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26/11/2017

Jean-Baptiste Courtois, Théorèmes de la nature

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Un monstre urbain à tête de non monstre est né et croît. Pollen urbain et pollen périurbain, polluants urbains périurbains et extra urbains, polluants et polluants fusionnent en une seule molécule d’apparition croissante. Les polluants entraînent les pollens (stables plantes) davantage de polluants liant davantage de pollens (stables arbres). Il y a un et leur mélange est de corrélation stricte donnant (science chimique végétal) la règle des hausses d’introjections parce que hausse de projections. Les villes rénovent en circuit haute définition la haute consommation de leur hypersyntaxe florale.

 

Jean-Baptiste Courtois, Théorèmes de la nature, NOUS, 2017, p. 71.

25/11/2017

Esther Salmona, Amenées

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Déménagements

 

28 décembre 2013, 1h27. Les tasses en porcelaine de Limoges, les vertes, les sous-tasses, le maillot de bain motif arlequin doré orange marron bleu, le buffet Henri ii, les patères en plastique blanc, les boîtes en bois à crochet métal, le rond d’usure petit creux plus clair dans les fibres, les valises marron bordeaux sky beige, les cartons vides motif cannelé en relief, l’aquarelle du clocher, les deux chromos retouchés — scène de rivière —, le parquet à chevrons, le bac de douche carré, les cendriers en métal « Canada »,, « Machinery », le coquillage blanc — bords sombres — « Souvenir de Constantinople », la tenture rouge sombre devant la porte d’entrée, le papier cadeau, les Tupperware, le pèse-personne dessus vénilia orange, le petit plateau en bois au dessus en verre, un paon mordoré s’en allant par plaques […]

 

Esther Salmona, Amenées, Éric Pesty éditeur, 2017, np.

24/11/2017

Georges Perros, Papiers collés

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Papiers collés

 

En amour tout s’annule au fur et à mesure. Tout est à refaire à chaque instant. Deux amants sont hors du temps. Suspension de l’horaire. La mort ne retrouvera nulle part ces heures qui lui furent signalées. Elle déménagera tout, mais en vain cherchera le temps d’amour, qui est son sosie.

 

   L’impossibilité d’aimer sans avoir envie d’être aimé soi-même retire toute grâce à ce sentiment.

 

   On injurie perpétuellement ceux qu’on aime. Ils font semblant de ne pas s’en apercevoir, tout occupés qu’ils sont à cacher leur injure personnelle. Et ainsi de suite.

 

   Ce qui m’intéresse, c’est ce qui m’échappe. Et ce qui m’échappe me donne la mesure de ce que je suis.

 

   L’amour fait faire des choses qui annulent l’amour.

 

Georges Perros, Papiers collés, dans Œuvre, édition Thierry Gillybœuf, Quarto/Gallimard, 2017, p. 402, 409, 415, 417, 421.

23/11/2017

Georges Perros, Poèmes bleus, dans Œuvres (Quarto/Gallimard)

                          Georges Perros, Poèmes bleus, dans Œuvres (Quarto/Gallimard), Thierry Gillybœuf

Gaietés lyriques

 

Si vous cherchez bien

Vous verrez

Des visages

L’enfer s’y promène

Si vous cherchez mal

Vous saurez où surnagent

Nos âmes sereines

Le caméléon de l’amour

Y change ses couleurs fauves

La tristesse de vivre ici

Ferme l’œil bête des alcôves

Nous n’irons plus au bois

L’été

Ressemble trop au carnaval

Squelettes vains

Nous n’irons plus ; le mal lointain

S’est à nouveau pris dans nos pièges

La vie est un bouchon de liège

Elle flotte au gré des humeurs

De l’éternel qui passe vite

À travers nos cœurs désertés.

 

Georges Perros, Poèmes bleus, dans Œuvres,

édition Thierry Gillybœuf, Quarto/Gallimard,

2017, p. 587-588.

22/11/2017

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance 1960-1977 : recension

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   Une bonne partie de la correspondance de Georges Perros (mort en 1978) a été publiée à partir de 1980 et son œuvre est rassemblée en un volume (Quarto / Gallimard, novembre 2017) préparé par Thierry Gillibœuf, à qui l’on doit déjà l’édition de la correspondance avec Jean Paulhan (éditions Claire Paulhan, 2009). Il est bon de lire les lettres de G. P. échangées avec Henri Thomas (1912-1993), dont les poèmes, romans, récits et essais — une quarantaine de volumes —, presque tous chez Gallimard, n’ont pas encore été rassemblés.

