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06/05/2018

Henri Heine, 40 poèmes

 

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De mes si grandes peines

J’ai fait de courtes chansons,

Elles élèvent leurs empennes

Et jusqu’à son cœur voleront.

 

Elles ont trouvé ma très chère,

Mais sont revenues pour gémir,

Gémissent et ne veulent pas dire

Ce qu’en son cœur elles ont découvert.

 

 Aus meinen grossen Schmerzen

Mach’ich die kleinen Lieder ;

Die heben ihr klingend Gefieder

Und flattern nach ihrem Herzen.

 

Sie fanden den Weg zur Trauten,

Doch kommen sie wieder und klagen,

Und klagen, und wollen nicht sagen,

Was sie im Herzen schauten.

 

 

Dans ma vie toujours trop sombre

Brillait une image aimée,

La douce image effacée

Je reste enveloppé d’ombres.

 

Les enfants quand vient la nuit

D’angoisse ont le cœur serré,

Mais ils chantent à grand bruit,

Leur frayeur est conjurée.

 

Et je suis un fol enfant,

Je chante dans l’ombre épaisse,

Mon chant n’est pas divertissant

Mais il libère ma détresse.

 

In mein gar zu dunkles Leben

Strahlte einst ein süsses Bild ;

Nun das süsse Bild erblichen,

Bin ich gänzlich nachtumhüllt.

 

Wenn die Kinder sind im Dunkeln,

Wird beklommen ihr Gemüt,

Und um ihre Angst zu hannen,

Singen sie ein lautes Lied.

 

Ich, ein tolles Kind, ich singe,

Jetzo in der Dunkelheit ;

Klingt das Lied auch nicht ergötzlich,

Hat‘s mich doch von Angst befreit.

 

Henri Heine, 40 poèmes, texte allemand, traduction

Diane de Vogüe, éditions Debresse, 1956,

37 et 36, 53 et 52.

05/05/2018

Guillaume Condello, Poètes au travail

Guillaume Condello, Poètes    au travail,

                                                         Poètes     au travail

 

C’est une évidence : on vit rarement de poésie et d’eau fraîche. Les poètes ne le sont au mieux qu’à mi-temps ; le reste du temps ils ont un travail. J’entends aussi bien un emploi salarié que la course aux résidences, lectures et autres bourses – un vrai travail, là aussi.

La poésie s’écrit dans les temps morts, dans les à-côtés. On pourrait faire la liste de tous les métiers des poètes : ressources humaines (Miller), diplomate (Saint-John Perse), service des messageries (Ponge), cheminot, entre autres (Kerouac), etc. Ce serait en soi tout un poème. On a l’impression qu’ils ont réussi « malgré » leurs conditions de travail. Puisqu’ils ne peuvent espérer vivre des recettes de la vente de leurs livres, les poètes sont condamnés à une sorte de condition secrète, à ne pouvoir faire leur vrai travail que dans l’ombre de leur métier officiel. 

Tentons l’hypothèse inverse : ce serait au contraire la confidentialité du tirage en poésie qui garantit la liberté de l’auteur. Après tout, ne pas être dépendant de cette source de revenu rend le prolétaire un peu moins asservi au capital. Dans le Manifeste, Marx voyait déjà la poésie inféodée au capital. Les prolétaires sublimes n’ont pour seule solution tragique que d’aller au turbin, pour pouvoir écrire leurs petits poèmes le soir, dans les temps morts de la journée, ou au bureau, ou sur la route, n’importe où, quand on ne les voit pas. Travail au noir, dissimulé.

Et qu’on n’invoque pas ici ceux qui ont renoncé au travail pour se libérer de ses contraintes. La bohème, d’ailleurs souvent fantasmée, n’est qu’un autre nom pour dire les contraintes (de frugalité, notamment) auxquelles on accepte de se soumettre, pour se libérer d’autres. A commencer par le travail.

Libération, donc, du temps et de l’espace, là où il se trouve. Liberté sous contrainte.

