux chevilles et jusqu’au cou

j’aide l’eau à passer

je fais le courant

dans la rivière de mon appartement

(…)

 

François Heusbourg, Zone inondable,

Æncrages & Co, 2017, np.

11/04/2017

Georges Bataille, L'expérience intérieure

 

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(…)

Il y a quinze ans de cela (peut-être un peu plus), je revenais je ne sais d’où, tard dans la nuit. La rue de Rennes était déserte. Venant de Saint-Germain, je traverserai la rue du Four (côté poste). Je tenais à la main un parapluie ouvert et je crois qu’il ne pleuvait pas. (Mais je n’avais pas bu : je le dis, j’en suis sûr.) J’avais ce parapluie ouvert sans besoin (sinon celui dont je parle plus loin). J’étais fort jeune alors, chaotique et plein d’ivresses vides : une ronde d’idées malséantes, vertigineuses, mais pleine déjà de soucis, de rigueur, et crucifiantes, se donnaient cours… Dans ce naufrage de la raison, l’angoisse, la déchéance solitaire, la lâcheté, le mauvais aloi trouvaient leur compte : la fête un peu plus loin recommençait. Le certain est que cette aisance, en même temps l’ « impossible » on heurté éclatèrent dans ma tête. Un espace constellé de rires ouvrit son abîme obscur devant moi. À la traversée de la rue du Four, je devins dans ce « néant » inconnu, tout à coup… je niais ces murs gris qui m’enfermaient, je me ruai dans une sorte de ravissement. Je riais divinement : le parapluie descendu sur ma tête me couvrait (je me couvris exprès de ce suaire noir). Je riais comme peut-être on n’avait jamais ri, le fin fond de chaque chose s’ouvrait, comme si j’étais mort.

 

Georges Bataille, L’expérience intérieure, dans Œuvres complètes, V, 1, Gallimard, 1973, p. 46.

10/04/2017

Thomas Kling, Échange longue distance

 

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                                Masques

 

1913 en Papouasie-Nouvelle-Guinée depuis longtemps les

fleuves et les montagnes sont nommés d’après les Hohenzollern.

 

la tête de l’étranger ronronne et attribue. pour des choses

nouvelles lointaines de nouveaux noms et voici les

 

langues qui se mélangent. dans la bouche de l’étranger un goût

nouveau comme coprah ou casoar. cela va bien avec le casque, et

 

de nouveaux masques fument des flots marécageux

sur la langue solennelle de l’occident. les palais

 

les voiles battent au vent frais d’outremer. berlin ­—

la langue — île fraiche des morts qui s’élève des marais

 

fiévreux de la marche l’île claque et déjà les

mots arrivent au loin. les fruits du sud tombent

 

de la ville hors de sa bouche. de ça la nouvelle langue est

intarissable quelque peu transformée : tous parlent soudain

 

comme les papous latmul, la langue de cour la bouche comme outre-mer, comme lueur. ainsi se déverse le sepik se jette dans le rhin.

 

Thomas Kling, Échange longue distance, traduit de l'allemand par Aurélien Galateau, éditions Unes, 2016, p. 64.

09/04/2017

Henri Michaux, Façons d'endormi, façons d'éveillé

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   Dans les moments où, trahi par les muscles amollis, je me sens le plus incapable de bouger, c’est alors que je me transporte au-dehors.

   Profitant de l’étonnante liberté retrouvée au moment où elle paraissait perdue, je m’élance au-dehors, non je jaillis plutôt que je ne m’élance, ce n’est pas pour aller à la porte ou à la fenêtre mais plutôt sur les murs, ou bien au plafond, et sans me servir de mes pieds ni d’aucun de mes membres. Les continuité, et discontinuités ne m’affectent plus, comme elles font à l’ordinaire.

   Ainsi d’emblée je suis dans la pièce voisine, dans une autre, ou dans la rue.

   Oui, quand étendu, emmailloté dans ma fatigue, les membres rigides, je suis tel un cadavre, c’est alors que je suis le plus actif — le plus libre. Noué, je suis dénoué.

 

Henri Michaux, Façons d’endormi, façons d’éveillé, II, dans Œuvres complètes, III, Pléiade Gallimard, 2004, p. 531.

08/04/2017

Pétrarque, Le Chansonnier

 

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             CCLXXII

 

La vie s’enfuit et ne s’arrête une heure,

et la mort vient derrière à grand’journées,

et le présent, et les choses passées

guerre me font, et encore les futures,

 

et souvenir et attente m’afflige

de part et d’autre ; aussi en vérité,

si je n’avais de moi-même pitié,

déjà serai de ces tourments sorti.

 

À l’esprit me revient le peu de bien

que reçut mon cœur triste ; et d’autre part

vois contre mon voyage les vents irrités, 

 

je vois tempête au port, et déjà las

mon nocher, et rompus mâts et haubans,

et les beaux feux que contemplais, éteints.