   Henri Thomas enseignait la littérature française aux États-Unis, à Boston, quand il a reçu Papiers collés à leur parution en 1960, second livre publié par G. P. après Poèmes bleus, tous deux dans la collection "Le Chemin" fondée par Georges Lambrichs chez Gallimard. Cet envoi marque le début de la correspondance entre les deux écrivains. Ils se rencontrèrent peu, quelquefois à Paris, H. T. différant à plusieurs reprises un séjour à Douarnenez où vivait G. P. ; il se demandait en 1964 quand il ferait le voyage et écrivait en août 1967, « Douarnenez me reste inconnu pour un temps encore », et six ans plus tard, « Je fais toujours le songe d’aller vous voir à Douarnenez ». 

   Il s’y est enfin rendu en 1975, après que G. P. eut appris qu’il était atteint d’un cancer de la gorge. Cette année-là, G. P. avait obtenu une année sabbatique. Il a subi une ablation de cordes vocales à Marseille, où il était soigné ; rééduqué, comme d’autres malades, pour que soit rétablie une forme élémentaire de communication, il racontait les tentatives « pour retrouver une parole œsophagienne », en concluant « On s’est parfois plaint de ma parole. On pourra maintenant s’énerver de mon silence. » H. T. est revenu à Douarnenez en décembre 1977, un mois avant la mort de son ami, le 24 janvier 1978. L’amitié entre eux s’est d’abord fondée sur la reconnaissance réciproque d’une écriture. G. P. se retrouvait dans les études critiques de H. T., celles par exemple de La Chasse aux trésors dont il écrit, « Vous avez la dureté des poètes. Et leur tendresse » ; recevant Le Parjure, il y lit « ce déchirement d’être là plutôt qu’ailleurs » et regrette de si peu connaître son auteur, ajoutant « Je me sens moins seul, à vous imaginer ». 

   Tous deux avaient également des manières analogues de voir et de penser les choses du monde. Les considérations de G. P. sont d’un homme sans illusions, « La vie, ça tient dans un dé à coudre. Mais, faut se taper tout le reste », et les conclusions de H. T. à propos de son activité ne le sont pas moins quand il confie, « écrire est mon seul mode d’être en vie ». La proximité de vues n’a pourtant conduit que fort tardivement au tutoiement et ce n’est qu’à partir de juillet 1975 qu’il est devenu de mise, G. P. sollicitant alors un article sur Corbière pour une revue amie, Ubacs.

   Leur correspondance a été relativement peu importante : 32 lettres de G. P., 26 de H. T., aucune par exemple entre 1964 et 1967, entre 1969 et 1972, peut-être parce qu’aucune n’a été retrouvée pour ces périodes. La maladie de G. P. change la relation épistolaire, puisque 16 lettres ont été écrites par l’un et l’autre de 1976 à décembre 1977. Comme plusieurs de G. P., celles de H. T. ont été alors plus développées ; il rapportait, notamment, les déboires amoureux de sa fille en Grande-Bretagne, donnait des nouvelles de la Nouvelle Revue Française (Lambrichs en a pris la direction en 1977), ou brodait autour des aventures d’un chat qui, recueilli dans son appartement et apporté en banlieue chez Pierre Leyris, avait finalement disparu — anecdote que connaissait G. P. : elle lui avait été relatée par Paul de Roux. L’amitié passait par la correspondance, dont H. T. souligne régulièrement l’importance pour lui ; ainsi : « Je reçois tes deux lettres qui font ma joie. Il me semble que je vis, ça ne m’arrive pas si souvent » (25 février 1977), et un peu plus tard, il s’émeut de « cette flambée d’amitié, qui me vient de toi, et me fait croire à la vie. C’est plus étrange que je ne le dis là » (8 mars 1977). Mais l’amitié se manifestait aussi autrement ; invité à l’émission de Claude Royet-Journoud, "Poésie interrompue »", G. P. lit des poèmes de H. T. et il écrit, en 1977, la 4ème de couverture de La Nuit de Londres repris dans la collection "L’imaginaire".