Et pourtant le poète travaille tout le temps. Barthes se moquait de cette image de l’intellectuel, photographié sur la plage, en train de lire, ou de prendre des notes une pipe à la bouche, pendant que les autres nagent et bronzent, vivent insouciants. Mais, à bien y réfléchir, ce qu’il y a de faux dans cette image du poète (accaparons-nous le titre d’intellectuels pour instant si vous le voulez bien), c’est l’idée qu’il produirait tout le temps. La production n’est que la diastole du travail poétique – l’expérience, sur le mode particulier du poète, un pied dans la vie, un pied dans le langage, la tête ailleurs, en est la systole. Dewey nous l’a bien rappelé, l’art est avant tout une expérience – celle du spectateur, certes, mais celle de l’auteur, surtout, mise en forme et élaborée pendant la phase de « production ».

Le texte, en latin, c’est du tissu. Sur le métier, la navette va et vient, entre l’expérience et le texte, croisant le fil de chaîne, vertical, du travail d’écriture. Le poème est donc une expérience travaillée, et donc mise en forme, a posteriori. Mais c’est aussi la mise en forme de l’expérience a priori. C’est la mise en place d’une sorte de boucle rétroactive, si l’on veut. Le travail sert à boucler la boucle. C’est sans doute comme ça qu’il faut comprendre la fameuse idée que l’on écrit pour savoir pourquoi on écrit : c’est que l’écriture est le moment, proprement, de l’élaboration de l’expérience, passée et à venir. C’est l’expérience en travail, grosse d’elle-même, qu’il faut accoucher – que ce travail commence sur un bureau, ou bien sur un bout de carnet dans le bus, en urgence, vitale. C’est aussi pour ça que le travail d’un poète évolue sans cesse, puisqu’il est en constant devenir – tant qu’il peut encore trouver le temps de vivre des expériences, et de les élaborer.

On dit parfois que la contrainte libère – quand elle est formelle. C’est sans doute vrai aussi des contraintes matérielles (liées à l’organisation des activités dans l’espace et le temps), et surtout dans la mesure où elles ne sont pas voulues. Parce que les contraintes que l’on décide de s’imposer (par exemple, le sonnet, le tanka, etc.), ça ne contraint qu’autant qu’on le veut bien – ça ne contraint donc pas vraiment. L’équilibre est sans doute compliqué à trouver entre les contraintes qui empêchent véritablement et absolument de travailler, et celles qui peuvent servir de tuteur.

Pour ça, le poète met en place des espace-temps. Disposition de la pièce pour écrire. Assis ou debout (Woolf par exemple), allongé (Joyce), en marchant (Wallace Stevens), ou à cheval (Duns Scott, parait-il). Papier, machine, ordinateur, tel ou tel logiciel plutôt que tel autre, etc. Rituels et exorcismes, chacun les siens. Tous ces aspects du travail sont importants. Ils manifestent l’importance du corps au travail. Ecrire est d’abord un geste qui se fait avec le corps (même au dictaphone). Il faut lui donner des dimensions, des coordonnées – c’est dans ces rituels qu’on peut les y calculer. Mais étrangement, on n’a pas encore trouvé des constantes transposables. On attend toujours le Discours de la méthode (pour bien guider son imagination et trouver la beauté en poésie).

Autrement dit : on est face à un artisanat sans métier. On n’a que des dispositifs singuliers. Des théories, des mises en forme au carré de l’expérience, oui : mise en forme de l’expérience de travail (diastole). Poésie de la poésie. Mais pas de C.A.P poésie. Il y a pourtant, depuis quelques années, des ateliers de création littéraire, venus des pays anglo-saxons (ateliers de creative writing), où l’on pourrait s’essayer à la transmission du métier. Dans Le cours de Pise, Hocquard est assez critique à ce sujet. Apprendre le métier d’écrire, ce serait le réduire à des recettes faciles, qui nous feraient passer à côté de ce qu’est réellement un poème. Peut-être. Il y a aussi, comme il le rappelle lui-même, des réussites. Mais l’essentiel est sans doute ailleurs : les techniques d’écriture peuvent bien s’étudier, se transmettre, se maîtriser (sans compter le problème de leur invention), on ne parle alors que de la moitié du travail de l’écrivain. On n’apprend pas le métier de vivre.