 

Pétrarque, Le Chansonnier, traduction,

Introduction et notes Gérard Genot, Aubier

Flammarion, 1969, p. 203.

 

07/04/2017

David Constantine, Gare d'Oxford, 15 février 1997

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Gare d’Oxford, 15 février 1997

 

Et puis tout s’arrêta, tout devint très calme.

Je regardais plein nord un petit nuage dans le ciel bleu

Un ciel bleu vers lequel s’éloignaient les rails.

 

Un bleu, si sereinement bleu, qu’il me troubla

Comme quelque chose d’inimaginable que je pouvais voir

Et pour lequel je n’avais pas de mot, je regardai le nuage

 

Un seul nuage blanc dans ce ciel sereinement vide

Léger comme une plume au bord des lèvres

Pour tester le souffle, ultime preuve de la vie.

 

David Constantine, dans Rehauts, n° 39, mars 2017, p. 9.

06/04/2017

Art roman en Périgord

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05/04/2017

Ariane Dreyfus, La bouche de quelqu'un

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                       C’est ainsi

 

Hasard légèrement fleuri, s’enracinant à peine,

Je contemple le vent, je respire.

 

Ne plus dire car personne, et même aucune image ensemble, que je donnais on visage à boire dans tes mains.

Tu l’as renversé, et encore renversé.

 

Même si je glisse

Non je ne suis pas sur le rocher !

Je tire sur la corde,

Pourquoi tiendrait-elle, tu l’as lâchée.

 

Pas comme l’amour qui n’ôte pas ses mains. Des miennes je m’accroche aux mots appuyés.

 

Enflure sans danse

- ardent découpage, oubli passionné.

 

Un jour, puis deux

Avec leurs joues à embrasser, ne pas embrasser.

Ils viennent tous.

 

Ariane Dreyfus, La bouche de quelqu’un, Tarabuste, 2003, p. 99.

04/04/2017

Francis Ponge, Prose ou poésie

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Prose ou poésie

 

Bien sûr j'ai lu les Poèmes en prose de Baudelaire et les proses de Mallarmé dans Divagations : sont-ce des poèmes en prose ? Cette antinomie entre poésie et prose est un non-sens. [...] J'aime Connaissance de l'Est de Claudel, mais non pas Les Nourritures terrestres de Gide, un livre que l'on peut appeler de prose poétique. Le fait qu'il n'y a plus de règles fixes de prosodie, proésie, signifie qu'il est impossible de classer intelligemment des proses comme poèmes et d'autres non. Une des premières anthologies de poèmes en prose d'après-guerre s'achève, je pense, sur moi. [...] L'anthologie commençait avec Parny au XVIIIe siècle. Ensuite venaient Aloysius Bertrand, Michaux, moi-même. Mais mes textes critiques, mes textes sur les peintres par exemple, sont tout aussi difficiles, souvent plus difficiles, à écrire que ceux considérés comme poétiques. Je ne fais pas de différence. Mes audaces et mes scrupules sont les mêmes, quelque genre que vous assigniez au texte. Mon premier recueil, publié en 1926, s'intitulait Douze petits écrits et s'ouvre avec trois ou quatre po... choses que l'on peut considérer comme des poèmes, si cela vous plaît.

 

Francis Ponge, "entretien avec Anthony Rudolf", 4 mai 1971, Modern poetry in Translation, n°21, juillet 1974, dans Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2002, traduction de l'anglais par Bernard Beugnot, p. 1409.

03/04/2017

Léon-Paul Fargue, Espaces

 

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   Les souvenirs, (…) les souvenirs de l’enfance houlaient, se bousculaient pour me regarder, se posaient net et sans bruit comme des insectes, ou passaient par mes yeux, tout faits, d’un seul coup de balancier sur les placards, ou lentement comme une décalcomanie, parfois pathétiques et tachés sourdement, comme l’empreinte sacrée dans le mouchoir, avec des battements de trapèze de ciels mouvants où s’infiltraient délicieusement en moi comme une liqueur qui porte aux larmes. Je voyais le visage de mon père et de ma mère, la bonne figure de la mère Jeanne, des chambres et des chemins de fer, des maisons coupées comme des cartes, la marmite à Papin, des revenants de fiacres et de lumières le long de l’eau, des feux de bois couvés de veillées, des maladies et des chaussons aux pommes. Là-dedans miroitait la maison Deyrolle, rue de la monnaie, berceau d eleur famille, avec une pleine vitrine de Morphe Élénor, son artillerie de microscopes et l’odeur de mort préparée.

 

Léon-Paul Fargue, Espaces, Gallimard, 1929, p. 146-147.