   On lira la préface de Jean Roudaut *, qui définit finement sa relation aux deux hommes, « nous nous plaisions non par la similitude de ce que nous étions mais de ce qui nous manquait ». Dans la postface il propose un portrait de l’un et l’autre ; ils sont suivis d’une évocation de G. P. par H. T., parue dans la revue Ubacs en 1984, et d’un extrait des Papiers collés, 2 (1973) consacré à H. T. L’établissement d’une telle correspondance est affaire délicate : des lettres ne sont pas datées, les événements passés sont plus ou moins compréhensibles, etc. ; Thierry Bouchard fait revivre ces lettres sans les surcharger d’explications mais, toujours précis, il suggère par ses notes d’autres lectures. Cette édition est une réussite qui complète heureusement les volumes de correspondance déjà parus de Georges Perros  — on ne connaît qu’un Choix de lettres de Henri Thomas (Gallimard, 2003).

 

Georges Perros, Henri Thomas, Correspondance, 1960-1977, collection Thierry Bouchard, Fario, 2017, 166 p., 15 €. Cette note de lecture a été publiée sur Sitaudis le 7 novembre 2017

 

 

 

21/11/2017

Daniel Biga, Octobre, Journal suivi d'un entretien avec l'auteur

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Mardi 29 — Dans une laitue cueillie à Saint-Martin il y a deux ou trois semaines nous avions trouvé un minuscule escargot encore transparent. Couple stérile nous décidâmes de l’élever dans notre foyer… Dans un grand bocal nous essayâmes de lui aménager une domaine confortable et personnalisé : au fond des cailloux et une motte de sa terre natale où nous appliquâmes quelques herbes Voilà pour le logis… Pour la nourriture une ou deux feuilles de salade toujours renouvelées Cependant par esprit de contradiction d’aventure ou pour toute autre raison notre enfant limaçon était souvent en balade hors du bocal Plusieurs fois nous le trouvâmes sur la table dans l’évier ou dans le compotier blotti au creux d’une pomme C’était dangereux : en prenant un fruit il était si facile de l’écraser sans même s’en apercevoir ! Une fois même après avoir vidé les ordures je le retrouvai collé à la paroi du seau Il revenait de loin ! Afin de le préserver de son esprit aventureux (voir La Fontaine) Birgit ferma le bocal d’un couvercle de plastique percé de trous d’aération… cependant j’avais scrupule de le laisser enfermé et j’enlevai souvent ce couvercle Ainsi lentement nous l’avons vu grossir et en me quittant ma femme me le confia mais ce matin il n’est plus ici Finalement après l’avoir longtemps cherché j’en déduis que j’ai dû l’écraser hier soir sous ma semelle : à 20 cm à peine de la poubelle libératrice j’ai en effet repéré sur le carrelage sale entre autres marques une petite tache mouillée gluante au toucher

 

Daniel Biga, Octobre, Journal suivi d’un entretien avec l’auteur, Unes, 2017, p. 64.

20/11/2017

Fernando Pessoa, Pour un "Cancioneiro"

 

                                            Fernando Pessoa, Pour un "Cancioneiro", écher, Catulle, résignation

Ma vie aura été, en somme,

   Autant subalterne qu’obscure,

Sans bonne ni mauvaise part,

   Ombres de haillons dans la brume.

 

Comme un caissier je suis resté

   Posté derrière un guichet nul :

Poète ou amant, nul Catulle

   Ne devient conseiller d’État.

 

Et même quand on m’a aimé  

   Il semble que l’on m’offensait.

L’habit humain dont j’ai été lardé

   Ses boutons même ont tous sauté.

 

Me voici calme, un peu plus sûr

   Un tant soit peu moi désormais :

Voyant, après coup, le portail ouvert,

   Mais disant toujours : "Ce n’est pas chez moi".

 

Fernando Pessoa, Pour un « Cancioneiro », dans Œuvres

poétiques, édition Patrick Quillier, Pléiade/Gallimard, 2001.