 

Guillaume Condello, Poètes    au travail, édito du n° 8 de la revue numérique Catastrophes, Mai 2018.

04/05/2018

Albane Prouvost, meurs, ressuscite

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dans la maison glacée

où je ne suis pas autorisée

combien de cerisiers

acceptent de revenir

accepte poirier

 

ici je commence ici

les pommiers sont des sorbiers

accepte

 

un pommier accepte-t-il

puis sauvagement il accepte

accepte poirier

 

accepte puisque tu acceptes

les poiriers sont tous bons

ainsi accepte

 

cher compatible tu me manques tu me manques tellement

 

pardonne aux poiriers, bon pardonne aux pommiers puisque c’est fait bon

pardonne aux jeunes glaciers

 

tu traînes comme un jeune pommier

parce que tu traînes toujours comme un jeune pommier

 

un jeune glacier est un jeune pommier

 

tu ne vas pas concurrencer la glace tout de même

 

serait un jeune poirier un jeune cerisier serait un jeune pommier

en train de devenir pratique

 

j’ai besoin des pommiers

ou j’ai besoin des poiriers

ou j’ai besoin de leur pure capacité

 

un jeune glacier n’espère plus être un jeune pommier

 [...]

Albane Prouvost, meurs ressuscite, P.O.L, 2915, p. 9-13.

03/05/2018

Georg Trakl, Poèmes, traduction Guillevic

                                                      georg-trakl.jpg

Chanson de Gaspar Hauser

 

Il aimait vraiment le soleil qui pourpre descendant la colline

Les chemins de la forêt, l’oiseau noir qui chantait

Et la joie de la verdure.

 

Grave était sa demeure dans l’ombre de l’arbre

Et ar son visage

Dieu parla douce flamme à son cœur :

O toi, homme.

 

Le soir, en silence, son pas trouva la ville ;

Sombre plainte de sa bouche :

Je veux devenir un cavalier.

 

Mais le suivaient bête et buisson,

Maison et jardin crépusculaire d’homme blancs

Et son assassin était à sa recherche.

 

Printemps, été et beau l’automne

Du juste, son pas léger

Longeant les sombres chambres des rêveurs ;

La nuit il restait seul avec son étoile ;

Voyait la neige tomber dans le branchage nu

Et l’ombre de l’assassin dans la pénombre du vestibule.

 

Argentée la tête de celui qui n’était pas né tomba.

 

Georg Trakl, Poèmes, traduction Guillevic, Obsidiane, 1986.

02/05/2018

La tête et les cornes, n° 5, printemps 2018 : recension

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La dernière livraison de La tête et les cornes a sa forme habituelle, soit des pages agrafées (36), sur papier bleu ciel, et une couverture à déplier pour, à l’intérieur, retrouver une vue de la bibliothèque de Claude Royet-Journoud, préparée par Yohanna My Nguyen ; contre les étagères où sont rangés les livres, tous de langue anglaise, est posé un portrait du poète anglais Tom Raworth. Un sort particulier est réservé au texte de Michèle Métail, "Cent vues du Japon" ; il fait l’objet d’un tiré-à-part sur une page bleu Rembrandt, format 21x27, pliée. On compte bien cent "vues", texte continu en capitales, avec caractères en romain et en italique mêlés, le passage d’une vue à l’autre marqué par une esperluète (&) en gras. Les notations portent toutes sur des éléments de la vie quotidienne, aussi bien sur les toilettes publiques maintenant avec tableau connecté (« DÉSORMAISON PISSEHIGHTECH ») que sur la nourriture :