02/04/2017

Jacques Borel, Commémorations

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                                      La collection

 

Pendant des années, je n’ai pas pu passer par cette étroite rue qui fait un coude, à l’angle d’une place irrégulière où saillent, au milieu, deux ou trois maisons plus anciennes et plus basses, aux hautes toitures de tuiles petites, brunies et rectangulaires comme il n’en existe plus nulle part dans la ville, mais dans des villages seulement, toujours plus reculées, aux alentours, sans m’approcher, une fois de plus, de cette boutique devant laquelle, enfant, adolescent, m’avait, au sortir du lycée, si souvent immobilisé la rêverie, et de nouveau, ramené par la même fascination, je n’étais plus que ce regard qui me quitte, franchit la cloison transparente et coule au loin, dans l’eau, dans l’air empoussiéré de la vitrine, à travers les étoiles de mer séchées, les éponges, les coquillages — corne d’abondance tarie et ridée de l’euplectelle, oreille déchiquetée de la strombe, pareille à celles, monstrueuses, démesurées , de ces idiots couverts de bave, à Ligenèse, spires, volutes, cœur pétrifié du cardium et, sur une étagère en retrait, cette conque aux lèvres entrouvertes où affleure le murmure d’une mer captive—,

(…)

Jacques Borel, Commémorations, Le temps qu’il fait, 1990, p. 165-166.

01/04/2017

Jean Tardieu, Accents

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                            Le solitaire

 

 

Ce cloître est grand, que l’absence fait naître ;

Pourtant les murs étoufferaient leur maître

S’ils n’étaient peints de fresques et de fenêtres.

 

L’une est parfois un miroir vis-à-vis

Où seulement la colline revit,

Pâle trésor à l’univers ravi ;

 

Et si le jour a des plumes plus douces

Pour déposer le pollen et la mousse

En la cellule où l’amertume pousse,

 

Le soir envoie une ombre de cyprès

Sur le mur blanc. La lune veille auprès.

La nuit s’engrange au fond d’un cœur secret.

 

Mais tout le songe enchaîné des images

N’est qu’un captif aux mains de la Plus Sage

Dont les portraits et les mille visages

 

Sont regardés au long de ce moutier

Et font pleuvoir sur le monde effrayé

Un regard clair et jamais détourné.

 

Jean Tardieu, Accents, Gallimard, 1939, p. 57.

 

 

 

31/03/2017

Alexander Dickow, Rhapsodie curieuse (diospyros kaki)

 

[…]

               III

 

Je disais : on ne connaît ni ne cherche le divers. On est, on est dedans un tel mélange de fatras de merveilles qu’on se prive mal d’y oublier un peu son mal et son manque.

 

Qu’on ne s’y perde pas, qu’on s’y abandonne. Il faut dire — oui, il faut dire ! faut dire que je préfère les rhapsodies aux sonates. Je veux aller au fil du vau-l’eau. Je suis bel et bien l’homme égaré qui ne sait où il va, ou encore :

 

« Tell me

Which is the way I take :

Out of what door do I go

Where and to whom ?

 

Je ne sais où je me trouve et me trouverai, pourquoi serais-je ici autrement ?

 

Alexander Dickow, Rhapsodie curieuse (diospyros kaki), Louise Bottu, 2017, p. 37.

 

30/03/2017

Étienne de la Boétie, Vers français

 

                    Étienne de la boétie,vers français,dans Œuvres complètes,ii,sonnet,poésie amoureuse,fidélité,éloge         

Ores je te veux faire un solennel serment,

Non serment qui m’oblige à t’aimer davantage,

Car meshuy je ne puis, mais un vray tesmoignage

A ceulx qui me liront, que j’aime loyaument.

 

C’est pour vray, je vivray, je mourray en t’aimant.

Je jure le hault ciel, du grand Dieu l’heritage,

Je jure encor l’enfer, de Pluton le partage,

Où les parieurs auront quelque jour leur tourment ;

 

Je jure Cupidon, le Dieu pour qui j’endure ;

Son arc, ses traicts, ses yeux & sa trousse je jure :

Je n’aurois jamais fait : je veux bien jurer mieux.

 

J’en jure par la force & pouvoir de tes yeux,

Je jure ta grandeur, ta douceur & ta grâce,

Et ton esprit, l’honneur de ceste terre basse.

 

Étienne de la Boétie, Vers français, dans Œuvres complètes,

II, édition par Louis Desgraves, Conseil général de la

Dordogne/William Blake & Co, 1991, p. 121.

 

 

29/03/2017

Bernard Noël, Des formes d'elle

 

                      

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Des formes d’elle

 

           I

 

vivre dis-tu

               c’est la venue

d’un mystère il s’empare

de nous tu vois cette ombre

sur le corps

                 tu vois

ce fantôme en dessous

la matière a besoin

de matière

                 ce besoin

est notre infini

                       ma langue

touche en toi une serrure

intime

                 tu fais de moi

un moi par-dessus les morts

par-delà les vivants

 

Bernard Noël, Des formes d’elle, dans

Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L,

2010, p. 279.