19/11/2017

Christian Prigent, L'orthographe au zoo

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Au zoo, la-le visiteur.trice grammairien.ne admiratif.tive peut désormais observer les bêt.e.s suivant.e.s : la-le léopard.e, la-le giraf.e, la-le hippopotam.tame, la-le rhinocéros.rosse, la-le kangouroux.rousse, la-le impale-la, la-le crocodil.delle, la-le lamantin.tine, la-le zébu.e, la-le phacocher.chère, la-le bison.ne, la-le grand.e koudoux.douce, la-le porc-que épic-que, la-le castor.e, la-le chat.te pêcheur.cheuse.cheresse, la-le civet.te de lapin.pine, la-le gazil.zelle, la-le antilop.lope, la-le autruc.truche, la-le babouin.e et tout.te.s sort.te.s de animâles-femelles plus petit.te.s : la-le belet-te, la-le souris.se, la-le raton.ne laveur.veuse, la-le perroquet-quette, la-le tourtereau-relle, les corbeaux-belles et les freux.frelles sur les fils.filles électriques, la-le maquereau-relle et la-le carpe.pette dans la-le bassin.ne chez les phok-que.s et les nombreux.breuses mouch.e.s sur  le œil et la oreille du-de la panthèr.e

 

Christian Prigent, L'orthographe au zoo, publié sur Sitaudis le 11 novembre 2017.

18/11/2017

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan

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Les noms de Bernard Groethuysen et d’Alix Guillain, tous deux un peu oubliés aujourd’hui, précèdent ceux de Jean et Germaine Paulhan : leurs lettres, surtout celles du premier nommé, constituent l’essentiel de la correspondance, tout simplement parce que celles des Paulhan n’ont pas été retrouvées. Groethuysen (1880-1946), philosophe érudit, Allemand naturalisé français, était un passeur soucieux de faire connaître ce qui lui semblait important bien au-delà de son domaine. Il a notamment publié de son vivant Origines de l’esprit bourgeois en France et son Anthropologie philosophique, posthume (1953), a été rééditée dans la collection Tel de Gallimard. Alix Guillain (1876-1951), sa compagne, traductrice entre autres de Rosa Luxembourg, adhérente de la première heure au Parti communiste, travaillait notamment à la réunion de documents pour Moscou. Tous deux étaient proches des Paulhan : l’un commence ses lettres par « Cher Paulhan » avant de passer à « mon cher ami », « mon cher Jean », pour l’autre Germaine Paulhan est « mon petit ».

Groethuysen enseignait à Berlin ; il venait souvent à Paris mais ne s’est établi définitivement en France qu’en 1932, comprenant que la situation politique en Allemagne se dégradait rapidement ; il aidera d’ailleurs ensuite des réfugiés allemands, comme la photographe Gisela Freund. Pendant ces années, il demandait à Paulhan de lui écrire plus souvent, par exemple en 1926 : « Ne gardez pas tout pour vous tout seuls, mais donnez-moi un peu de votre vie, puisque je vous aime bien tous les deux. » Il souffrait beaucoup de n’avoir pas suffisamment d’échanges avec son ami, terminant une lettre, « Il est temps qu’on se revoie pour parler de tout cela » (1929).

Collaborateur de la Nouvelle Revue Française dès 1920, donc en même temps que Paulhan qui dirigera la revue à partir de 1926, il a été l’un des fondateurs de la Bibliothèque des Idées de Gallimard. Tous deux ont par ailleurs largement contribué à l’élaboration des sommaires des revues luxueuses qu’étaient Commerce et Mesures, financées par des mécènes, et les lettres de Groethuysen sont souvent relatives à ces travaux de revuiste. Il donne par exemple en 1927 un compte rendu des Douze petits écrits de Ponge parus l’année précédente, où il écrit : « Une parole est née dans le monde muet » ; il sollicite l’avis de son ami à propos d’une note sur Les Conquérants de Malraux. Plus largement, dans une lettre (21 septembre 1938), il aborde toute une série de sujets : travaillant à un sommaire de Mesures comprenant plusieurs écrivains allemands (Hölderlin, Möricke, Musil, Döblin), il le note et le commente pour Paulhan ; il passe ensuite à une rubrique de la NRF (L’Air du Mois), puis aux livres que Paulhan lui a mis de côté, à l’enterrement de Jean Longuet (petit-fils de Karl Marx), à sa relation à Sartre — « Fascination d’un dialogue » — qu’il a rencontré en 1926.