&LEsNOUILLESUDOAUXLÉGUMESDAUTOMNEÇAGLISSEENTRELESBAGUETTESSEDÉROBETOMBEDANSLEBOUILLONASPERGELATABLE

Il s’agit d’un texte ouvert : la dernière vue ouvre sur une suite possible : 

&LESTECHNOSTIRENTLESCÂBLE/SCONSOLEÀTRÉTEAUXHAUTSPARLEURSSURPIEDPROJOSDAMBIANCE/ÇACOMMENCEDANS
DEUXHEURES

Cette manipulation de la langue, attentive le plus souvent à ce qui est le plus éphémère dans la vie, perturbe complètement les habitudes de lecture. D’une autre manière le long poème de Dominique Quélen, "La gestion des espaces communs", constitué de strophes en prose de longueur inégale, est tout autant dérangeant. Il commence par une question, à laquelle aucune réponse n’est donnée : « Combien sommes-nous au juste ? On ne sait pas, ni comment opérer » ; ou plutôt à « combien » ne peut répondre que « l’idée de nombre, de quantité, d’absence, de hiérarchie ». Donc, est donné un exemple : « Nous avons quitté la forêt depuis un certain nombre de jours. » Le "nous" est présent tout au long du poème, sans contenu précis, sinon qu’il est constitué d’un certain nombre de « chacun » ; les mots, ou du moins quelques-uns, valent comme choses : « Ce mot, couteau, pour ouvrir le corps en deux », et « choses » s’entend comme « shoes » (=chaussures). Il y a dans ces deux exemples comme un jeu de miroir, une symétrie qui semble être un des principes de construction du texte ; on relève en effet tout au long des "paires" telles que « les mots employés / qui seront employés », « les distances disparaissent / d’autres les remplacent », « rare / fréquent », « avant / après », « un instant / toute la durée », « bonne / mauvaise », etc., et, dans le miroir, A = A avec « « une chose / la même ». La clé de cette construction est d’ailleurs signalée avec « Le goût de la symétrie : un de chaque côté, un de chaque sorte, etc. ».

Les douze poèmes en prose de Ben Lerner, titrés "Angle de lacet" et traduits par Virginie Poitrasson, sont dans la tradition d’une partie de la poésie américaine : sans être du tout des récits, ce sont des variations à propos du monde contemporain. C’est le monde du semblant, des jeux vidéos qui se substituent à la réalité et gouvernent les comportements, « inspirant une éruption de massacres dans les lycées », de la difficulté d’être avec autrui, de vivre le désir, de la solitude : « sans enthousiasme, nous avons préféré l’enthousiasme à la vérité ». Cette sombre vision est assez proche de celle du norvégien Paal Bjelke Andersen, dont les poèmes n’ont un semblant de lyrisme que dans le titre qui les rassemble, "Deux images d’une rose dans l’obscurité". Si le premier poème paraît d’abord mettre en avant le sentiment d’un sujet avec l’anaphore « je ressens », il s’éloigne ensuite de ce qui n’appartient qu’à l’individu : le "je" est avant tout un être social, d’où : « je ressens que la guerre d’Afghanistan est une guerre », « je ressens que je suis une partie d’un système » et le renvoi à une analyse de Jacques Rancière. Le poème développe un va-et-vient entre le "je / tu" (l’harmonie) et le "je" dans la société, qui ne peut être que dans la déception ; le capitalisme donne l’illusion que chacun doit « se sentir chez soi partout », alors qu’en aucun lieu on ne peut se sentir « complètement chez [soi] ». Le dernier vers du poème exprime cette difficulté à être dans le monde d’aujourd’hui, en abandonnant le "je" : « Entrer dans une pièce et nous cogner dans des choses ».

On lira encore d’autres traductions, du suédois avec un poème de Marie Silkeberg, et du norvégien avec des poèmes de Jørn H. Sværen et Silje Vethal. Les choix des responsables (Marie de Quatrebarbes, Maël Guesdon et Benoît Berthelier) sont maintenus d’une livraison à l’autre : ouvrir la revue à toutes les langues et, ajoutons-le, à des poètes pas encore (ou très peu) traduits qui appartiennent aux nouvelles générations. On peut acheter ce numéro 5 (8 €) ou s’abonner.

 

La tête et les cornes, n° 5, printemps 2018, 36 p + 8 p, 8 €

Cette note a été publiée sur Sitaudis le 30 mars 2018. 

 

01/05/2018

Pour fêter le 1er Mai : Jean-Baptiste Clément, Liberté, Égalité, Fraternité (chanson)

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tombe de J.-B. Clément au Père-Lachaise

 

      Liberté Égalité Fraternité

 

                                    Liberté,

                                    Égalité,

                                    Fraternité.

 

Lorsque nous sapons par ses bases

Votre édifice mal d’aplomb,

Vous nous répondez par du plomb

Ou vous nous alignez par des phrases.

En attendant, cher est le pain,

Longs la misère et le chômage…

Hier, en cherchant de l’ouvrage,

Hier, un homme est mort de faim !

 

                                       Liberté,

                                       Égalité,

                                       Fraternité.

 

Vous pouvez couvrir les murailles

De ces mots vides et pompeux :

Ils ne sont pour les malheureux

Que synonymes de mitrailles.

Nous connaissons le prix du pain

Et vos doctrines libérales…

Hier, sur le carreau des Halles,

Une femme est morte de faim !

 

                                       Liberté,

                                       Égalité,

                                       Fraternité.

 

 

Pour qui s’en va l’estomac vide,

Ayant chez lui femme et marmots,

On peut traduire ces trois mots :

Chômage, Misère, Suicide.

Les mots ne donnent pas de pain,

Car nous voyons dans la grand’ville

De vieux travailleurs sans asile

Et des enfants mourir de faim.

 

                                       Liberté,

                                       Égalité,

                                       Fraternité.

 

Ces mots sont gravés dans la pierre

Sur le fronton des hôpitaux,

De la Morgue et des arsenaux

Et sur les murs du cimetière.

Avec le temps, il est certain

Que la bourgeoisie en délire

Finira bien par les inscrire

Sur le ventre des morts de faim.

 

                                       Liberté,

                                       Égalité,

                                       Fraternité.

 

Hommes libres nous voulons être,

Mais il nous faut l’Égalité.

Nous voulons la Fraternité

Mais il ne faut « Ni Dieu ni Maître ».

Moins de phrases et plus de pain,

Et, surtout, moins de politique,

Car nous disons qu’en République

On ne doit pas mourir de faim.

 

                                       Liberté,

                                       Égalité,

                                       Fraternité.

 

Paris-Montmartre, 1884.

 

Jean-Baptiste Clément, Chansons, C. Marpon

et E. Flammarion, 5ème édition, 1887.

30/04/2018

Déborah Heissler, Sorrowful Songs

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Rien que le ciel ouvert

 

                                                                                                Nuit

 

L’horizon comme un cheminement sans fin. Se perdre, ne pas insister. Bouches dans le silence. Trêve. Voir. Sentir. Jouir.

 

Tu le sais que quelque chose peut se passer. Que tu sens. Cri. Gorge. Nuit comme lignes qui se fondent.

 

                                                                                          Fruit brûlé

 

Tu — qui bat entre deux rythmes, juste amnésie à la langue de nos désirs. Corps inclinés, paupières closes.

 

Spasme lumineux du bleu sur la page contre le  soleil avant le jour. Creusement. Torsion de la voix et tournant ainsi étreinte ; dans le milieu du monde, rien que le ciel ouvert.

 

                                                                                          Lignes

 

 

Et qui manquent aux lèvres, traits de neige tenant la terre contre les vents. Impasse du seul geste de tes mains sur mes mains, habiles, ferventes.