La correspondance entre les deux amis porte également sur des questions philosophiques (vérité et sincérité, esprit critique et esprit de négation) et, en lien avec Les Fleurs de Tarbes en cours d’écriture sur des problèmes de langage, notamment sur la relation entre pensée et parole. Un autre objet de débat qui revient dans la correspondance pendant des années, porte sur l’opposition entre singularité et totalité ; B. G. rouvre cette question d’une manière humoristique en 1946 après la publication par J. P. de ses Entretiens sur des faits divers (1945). Ce fut sa dernière lettre ; venu au Luxembourg pour y soigner un cancer du poumon, il meurt le 18 septembre de la même année ; A. G. décrit à J. P. les souffrances des derniers jours de son compagnon.

Les lettres d’Alix Guillain à J. P. sont d’une militante qui défend les positions de Moscou, quelles qu’elles soient, et qui ne comprend pas les doutes de son correspondant sur le bien-fondé de la politique soviétique ; en juillet 1939, donc un peu avant la signature du pacte germano-soviétique, elle lui fait la leçon : « jamais elle [l’URSS] n’a été pour une guerre de conquête et jamais cela ne sera, vous le savez bien d’ailleurs », et un peu après : « Vous ne voulez croire à Rien, Jean, et vous aimez à exercer votre esprit dissolvant sur les idées ». Aveugle sur la politique de Staline, elle reste ensuite fidèle aux choix du Parti communiste français qui se cherche une virginité en boycottant tout écrivain qui ne s’est pas élevé contre l’occupant pendant la guerre ; elle écrit à J. P. en 1947 pour interdire la publication d’un article de B. G. dans le n° 2 des Cahiers de la Pléiade à cause de la présence d’un texte de Marcel Jouhandeau. J. P. lui rappelle que B. G. n’y aurait pas été opposé et rompt avec elle, qui en est très affectée.

Des annexes rassemblent des hommages à B. G. (de Paulhan, Jouve, Malraux, Cassou, Ponge, etc.) et une biographie d’A. G. par Bernard Dandois. Comme tous les livres publiés aux éditions Claire Paulhan, cette correspondance est accompagnée de notes précieuses : elles rétablissent le contexte des lettres, développant ce qui n’est qu’allusif. La documentation photographique, abondante (une quarantaine de reproductions) offre des images de chacun des correspondants à différents moments de leur vie, plus riche pour B. G. On y voit par exemple les participants dans les années 1920 aux décades de Pontigny, qui ont précédé les colloques de Cerisy, ou le groupe de la NRF en 1937 (Audiberti, Supervielle, Calet, Malraux,

 

Bernard Groethuysen & Alix Guillain, Lettres 1923-1949 à Jean Paulhan & Germaine Paulhan, édition préparée et commentée par Bernard Dandois, éditions Claire Paulhan, 2017, 240 p.
Cette note de lecture a été publiée sur Sitaudis le 27 octobre 2017.

17/11/2017

Karl Lubomirski, Le ciel..., dans Rehauts

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Le ciel

est un pavot bleu

qui enivre

qui endort.

Le Mystère de la question

du Pourquoi

délie le lien.

Dociles les mains de feu

se posent

sur le corps écailleux du Temps.

 

Toute âme veut rentrer chez elle

soit rossignol

soit rose

ou pierre

veut être un élément

de la pyramide

des flancs de laquelle

elle a chu.

 

Karl Lubomirski, traduction de l’allemand Jacques Legrand, dans Rehauts, n° 40, novembre 2017, p. 83.

16/11/2017

Hélène Sanguinetti, Domaine des englués, suivi de six réponses à Jean-Baptiste Para

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Automne à nouveau

2 novembre à nouveau passé. Anniversaire de nos morts. Visite au cimetière. Calme visite étonnamment.

Que voulez-vous faire de vous après ? Enterré, pourrissant, farci de vers, blanchi enfin ? ou brûlé, éparpillé, dans la belle nature d’où vous venez ? ou brûlé conservé, délicatement posé enfermé ? ou exposé, dévoré en haut de la tour, morceaux de vous que charognards s’arrachent ? Dures questions. Le bushi ce n’est pas moi. Hurler la mort qui fait vieillir d’un coup tous ceux qui aimaient, aiment, restent. Oh, des cœurs aussi friables !