 

Je t’ai rêvée bouche et nuque, pointes sèches des hanches déroulant la ligne d’horizon.

 

Esquisse.

 

[…]

 

Déborah Heissler, Sorrowful Songs, Æncrages & Co, 2015, np.

                                                                                                  

29/04/2018

Samuel Beckett, Les Os d'Écho et autres précipités

                   

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Alba

avant le point du jour tu seras présente

et Dante et le Logos et toutes les strates et tous les mystères

et la lune marquée d'infamie

occultés par la blanche muraille de musique

que suscitera ta présence avant le point du jour

 

 

sourd frisson suave de la soie

s'inclinant sur le ferme arec noir de la table d'harmonie

pluie sur les bambous fleur de fumée allée de saules

 

 

toi qui ne seras pas plus généreuse

même si par compassion tu t'inclines

pour contresigner de tes doigts la poussière

toi dont la beauté ne sera qu'un drap devant moi

affirmation de son propre principe abolissant la tempête des fantasmes

en sorte qu'il n'y a nul soleil et nul dévoilement

et nulle présence

moi seul et puis ce linceul

et mort éperdument

 

Samuel Beckett, Les Os d'Écho et autres précipités, traduit de l'anglais et présenté par Édith Fournier, éditions de Minuit, 2002, p. 24.

 

28/04/2018

Gisèle Prassinos, La vie la voix

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Aux abords de la ville    les maisons sont debout

Ici    elles sortent à peine du blanc.

La route sous les pieds    qui descend

le double rayon des roues.

Bâtons sur la page    les jardins morts.

La manche autour de mon cou

pour le bonheur.

Les doigts sans réponse

fleuriront au retour.

 

 

Le pont

le parapet

le précipice.

 

 

La tête bien sculptée sort du magasin

dans ses bras    une jacinthe se compare

sa bouche est le verre où je ne puis boire

pour elle on choisit le carmin

et le sucre des soirs.

 

 

L’idée du précipice

le parapet

le pont courant dans la nuit

le dernier funambule

vers la magie.

 

Gisèle Prassinos, La vie la voix, Flammarion, 1978, p. 55.

 

27/04/2018

Euphorbes, iris et thym près du Ventoux

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26/04/2018

Charles Olson, dans Jacques Roubaud, Traduire, journal

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     Le printemps

 

Le cornouiller

éclaire le jour

 

La lune d’avril

fait la nuit flocons

 

Les oiseaux soudain

sont multitude

 

Les fleurs ravinées

par les abeilles, les fleurs à fruit

 

jetées au sol, le vent

la pluie bousculant tout. Bruit —

 

sur la nuit même le tambour

de l’engoulevent, nous sommes aussi

 

occupés, nous labourons, nous bougeons,

jaillissons, aimons Le secret

 

qui s’était perdu ne se cache

plus, ne se révèle, dévoile

 

des signes. Nous nous précipitons

pour tout saisir Le corps

 

fouette l’âme. En grand désir

exige l’élixir

 

au grondement du printemps,

transmutations. L’envie

 

se perd qui se traîne. Le défaut du corps et de l’âme

— qui ne sont un —

 

le coq matinal résonne

et la séparation : nous te saluons

 

saison de nul gâchis

 

Charles Olson, dans Jacques Roubaud,

Traduire, journal , NOUS, 2018, p. 86.

25/04/2018

Oskar Pastior, Bac à sable, dans Jacques Roubaud, Traduire, journal

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                Bac à sable

 

Mon contraire est si dur à cuire que, si

j’étais son contraire, je ne serai pas. au cont-

raire : il est si indéracinable et coriace que, si

 

moi, je n’existais pas, il y serait encore, je ne

suis même pas son contraire. Lui au contraire : tellement

plus contraire que je ne le serai jamais. alors me

 

voilà et j’imagine avec jalousie qu’il est

mon contraire. Comme ça serait bon d’avoir un contraire

qui ne serait pas comme ça. dans mon bac à sable il

 

y a un personnage qui ne me plaît pas du tout, mais

qui est le contraire. mon bac à sable est ainsi

fait que mes personnages y sont, et jouent,

 

moi et mon contraire. même si un contraire

fait marcher les personnages, c’est dans le bas

à sable que nous sommes, et pas ailleurs, je suis un

 

personnage de sa epnsée et je pourrais bien, à mon avis, être aussi

mon contraire, supposons, que je suis si coriace et in-

déracinable, que je puisse être mon contraire,

 

supposons, que lui soit mon contraire ; supposons

que je ne sois pas le sien, ça serait si beau d’avoir

pour uune fois un contraire un petit moins dur à cuire.

 

Oskar Pastior, dans Jacques Roubaud, Traduire, journal,

NOUS, 2018, p. 256.

24/04/2018

William Bronk (1918-1999), dans Jacques Roubaud, Traduire, journal

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Life supports. 9. Été : airs

 

Et même avant cela l y eut quelqu’un

et il fit ça et ça.

 

Ça n’était pas très différent. Une profonde

 concentration nécessaire, plusieurs mains.

 

Il pensait que si jamais ils laissaient échapper

cela, ce serait perdu. Et cela se perdit.

 

Cela fut perdu. Il se passa beaucoup de temps.

Avant lui aussi il y eut quelqu’un.

 

Qi peut se souvenir de la         perte finale ?

La terre rend vagues les plus durs os enterrés.

 

Regarde, là, où nous sommes encore

dans l’espace particulier, pas le moment

 

où l’été les airs dépassent, et surpassent

comme les congrégations en l’air des oiseaux.

 

William Bronk, dans Jacques Roubaud, Traduire,

journal, NOUS, 2018, p. 221.

23/04/2018

Ghérasim Luca, Je m'oralise : recension

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Les éditions Corti ont mis sur leur site Je m’oralise, sous le titre "Ghérasim Luca par lui même" et avec la mention "Lichtenstein 1968 ; Introduction à un récital"; c’est, en effet, un texte de présentation de sa manière d’écrire, si dense qu’il est à lire en se reportant à son œuvre. Mais pourquoi l’éditer alors qu’il est connu et, même, commenté ? Parce que c’est la reproduction du manuscrit qui est proposée, accompagnée pour chaque séquence reproduite de dessins de Ghérasim Luca, dessins étranges, abstraits, composés de petits points, qui miment peut-être la mise en pièces des mots, mais aussi des "mouvements" de la voix, le « monde de vibrations » dans lequel l’auditeur baigne lors d’une écoute. À la suite de l’ensemble (qui avait été « écrit et dessiné en deux exemplaires »), le texte est transcrit en caractères romains. Ajoutons que le livre est un petit écrin de format à l’italienne (15cm x 10,5cm). 

Relisons Ghérasim Luca.

Ce qu’il expose, c’est le changement radical de la lecture / de l’écoute à quoi oblige sa pratique. Il n’est plus question de « désigner des objets » avec les mots, mais de travailler la forme qu’on leur connaît pour inventer de nouvelles relations et mettre au jour « des secrets endormis ». Ce refus du sens donné évoque une pratique différente qui vise le même objectif, celle de Jean Tardieu qui, dans Un mot pour un autre, fait surgir d’autres sens que ceux attendus. Pour Ghérasim Luca, la « transmutation du réel » est le but à atteindre. Le sens reconnaissable semble s’évanouir et des associations nouvelles se créent, avant elles-mêmes d’être le point de départ d’autres relations ; ainsi dans ce bref passage tiré de Héros-Limite, où du premier mot sortent un quasi homophone puis un second mot par une anagramme, etc. :

 

C’est avec une flûte
c’est avec le flux fluet de la flûte
que le fou oui c’est avec le fouet mou
que le fou foule et affole la mort de

 