 

Hélène Sanguinetti, Domaine des englués, suivi de Six réponses à Jean-Baptiste Para, La Lettre volée, 2017, p. 26.

15/11/2017

Marie-Laure Zoss, hécates (la Revue de belles-lettres)

 

                                                    marie-laure zoss,hécates,voix,saut

                                          Photo C. Bally

 

   S'arc-boute et force la cohue, finira bien par sauter, le couvercle, pas vrai, du brasier de cailloux, tandis que mors à l'échine vient serrer ; colère à sa tordre roulée sur elle-même, accroche grenaille au passage de syllabes, et ça s'arrête bouclé au seuil ; au fer rouge ou même forgeant à froid, celui-là essaie, n'y arrive pas, à travers la croûte terrestre pas de coup possible porté de l'intérieur ; ça ne dégage rien ; jusqu'en lisière de la voix, verbe corseté au point mort ;

   à ce jour nulle autre issue que le bond ; pieds dans les ronces fraîches ou la fleur d'acacia, celui-là ne souffre pas de s'entendre, ponts sabrés derrière soi ;

   et qu'il réprime ainsi qu'âcre ballot l'empêchement d'articuler, sous folle avoine, orge des murs ; l'espace entrouvert dans le cri qu'affile la suie du martinet, un souffle d'herbe froissant le talus.

 

Marie-Laure Zoss, hécates (extraits), dans La revue de belles-lettres,

Société de Belles-Lettres de Lausanne, 2011-2, p. 127.

14/11/2017

Jean de Sponde, Œuvres littéraires

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Tandis que dedans l’air un autre air je respire,

Et qu’à l’envy du feu j’allume mon désir,

Que j’enfle contre l’eau les eaux de mon plaisir,

Et que me colle à Terre un importun martyre,

 

Cet air tousjours m’anime, et le désir m’attire,

Je recherche à monceaux les plaisirs à choisir,

Mon martyre eslevé me vient encore saisir,

Et de tous mes travaux le dernier est le pire.

 

À la fin je me trouve en un estrange esmoy,

Car ces divers effets ne sont que contre moy ;

C’est mourir que de vivre en cette peine extrême.

 

Voilà comme la vie à l’abandon s’espard,

Chaque part de ce Monde en emporte sa part,

Et la moindre à la fin est celle de nous mesme.

 

Jean de Sponde, L’essay de poèmes chrétiens, dans Œuvres

littéraires, Droz, Genève, 1978, p. 259.

13/11/2017

Nicolas de Staël, Lettres 1926-1955

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Paris, 1953

 

Toute ma vie j’ai eu besoin de penser peinture, de voir des tableaux, de faire de la peinture pour m’aider à vivre, me libérer de toutes les impressions, toutes les sensations, toutes les inquiétudes auxquelles je n’ai jamais trouvé d’autres issues que la peinture.

 

Nicolas de Staël, Lettres 1926-1955, Le bruit du temps, 2014, p. 362.

12/11/2017

Christine de Pisan, Cent ballades d'amant et de dame

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Cent ballades d’amant et de dame,

XX, La Dame

 

Se j’estoie bien certaine

Que tout vostre cuer fust mien,

Et sans pensée vilaine

M’amissiez, je vous dy bien,

Que tant vous vueil ja de bien,

Que m’amour vostre seroit,

N’autre jamais ne l’aroit.

 

Mais mains hmmes, par grant peine,

Faont accroire, et n’en est rien,

Qu’ils ayment d’amour certaine

Les dames, et par maintien

Faulx, font tant qu’on leur dit : « Tien

Mon cuer qui tien est de droit,

N’autre jamais ne l’aroit ».

 

Par quoy s’ainsi amour vaine

M’avugloit, sur toute rien

Me seroit douleur grevaine,

Mais s’estiez en tel lien

Comme vous dictes, je tien

Que mon penser s’i donroit,

N’autre jamais ne l’aroit.

 

Le cuer dit : « Je vous retien ».

Mais Doubtance y met du sien,

Mon vueil point ne vous lairoit

N’autre jamais ne l’aroit.

 

Christine de Pisan, Cent ballades d’amant

et de dame, 10/18, 1982, p. 51.