Le poème est donc, littéralement, selon les mots de Ghérasim Luca, un « lieu d’opération » ; il faut poursuivre la métaphore et comprendre que la langue, considérée comme une « matière », est ouverte, démembrée, recomposée dans un mouvement continu. On pourrait dire que cette violence faite à "l’instrument de communication" commun, insupportable pour beaucoup, est une réponse à la violence des jours, celle qu’implique aussi l’instrument de communication, que Ghérasim Luca a connues, que chacun d’une certaine manière peut connaître. Il fait allusion à une tradition poétique et l’on peut penser aux tentatives, après la Première Guerre mondiale, de Tzara de défaire le sens de la langue.

La violence, ici comme hier, refuse la référentialité ; la répétition et le bégaiement, par exemple, empêchent à la référence de se constituer, la syntaxe et la morphologie sont saccagées par l’inventaire de ce que contient un son (un mot) :

 

 le crime entre le cri et la rime

ou

 

mou comme « mourir » ou comme
les poux qui grouillent dans « pouvoir »

 

 

Dans certains textes, l’attente d’un ensemble reconnaissable n’est pas satisfaite dans la mesure où le cheminement pour parvenir au mot est trop long. On suit ce parcours « inadmissible » dans maints poèmes, comme avec "Passionnémentdans Le Chant de la carpe :

 

pas pas paspaspas pas
pasppas ppas pas paspas
le pas pas le faux pas le pas
paspaspas le pas le mau
le mauve le mauvais pas
pasppas pas le pas le papa
le mauvais papa le mauve le pas

[etc.] 

 

On comprend que Ghérasim Luca préfère le néologisme « ontophonie » à « poésie » pour parler de ce qu’il écrit / lit — le mot apparaît d’ailleurs dans un de ses titres, Sept slogans ontophoniques *. Le mot valise « créaction » définit assez bien de quoi il s’agit— création par action sur les mots, la matière ; par la répétition et le bégaiement, l’énoncé perd sa structure linéaire et l’auditeur ou le lecteur, eux, perdent leurs repères. De même, le simple déplacement des lettres (« Je m’oralise) aboutit à superposer deux significations, comme si une autre langue vivait dans celle que l’on pratique habituellement ; parmi tous les exemples, je retiens la lecture des voyelles dans Paralipomènes ; il n’y est plus question de couleurs comme dans le sonnet de Rimbaud :

 

O   vide en exil       A   mer suave
I  mage               E  toile renversée             U topique

 

Ghérasim Luca, avec une force loin de tout consensus, fait comprendre qu’il n’y a pas de représentable, de mimésis en poésie, en littérature. Ne cessons pas de le répéter.

 

* Tous les textes de Ghérasim Luca sont disponibles aux éditions Corti. Héros-Limite, Le Chant de la carpe et Paralipomènes ont été repris ensemble dans la collection Poésie de Gallimard.

 

Ghérasim Luca, Je moralise, Corti, 2018, np;, 13 €. Cerre recension a été publiée sur Sitaudis le 26 mars 2018.

 

 

 

 

 

 

 

22/04/2018

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux

                                  Pessoa.JPG

Plutôt le vol de l’oiseau qui passe…

 

Plutôt le vol de l’oiseau qui passe et ne laisse pas de trace,

Que le passage d’une bête qui laisse sn empreinte sur le sol.

L’oiseau passe et oublie, et c’est très bien comme ça.

L’animal, là où il n’est déjà plus ne sert donc plus à rien.

Il montre qu’il était déjà là, ce qui ne sert à rien non plus.

 

La mémoire est une trahison de la Nature,

Parce que la Nature d’hier n’est pas la Nature.

Ce qui a été n’est rien et se souvenir c’est ne pas voir.

 

Passe, oiseau, passe, et apprends-moi à penser !

 

Fernando Pessoa, Le gardeur de troupeaux, traduction du portugais

Jean-Louis Giovannoni, Rémy Hourcade et Fabienne Vallin,

Editions Unes, 2018, np.